Marc Joly, La révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe-XXe siècle)

Paris, La Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », 2017, 584 p.

par Gregory Dufaud  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageMarc Joly expose la thèse de son livre dès la première page : la sociologie est une « spécialité symbolisant en quelque sorte le parachèvement d’un régime conceptuel scientifique, dont la formation s’étend sur tout le XIXe siècle et dont on peut dire qu’il véhicule une image tridimensionnelle réaliste des êtres humains : les êtres humains en tant qu’ils sont déterminés historiquement et relationnellement par des processus biologiques, psychologiques et sociologiques objectivables, et non pas par quelque force surnaturelle ou par on ne sait quels a priori ineffables » (p. 7-8, souligné par l’auteur). D’après lui, la sociologie a représenté l’aboutissement d’un nouveau régime conceptuel des sciences humaines et sociales : il reprend en cela l’idée de révolution sociologique avancée par Richard Kilminster1. Cette révolution, M. Joly en propose une sociologie historique à partir de la théorie des champs de la production culturelle de Pierre Bourdieu. La documentation utilisée à cette fin est considérable. Elle est constituée de divers imprimés et nombreuses archives, avec une attention particulière portée aux correspondances. La démonstration s’appuie sur trois parties et quatorze chapitres, auxquels s’ajoutent encore cinq post-scriptum. C’est un livre ample et ambitieux, dont le foisonnement nuit cependant parfois à la clarté du propos.

La première partie est centrée sur la France et la figure de Gabriel Tarde. Magistrat en province, Tarde est l’auteur des Lois de l’imitation (1890) qui rend compte des comportements sociaux par des tendances psychologiques individuelles : l’imitation et l’invention. Ses travaux lui assurent une belle reconnaissance, consacrée par sa nomination au Collège de France et à l’Académie des sciences morales et politiques en 1900. L’analyse n’accorde presque aucune place à Émile Durkheim, sans qu’on comprenne jamais vraiment pourquoi. Celui-ci n’apparaît ainsi que de manière incidente. Si M. Joly utilise Tarde pour saisir l’ampleur de la révolution scientifique en train de s’accomplir, il nous dit aussi que celui-ci n’était pas perçu comme un adversaire par les philosophes dont le magistère ne leur semblait pas remis en cause. L’idée défendue est que la postérité de Tarde s’explique par les multiples appropriations, dont sa théorie de la psychologie sociale pouvait faire l’objet par différents acteurs en divers lieux du savoir. À la différence de Durkheim, Tarde aurait donc surtout été une figure de transition par le biais duquel M. Joly rend compte des rapports de la sociologie à la psychologie. C’est vraisemblablement pour ces raisons que Tarde paraît davantage intéresser M. Joly que Durkheim.

De la France, on passe dans la deuxième partie à Allemagne. Car l’ambition de l’auteur est d’ordre comparatif. Le point de départ de son enquête est le premier congrès de la Société allemande de sociologie qui s’est tenu à Francfort en octobre 1910. Par le biais de cet événement, il montre combien la sociologie restait marginale et faisait l’objet de définitions contestées, pour ne pas dire conflictuelles. Le révéla on ne peut plus clairement le juriste Hermann Kantorowicz qui affirma l’impossibilité d’en donner une définition. À partir de là, M. Joly éclaire les choix de carrière de Georg Simmel, Ferdinand Tönnies et Max Weber dans un monde savant où le néokantisme était alors dominant. Or leur positionnement respectif fut très différent : Simmel a pris ses distances vis-à-vis de la sociologie, quand Tönnies l’a complètement embrassée ; l’attitude de Weber fut plus ambivalente, en ce qu’il fut désireux d’articuler enquêtes empiriques et tradition philosophique. Si Weber n’alla pas jusqu’au bout de la révolution sociologique, M. Joly estime que c’est le cas de Norbert Elias, qu’il connaît bien pour lui avoir consacré ses précédents travaux2. Pour l’auteur, sa théorie des interdépendances traduit précisément le passage d’une pensée philosophique de l’individu en sa singularité à une pensée sociologique de la pluralité individuelle.

La troisième partie porte non pas sur l’Angleterre, comme pourrait le suggérer la référence à R. Kilminster, mais sur ce que M. Joly a appelé la « crise du référentiel philosophique ». En serait justement l’un de ses principaux symptômes la conceptualisation de la sociologie en tant que science des phénomènes sociaux par Tarde, auquel est consacré un nouveau développement. Selon l’auteur, la naissance de la sociologie et la mise au jour d’un régime scientifique inédit ont en effet plongé la philosophie dans une crise profonde qui, par réaction, a conduit ses professionnels à la réformer et à produire des discours qui, tout en contestant la révolution sociologique, la contournaient. M. Joly passe en revue les philosophies continentale, analytique et pragmatiste. Aucune ne trouve grâce à ses yeux. Sa critique de la raison savante prend alors la forme d’une condamnation virulente de la philosophie dont le propos est jugé « autolégitimé » et « autoréférencé ». D’après lui, le premier motif expliquant comment la philosophie a survécu à la sociologie est l’ingéniosité des philosophes « qui se sont appliqués à faire de leur discipline une sorte d’amie-ennemie des sciences, aussi insaisissable que douée d’ubiquité » (p. 512). Il est un second motif, avance-t-il, qui est leur capacité à « manipuler » les institutions savantes.

Alors que M. Joly montre très bien dans les deux premières parties de son ouvrage comment la sociologie émerge dans la rivalité avec la psychologie et la philosophie, sa charge à l’endroit de la philosophie dans la troisième a de quoi surprendre. Pourquoi revenir sur une dispute qui semble dépassée ? En quoi dénier toute légitimité à la philosophie sert-il la sociologie ? M. Joly a certainement voulu rendre compte de la rupture épistémologique qui s’est opérée entre sociologie et philosophie, mais il fait comme si les deux disciplines ne pouvaient entretenir que des rapports irréconciliables. Malgré des régimes de vérité propres, les exemples d’échange et d’emprunt mutuels sont pourtant loin d’être rares.

Grégory Dufaud


  1. R. Kilminster, The Sociological Revolution. From the Enlightenment to the Global Age, New York, Routledge, 1998.
  2. M. Joly, Devenir Norbert Elias. Histoire croisée d’un processus de reconnaissance scientifique : la réception française, Paris, Fayard, « Histoire de la pensée », 2012.


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