Ludovic Frobert, Les Canuts, ou la démocratie turbulente. Lyon 1831-1834

Paris, Tallandier, 2009, 224 pages.

par Louis Hincker  Du même auteur

Précisons-le d’emblée, le livre de Ludovic Frobert n’est ni un portrait d’une ville industrielle en plein développement (30 000 métiers à tisser la soie), ni une analyse du fonctionnement réel d’une manufacture dispersée et insérée dans le tissu urbain, ni une sociologie politique d’une population ouvrière. L’auteur propose ici une étude du contenu d’un organe de presse original, L’Écho de la Fabrique, qui, durant une cinquantaine de mois, a traduit la sensibilité mutuelliste des métiers lyonnais qui profitaient du vent de libéralisme des premières années de la Monarchie de Juillet. On pourra précisément trouver un peu court de ramener cette histoire des Canuts aux seules justifications publiées dans ce journal d’un modèle industriel de régulation institutionnalisée par les métiers eux-mêmes via le tribunal des arts et métiers, les prud’hommes et la municipalité. Le propos a évidemment son efficacité quand il s’agit d’opposer le discours sur la défense des pratiques démocratiques issues de la vie des métiers, à l’économisme idéologique de l’époque, directement inspiré par le fonctionnement de la manufacture cotonnière anglaise. D’un côté, la revendication de la prise en compte d’une parole collective et des droits de l’ouvrier nécessaires autant que favorables au développement industriel ; de l’autre, la volonté de supprimer le chef de métier considéré comme un intermédiaire nuisible et parasite entre le marchand et le compagnon, obstacle à un redéploiement de la production dans les campagnes autour de grosses unités mécanisées et concentrées : c’est à une guerre entre deux économies qu’il nous est donné d’assister – mais qui, au juste, sont ces marchands qui mènent l’offensive ?

Il faudrait replacer le cas lyonnais dans un paysage social et économique plus général, en s’interrogeant sur les multiples formes de « fabriques », de manufactures dispersées qui constituent probablement (mais faute d’un ouvrage de synthèse sur la question, on ne peut que le supputer) la norme dans la France de ces années 1830, à la fois héritières de l’Ancien Régime et rénovées depuis la législation libérale révolutionnaire concernant le travail. Par ailleurs, pour le seul cas de Lyon, il y a un avant novembre 1831 (première révolte ouvrière lyonnaise) et un après avril 1834 (seconde révolte et seconde répression) qui ne fait pas pour autant disparaître les Canuts. La « turbulence » de la courte séquence chronologique à laquelle est consacré l’ouvrage est, à l’époque, plus attribuée que revendiquée, et faute d’une analyse du fonctionnement réel de la « fabrique », il est difficile de se prononcer sur son caractère « démocratique ».

Il y a donc un certain paradoxe dans la facture de ce livre, à vouloir analyser de manière érudite une littérature tout compte fait très spécialisée, tout en évitant de replacer le cas étudié dans une histoire et une historiographie plus longue et plus vaste. Il y a là sans doute un choix qui relève de l’éditeur, et le livre est très loin d’être une exception, car, comme on le sait, tenir compte du travail des autres c’est multiplier les références en notes et les débats, c’est verser dans l’analyse universitaire, c’est faire progresser un débat scientifique collectif … censé effrayé le grand public.

Le principal intérêt du livre reste d’avoir distingué trois périodes au regard du contenu des articles (mais qui les rédige ?), des équipes rédactionnelles qui changent (mais comment se forment-t-elles ?), de l’orientation idéologique de L’Écho de la Fabrique qui se modifie (mais qui décide parmi les « métiers », et avec quel moyen, de fonder un tel journal ?). Du saint-simonisme industrialiste des premiers mois, jusqu’à la tonalité fouriériste plus sensible à l’organisation du travail en elle-même à partir de l’été 1833, en passant entre temps par un épisode de rapprochement et de débat avec les Républicains, conséquence des événements de juin 1832, L’Écho de la Fabrique oscille et révèle un monde industriel et une opinion ouvrière plus diversifiés qu’on aurait pu le penser. On doit à Ludovic Frobert l’édition en ligne et en accès libre des numéros du dit journal qui offre ainsi au lecteur la possibilité de prolonger sa lecture (http://echo-fabrique.ens-lyon.fr/).

Louis Hincker.



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