Malcolm Chase, 1820 : Disorder and Stability in the United Kingdom.

Manchester, Manchester University Press, 2013, 264 p.

par Benoît Agnès  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Près de vingt ans avant les révolutions de 1848 et dix ans avant celles de 1830, l’année 1820, souvent oubliée, fut aussi riche de potentialités révolutionnaires un peu partout en Europe. Celles-ci se font jour entre autres en Espagne avec le pronunciamiento de Cadix en janvier, dans la péninsule italienne avec les insurrections à Naples et en Sicile (juillet) et, bien sûr, en France avec les troubles qui suivent, en juin, l’exécution de Louvel, l’assassin du duc de Berry. Au Royaume-Uni, l’histoire et l’historiographie de cette année cruciale sont marquées par l’ombre portée de « Peterloo » – surnom rapidement donné en référence à Waterloo par les radicaux britanniques au massacre (18 morts, plus de 700 blessés) perpétré par la cavalerie à la suite d’un rassemblement à St. Peter’s Field, à Manchester, le 16 août 1819. Longtemps cet événement a été présenté comme le symbole au centre des années qui suivent celles des guerres napoléoniennes. Expérience fondatrice des évolutions politiques et sociales ultérieures de l’Angleterre, matrice de ses nouvelles représentations collectives en matière politique et littéraire, cette date serait en elle-même porteuse d’un potentiel révolutionnaire à long terme.

Dans son ouvrage, Malcolm Chase ne disconvient pas totalement de ce point de vue mais il s’emploie à analyser les modalités de construction de ce potentiel tout au long de l’année 1820, ainsi que la manière dont il a été vidé de sa substance par les autorités en place. Pour ce faire, il étend son champ d’investigation non seulement à l’Angleterre comme beaucoup l’ont souvent fait, mais aussi à l’échelle internationale – aux quatre nations qui composent le Royaume-Uni, notamment l’Irlande, avec une ouverture sur les pays voisins comme la France. Dans une série de six chapitres, au fil des saisons et des moments-clés, il entreprend de croiser les analyses des situations locales, nationales et les éléments de récit pour montrer d’abord combien l’année 1820, loin de se limiter à la conspiration de Cato Street et à la Reine Caroline, est riche d’une accumulation d’événements dramatiques et de tensions critiques à l’origine d’une situation d’une gravité sans précédent en temps de paix dans les îles Britanniques. L’importance du phénomène aurait en fait été sous-estimée par des analyses centrées sur l’Angleterre, sur Peterloo, sur l’affaire de la Reine, avec l’appui de sources issues d’un pouvoir porté à minimiser les difficultés à affronter pour assurer sa survie politique.

Pour mettre au jour le degré d’agitation dans le royaume, les sources mobilisées en l’occurrence sont diverses et d’une ampleur considérable : des dizaines de fonds d’archives, de nature privée ou publique, à l’échelon local ou national, de périodiques, de mémoires, d’autobiographies, d’écrits contemporains et de documents divers de première main (voir p. 219-228). Cette masse de papiers, associée à une bibliographie nourrie et impeccable, est à la source d’une connaissance de la période dont l’étendue et la profondeur ressortent à chaque page.

De cette mise en perspective foisonnante, on peut d’abord retenir le point fait sur le radicalisme britannique et ses potentialités insurrectionnelles en 1820. Les événements de l’année 1820 constituent un défi sans exemple en temps de paix pour le gouvernement britannique. La conspiration de Cato Street, découverte à la fin du mois de février 1820, loin d’être le fait de simples désespérés, d’agents provocateurs ou d’esprits dérangés, telle qu’elle a souvent été présentée dans les versions officielles, n’a sans doute été que la partie émergée – la seule mise en évidence au procès des conjurés – d’un dispositif à l’échelle nationale visant au soulèvement de toute la Grande-Bretagne. De ce fait, Malcolm Chase offre un éclairage nouveau pour comprendre le peu d’allant mis par l’opposition parlementaire whig à profiter de l’agitation générale. Les tories au pouvoir voient leur politique de répression, symbolisée par les Six Acts restreignant les libertés publiques, légitimée par la découverte du complot. Ils bénéficient donc de cet avantage aux élections législatives de Pâques, tandis que les whigs, naguère opposés à la répression, se trouvent en porte-à-faux, accusés de faire le lit de la sédition. Nombre de ces libéraux ne semblent d’ailleurs pas pressés d’obtenir la majorité pour former un ministère, tant la réforme électorale sage et modérée qu’ils appellent de leurs vœux leur paraît compromise pour longtemps par les outrances radicales auxquelles ils se trouvent associés malgré eux. C’est à l’occasion du soutien populaire apporté à la Reine Caroline, face à la procédure de divorce engagée par le nouveau roi George IV, dans les derniers mois de 1820, que les whigs accompagnent leur neutralité de façade sur la question d’ un certain appui à des manifestations locales en faveur de la Reine. Le parti d’opposition cherche ainsi à renouveler son « alliance naturelle » avec le peuple britannique, tout en affaiblissant l’influence des radicaux. L’ouvrage permet donc de mieux comprendre les malentendus nés à la suite de l’adoption de la réforme électorale en 1832 : ils tirent largement leur origine du « mariage de raison » implicitement conclu après 1820 entre des whigs opportunistes et la masse remplie d’espoir des exclus du champ politique, sur la base d’une condamnation commune toujours plus virulente de la « vieille corruption » dans les rouages de l’État.

1820 permet aussi, à travers ses conclusions, de saisir les ferments d’unité du royaume dans un moment où l’éclatement semble possible. On trouve à la base des éléments de local government représentatifs, dynamiques et régénérés, comme les commissions destinées à l’amélioration des équipements et de la police de la voirie dans plusieurs villes, ou les conseils restreints de fabrique (select vestries) mis en place après 1819. On trouve aussi l’influence des Églises établies et des sectes dissidentes dans le maintien de l’ordre social. On trouve encore le rôle d’encadrement des populations joué par des magistrats locaux en contact discret mais fréquent avec le ministère. On peut aussi évoquer l’incidence d’une bonne ou d’une mauvaise récolte sur le calme ou l’agitation dans le royaume – et celle de 1820 fut bonne ; on peut enfin invoquer l’influence du gouvernement sur une partie de la presse, et le rôle rassembleur des manifestations pour la Reine Caroline pour apaiser les tensions sociales. Cette étude fouillée et magistrale permet en somme de mieux comprendre les dynamiques politiques et sociales complexes à l’œuvre dans un moment crucial de transition et de germination pour le Royaume-Uni.


Benoît Agnès.


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