Lucienne Chibrac, Les pionnières du travail social auprès des étrangers. Le Service social d’aide aux émigrants, des origines à la Libération, 2005

Chibrac (Lucienne), Les pionnières du travail social auprès des étrangers. Le Service social d’aide aux émigrants, des origines à la Libération, Rennes, Éditions ENSP, 2005, 303 pages.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Le SSAÉ vient de disparaître, après 80 ans d’une activité méconnue bien qu’il ait constitué l’association-interface entre pouvoirs publics et monde associatif sur la question des migrants, et qu’il se soit développé avec le travail social. C’est l’histoire de la construction de cette « place à part » par sa proximité à l’État, sa professionnalisation, son importance mais aussi sa discrétion (M.-C. Blanc-Chaléard) que cet ouvrage issu d’une thèse permet d’approcher. Traitant des débuts du SSAÉ, ce travail est en fait aux deux tiers centré sur la période de la Seconde guerre mondiale, ouvrant dès lors également la question spécifique de l’action des organisations humanitaires dans des cas paroxystiques. Il s’agit enfin surtout de « comprendre comment, sous un régime fortement marqué dans son discours et ses actes par l’ethnocentrisme et la xénophobie, un service dont la vocation est de porter assistance aux familles et aux travailleurs étrangers pouvait poursuivre sa tâche ».

La première partie, qui porte sur la période 1900-1939, permet d’appréhender la construction de cette association de matrice américaine qui visait, à l’origine, à sauver les jeunes filles des périls du parcours migratoire ; ses prérogatives se sont, restriction des quotas oblige, élargies à l’aide plus générale aux migrants. On y perçoit des « dames d’œuvre » charitables issues de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie. On y comprend surtout comment cette association a, dès ses débuts, cherché à s’imposer comme interlocuteur incontournable des pouvoirs publics, sur fond de neutralité du discours destinée à accroître son influence ; comment elle est passée d’un financement par les collectes de dons à la recherche de subventions, pour pérenniser la professionnalisation du travail social ; comment enfin elle est devenue, en à peine plus d’une décennie, l’un des principaux acteurs dans la gestion de la politique française d’immigration.

La seconde partie traite de la période 1939-1942, où se confirme le choix de s’en tenir à une rigoureuse neutralité au service de l’aide à tous les étrangers, sans exclusive nationale ni confessionnelle. Si en zone occupée l’ennemi est clairement identifié, en zone libre en revanche le légalisme et la coopération avec le Secours national dominent, et le SSAÉ devient progressivement un passage obligé pour la distribution de secours provenant des divers fonds d’assistance, dont il se fait garant et délégataire. L’une des grandes problématiques qui dominent cette partie est alors la question de ce légalisme qui devient « compromission » – ou de « l’aveuglement quant à la supposée volonté du gouvernement en place d’améliorer la situation de ceux qu’il a délibérément enfermés et affamés ». Bonne volonté manifeste de certains hauts fonctionnaires, volonté d’améliorer malgré tout le sort des internés, adéquation déontologique avec certains grands principes de la Révolution nationale sont parmi les principaux éléments de réponse. Tandis que progressivement ne restent plus internés en métropole comme étrangers que les juifs, et qu’arrivent les premières grandes rafles.

La dernière partie est consacrée à la « résistance discrète (1942-1944) », alors que la politique de répression s’intensifie dramatiquement : pression sur les autorités pour un réel examen des dossiers, tentatives pour accélérer les évacuations ; dans les camps de travail forcé des Ardennes (Polonais), démarches pour l’amélioration des inaptes au travail et tentatives de regroupement familial… Au niveau des individus (assistantes sociales), l’auteur distingue trois types de résistance : la dissidence et le détournement de secours, l’aide aux juifs (assistantes sociales juives exclues de leur poste) et le passage à la lutte clandestine. Mais au niveau de l’organisation, la coopération avec les autorités de Vichy s’accroît encore avec la dévolution de nouvelles missions, et le SSAÉ est plus que jamais incontournable pour toute assistance auprès d’étrangers.

On voit donc l’intérêt de cet ouvrage, entre histoire (certes temporellement circonscrite) d’une association de solidarité, histoire de l’immigration et des migrants, histoire des femmes et du travail social. Mais si les trois derniers axes sont revendiqués, ils apparaissent surtout traités au service du premier. Et l’on regrettera à ce sujet un certain nombre d’angles morts. Si l’auteur cherche à comprendre et expliquer le passage à cette attitude de ” compromission “, elle ne l’illustre pas réellement. En revanche, les actes de « résistance discrète » font eux le titre de la troisième partie et sont plus développés. Ce hiatus fait inversement pendant à un autre : l’histoire de l’organisation reste bien plus traitée que celle de ses militants, dont on sait – hormis pour la principale dirigeante – finalement bien peu de chose : ni prosopographie, ni analyse des réseaux – de socialisation, confessionnels, professionnels, de militantisme, de féminisme, de résistance… – qui auraient pu être des éléments importants d’explication. On regrettera aussi que la question de l’humanitaire, qui nous semble traverser tout ce livre (celle précisément d’ « accepter d’agir à partir d’une situation inacceptable », ou de coopérer avec les autorités d’un « système mortifère » pour tenter d’atténuer la souffrance des victimes) n’ait pas été abordée de front. Mais l’on ne peut que se féliciter des pistes ouvertes à l’histoire des associations et du travail social.



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