Luc Capdevila et Danièle Voldman, Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, 2002

Capdevilla (Luc) et Voldman (Danièle), Nos morts. Les sociétés occidentales face aux tués de la guerre. Paris, Payot, 2002, 282 pages.

L’objet de cet ouvrage est assurément aussi original qu’ambitieux. Malgré de nombreux travaux sur la mort et la mémoire, il manquait effectivement une synthèse comparative sur les « sociétés occidentales face aux tués de la guerre » au travers du siècle le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Pour couronner ce sous-titre explicatif, les auteurs ont choisi une expression idiomatique – « Nos morts » – qui souligne l’appartenance des « tués » à une communauté qui prend en charge les corps des morts, les cultes et les rites funéraires. L’échelle d’analyse choisie est le plus souvent celle des sociétés toutes entières ou des États, même si les communautés familiales, associatives ou religieuses, qui portent aussi le deuil, sont parfois évoquées.

Les auteurs prennent en effet le parti de remettre au premier plan des sources administratives et normatives parfois injustement négligées des historiens du culturel. Cela n’est pas sans effet sur l’économie de l’ouvrage qui semble pâtir tout de même d’un certain « effet de source » : en effet, ces documents ne permettent pas toujours de rendre compte avec précision des attitudes « sur le terrain ». Le recours ponctuel à la littérature, aux témoignages ou aux photographies, qui permettent de descendre jusqu’aux gestes, comble partiellement le biais induit par les sources institutionnelles, mais l’approche anthropologique aurait sans doute gagné à être poussée plus avant.

On s’étonnera également de l’écart entre le titre du livre et le sujet finalement traité. Ce dernier apparaît au final encore plus vaste : tout d’abord, les auteurs n’évoquent pas seulement « nos morts » mais posent également la question – cruciale en temps de guerre – « que faire du cadavre de l’ennemi ? ». Ensuite, ils choisissent d’élargir démesurément l’espace des « sociétés occidentales » : des Amériques aux confins de l’Europe Orientale – d’ailleurs trop peu présente en proportion – pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, ils n’étudient pas uniquement les « tués de la guerre » mais bien tous les morts des différentes violences d’État du siècle. Dès les premières lignes de l’introduction, les auteurs annoncent qu’ils évoqueront les assassinés des dictatures, les victimes des attentats ou des répressions policières, jusqu’aux populations exterminées lors des génocides. Or tous ces morts, s’ils « hantent » certes nos « mémoires collectives » ne les hantent-ils pas justement parce qu’ils ne sont pas des « tués de la guerre » et ce, même lorsqu’ils ont été tué dans le contexte d’une guerre ? Si toutes les comparaisons sont heuristiquement légitimes encore faut-il qu’elles soient posées comme telles. Comparer les morts de Babi Yar, du Chili, du 11 septembre, etc. avec les soldats tués dans la Grande Guerre ne pouvait être fructueux qu’à partir du moment où les différences qu’ils entraînent – cela, les auteurs le montrent bien – un traitement radicalement différent des corps, auraient été très clairement définies. C’est là sans doute le principal point d’achoppement de l’ouvrage : il traite tous ces morts indifféremment comme des « tués de la guerre », même lorsqu’ils sont victimes de génocides ou de dictatures criminelles qui entraînent un rapport au corps mort radicalement autre. Autant que des circonstances et des contextes temporels ou spatiaux, les traitements réservés aux décédés par mort violente dépendent en effet d’une autre variable tout aussi fondamentale, celle du type de violence entraînant cette mort de masse.

Il reste à espérer que l’ouvrage, dont l’enjeu est réel, encouragera des recherches micro-historiques ou des études de cas qui permettent d’établir avec précision et pertinence, la nature et la complexité des liens entre le type de violence et la forme, le langage et le sens des gestes réservés aux morts qui en résultent.



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