Ludovic TOURNES (dir.) L’argent de l’influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens.

Paris, Autrement, 2010, 200 pages. « Mémoires ».

par Clotilde Druelle-Korn  Du même auteur

L'argent de l'influenceLudovic Tournès. L’argent de l’influence: Les fondations américaines et leurs réseaux européens Paris, Autrement, 2010, 200 p. 

Derrière un titre un peu sibyllin se prêtant à des spéculations sur les forces plus ou moins cachées capables de modifier l’orientation des gouvernements ou des administrations, il s’agit pour Ludovic Tournès et les contributeurs de ce volume concis et riche de s’attacher à la face la moins sombre de l’influence, celle que l’on doit à l’action des fondations américaines et à leurs réseaux européens. La publication est bienvenue car les ouvrages en français sont rares sur le sujet, contrastant en cela avec l’étendue des domaines d’intervention d’une philanthropie américaine dotée de moyens financiers considérables et sur laquelle existe une imposante bibliographie en langue anglaise.

L’introduction substantielle fournit les éléments de définition, de références et de contextes historiques indispensables pour apprécier au mieux la richesse des huit études. Spécialiste incontesté de la philanthropie américaine en France, Ludovic Tournès rappelle qu’au delà de leurs différences, les fondations Carnegie et Soros en passant par Ford et Rockefeller, présentent sur un long XXe siècle, des traits communs. Il retrace les contours d’une diplomatie philanthropique édifiée en symbiose de la diplomatie officielle de l’État américain et rassemblée autour d’un triptyque paix-démocratie-marché.

La grande philanthropie américaine est ici examinée à l’échelle de l’Europe et au prisme de trois aspects spécifiques : la nature du projet, l’inscription dans la durée de l’action et de ses effets, ainsi que le mode opératoire. Un des nombreux apports de ce volume est de mettre davantage l’accent sur les réseaux que sur les institutions. La stratégie opérationnelle s’appuyant sur les élites du savoir est présente dans toutes les contributions. Elle implique de définir et de cibler les élites à contacter, de les rallier, de les mobiliser, d’où le rôle clé des informateurs, les officers.

Le choix scientifique d’édition permet de cibler certaines réalisations peu connues. Dans sa contribution relative à la Belgique, Kenneth Bertram montre comment l’action décisive de deux hommes d’affaires, l’un américain, Herbert C. Hoover, et l’autre  belge, Émile Francqui, se conjugue à partir de 1914 pour assurer le ravitaillement des populations civiles de la Belgique occupée. La mission vitale s’est appuyée sur des individus, des fondations, des rouages, des réseaux de part et d’autre de l’Atlantique. De réalisations économiques et sociales, on passe dès 1916 à un projet d’échange universitaire. Àl’issue du conflit, les reliquats budgétaires des opérations humanitaires sont affectés à la nouvelle Fondation universitaire qui ouvre la voie à une politique scientifique belgeassociant public et privé autour de conceptions proches, sans être identiques, de celles qui prévalent aux États-Unis.

Deux autres contributions sont consacrées à la période de l’entre-deux-guerres, décennies fondamentales d’implantation des fondations américaines en Europe. Pierre-Yves Saunier et Ludovic Tournès présentent d’une même plume la co-entreprise aboutissant à des réalisations originales au sein du « Pôle de santé Rockefeller » de Lyon. Le cas développé donne aux auteurs l’occasion d’insister sur le phénomène de la coproduction entre fondations américaines et acteurs nationaux. Ils veulent éloigner le fantasme sous forme de procès d’une américanisation et d’un impérialisme provoqués par la philanthropie états-unienne. Le temps de la Grande Guerre est ici encore une période matricielle. L’action caritative est propice à la mobilisation des milieux hygiénistes français et américains qui rejoint dans leurs desseins l’intérêt que des personnalités locales, au premier rang desquelles la famille Gillet, accordent aux questions sanitaires et sociales. Ces circulations font de Lyon une plaque tournante d’un programme sanitaire européen soutenu par la Fondation Rockefeller. Il se traduit par la co-construction d’une école d’infirmières et de bâtiments de la Faculté de médecine au sein desquels s’intègrent de façon nouvelle l’enseignement, le laboratoire et l’hôpital.

C’est encore la Fondation Rockefeller où plus exactement la branche de la Laura Spelman Rockefeller Memorial (LSRM), qui est à l’honneur dans la contribution que Marie Scot consacre à la London School of Economics. D’emblée elle rappelle que de 1923 à 1939 la LSE a été l’institution universitaire européenne la plus largement financée par cette fondation. Créée en 1895 grâce à un don de la Fabian Society, elle est destinée à proposer un modèle alternatif d’université. C’est cette institution encore fragile, dirigée depuis 1919 par William Beveridge, qui est choisie pour diffuser des études empiriques de terrain à vocation appliquée et prescriptive que promeut la Fondation. En quelques pages, l’auteure donne à voir la complexité et la rugosité du processus d’insertion de la Fondation dans les réseaux nationaux et locaux de la science économique, de ses courants, écoles, personnalités, conflits d’interprétation de plus en plus vifs.

La seconde moitié des contributions de l’ouvrage éclaire la période qui va de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Diane Rosso s’intéresse tout d’abord à l’exil des scientifiques aux États-Unis, plus précisément à l’action conjointe, d’une part, du jeune biochimiste Louis Rapkine et de Henri Laugier, directeur général du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), et d’autre part, de la Fondation Rockefeller. Leur but commun est de permettre à certains scientifiques de rejoindre les États-Unis. Partis à Londres en juin 1940, ces familiers de la Fondation sont invités à étudier la situation des scientifiques réfugiés en Angleterre. L’intérêt de la Fondation pour ce problème date des années 1920, temps de l’émigration de scientifiques russes. L’arrivée de Hitler au pouvoir relance cette politique. À l’été 1940 la Fondation donne son accord pour s’engager dans un programme, non pas général mais très sélectif, de secours aux cent meilleurs cerveaux les plus menacés. On imagine sans peine la difficulté d’établir une telle liste. Le lecteur prendra connaissance avec intérêt des noms des savants français qui ont été secourus. Au delà de la Fondation Rockefeller, Louis Rapkine et Henri Laugier mobilisent leurs contacts dans le vaste monde de la philanthropie américaine pour aider le plus grand nombre de scientifiques menacés.

La guerre terminée, c’est à nouveau un contexte de reconstruction matérielle, intellectuelle, morale, mais aussi de tensions politiques liées à la guerre froide, qui caractérise la nouvelle phase d’opérations des fondations américaines en Europe. Helke Rausch s’intéresse à l’Allemagne vaincue, à dénazifier et à démocratiser. L’auteure montre en quoi la situation offre aux fondations des potentialités nouvelles d’action mais qu’en même temps, à l’instar des autres réalisations présentées dans l’ouvrage, les philanthropes américains ne pourront pas plus qu’ailleurs agir de manière unilatérale. Elle évoque le moment de la création en 1948 de la célèbre Université libre de Berlin. Parmi les débats stratégiques auxquels sont confrontées les fondations américaines à l’époque, Helke Rausch mentionne le cas du financement de l’Institut de recherches sociales de Francfort au sein duquel le philosophe Theodor Adorno revenu en Allemagne poursuit une analyse marxiste de la société.

Autre pays où les sciences sociales sont à reconstruire après 1945, l’Italie. Ivan Attal expose comment les fondations Rockefeller et Ford, nouvelle venue dans ce domaine d’intervention, œuvrent en collaboration. Comme dans le cas allemand, les universitaires exilés vont faciliter l’appréhension par les informateurs américains des structures de l’université et de la recherche italiennes jugées particulièrement défaillantes. Des aides ciblées sont déployées. Elles concernent par exemple l’institut fondé en 1946 par Benedetto Croce ou encore le Centre de Portici (Naples), lieu vers lequel la Fondation Ford fait porter ses efforts en faveur de la modernisation de l’économie agricole et de son enseignement.

La dernière contribution du recueil se propose de revisiter l’action d’une fondation américaine en Europe depuis la chute du mur de Berlin en l’inscrivant dans le temps long et en se penchant sur la transition entre la guerre froide et l’après 1989. C’est aussi l’occasion d’y lire l’arrivée d’un nouveau philanthrope américain en la personne de Georges Soros. La communication figurant dans l’ouvrage est une version abrégée par Ludovic Tournès d’un volumineux article de Nicolas Guilhot portant sur la Fondation pour une entraide intellectuelle européenne (FEIE). Son but était d’entretenir le dialogue culturel avec des intellectuels « non conformistes » de l’Europe de l’Est et de donner une visibilité à la dissidence intellectuelle dans le bloc soviétique. À partir de 1981, le financier Georges Soros accepte de soutenir l’action de la FEIE. L’Open Society Fund qu’il dirige devient rapidement l’actionnaire majoritaire de la fondation. Cette dernière dispose en Europe de l’Est des relais et contacts permettant à Soros de favoriser la transition démocratique. En 1991, lorsque la FEIE est dissoute, Georges Soros en récupère les membres et les savoir-faire désormais au service des fondations du financier américain d’origine hongroise.

Au total, en un nombre de pages limité, l’ouvrage dirigé par Ludovic Tournès offre une introduction évitant tout schématisme et de stimulants éclairages sur l’action des fondations américaines dans l’Europe du XXe siècle. L’angle d’approche choisi, celui des réseaux, s’accompagne de notices biographiques bienvenues pour un public non spécialiste. Grâce à la richesse des notes et à la présence d’un index, ce recueil est aussi un utile outil de travail pour les chercheurs.

Clotilde Druelle-Korn.



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