Jean-Paul Martin et Nicolas Palluau, dir., Louis François et les frontières scolaires. Itinéraire pédagogique d’un inspecteur général (1904-2002).

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, 149 pages.

par Ismail Ferhat  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’étude des biographies des hauts-fonctionnaires de la Ve République constitue souvent un paradoxe. En effet, ce régime a suscité l’adhésion d’une partie importante de ce milieu professionnel qui y a conquis une influence indéniable. Dans le même temps, les hauts-fonctionnaires sont un sujet difficile pour les sciences sociales. La discrétion professionnelle et personnelle, le devoir de réserve et la difficulté d’accès des dossiers administratifs sont autant d’obstacles sur le chemin des chercheurs. Hormis certaines personnalités de la haute fonction publique, comme François Bloch-Lainé ou Paul Delouvrier, les travaux restent relativement peu nombreux.

Il faut donc saluer l’ouvrage collectif dirigé par Jean-Paul Martin et Nicolas Palluau. Celui-ci est consacré à Louis François (1904-2002), personnage aux multiples facettes. Scout, professeur d’histoire-géographie, résistant et déporté, inspecteur général de l’Éducation nationale, gaulliste de gauche, il fait partie des hauts-fonctionnaires marquants du système éducatif. L’ouvrage est original : il réunit des chercheurs qui ont rencontré cette figure sur des sujets forts différents – scoutisme, programmes d’histoire-géographie et éducation civique, bourses scolaires, concours de la résistance.

Qui est Louis François ? Issu de la bourgeoisie protestante lyonnaise, il est marqué par son milieu d’origine, profondément républicain et progressiste. Dès l’âge de 13 ans, il rejoint le mouvement scout des Éclaireurs de France, qui constitue une expérience fondatrice d’éducation populaire qu’il poursuit durant une grande partie de sa vie. En 1927, il est reçu à l’agrégation d’histoire, entamant une carrière de professeur de lycée à une époque où celui-ci scolarise surtout les enfants de la bourgeoisie. Enseignant à Marseille, il se lie à Gustave Monod, protestant, mutilé de guerre, philosophe et proche de la gauche républicaine. C’est le début d’une longue proximité entre eux. Dès les années 1930, comme le montre Marie Dercourt-Terris (p. 37-46), Louis François publie dans les bulletins scouts et dans la revue L’information pédagogique des textes en faveur d’une conception nouvelle de l’enseignement. Dans le même temps, ainsi que l’étudie Jean-Pierre Chevallier (p. 47-50), il développe des méthodes pédagogiques actives au travers de l’enseignement de la géographie. Celles-ci privilégient l’expérience, l’observation et la mise en activité des élèves. Pour reprendre son expression, « ce n’est pas l’élève qui est fait pour l’enseignement, c’est l’inverse qui est vrai » (p. 61). Louis François est bien un réformateur, tant dans la théorie que dans la pratique.

Par-delà ses positions pédagogiques et éducatives, il est aussi un patriote et républicain convaincu. Dès les années 1930, il défend la Société des nations et l’espoir de relations internationales apaisées. Il combat durant la Bataille de France, en mai-juin 1940, sous les ordres d’un général nouvellement nommé, Charles de Gaulle. Refusant l’occupation et le régime de Vichy, Louis François s’engage dans le réseau de résistance « Confrérie Notre-Dame » et travaille avec Pierre Brossolette. Le 25 septembre 1942, il est arrêté, puis subit les affres des camps nazis jusqu’à la fin de la guerre en Europe. Cette expérience dramatique a marqué son action de pédagogue, ainsi que le note Denis Mazzucchetti (p. 111-124). Louis François devient le pilier du « Concours national de la Résistance » qui vise à la fois à favoriser l’étude de la seconde guerre mondiale et à maintenir les idéaux des résistants.

À la Libération, il fait partie des résistants qui sont appelés à renouveler la haute-fonction publique. Dès août 1945, il rejoint l’inspection générale comme chargé de mission, plus quelques semaines après devient inspecteur général. Louis François est là encore représentatif d’un moment tournant : c’est l’époque de la commission Langevin-Wallon et de l’optimisme des grandes réformes de la Libération et de la IVe République. Il est aussi actif dans la délégation française de l’UNESCO (p. 54). Il peut dès lors exprimer et appliquer ses positions pédagogiques originales. Patricia Legris étudie ses positions sur les programmes scolaires d’histoire (p. 54-70). Elle montre combien Louis François souhaitait renouveler l’enseignement de la discipline historique, en rompant avec l’européocentrisme et en intégrant l’histoire des colonies. Élu en 1968 doyen du groupe histoire-géographie de l’inspection générale, il participe aux travaux de la commission dirigée par l’historien Fernand Braudel. Ses conceptions pédagogiques se heurtent aux résistances, y compris de ses collègues. Autre terrain d’action, l’éducation civique constitue un point important de son action d’inspecteur général. Jean-Paul Martin souligne (p. 74) qu’il se bat à la fois contre ceux qui veulent supprimer cet enseignement et ceux qui veulent le confondre avec l’histoire-géographie. Dans les années 1960 où cette discipline sort des débats éducatifs, il souhaite au contraire en faire un espace de novations et de renouvellements. Tant pour l’histoire que pour l’éducation civique, Louis François doit admettre son échec à imposer ses positions.

L’inspecteur général, fidèle à l’éducation populaire et au mouvement scout, intervient au-delà des disciplines d’enseignement. C’est d’ailleurs une des originalités majeures d’un haut-fonctionnaire qui percevait l’école comme une institution ouverte à la vie, à contre-courant de son époque. En 1948, il dirige un rapport sur l’éducation sexuelle, dans une société française où ce sujet est tabou. Louis François est conscient des réticences, voire du refus, du corps social, qu’il décrit explicitement dans le rapport. Cependant, comme le note Régis Révenin, le réformateur voit plus loin et prévoit la nécessité absolue de cette approche (p. 125-131). Éric Passavant étudie de même son rôle dans les bourses Zellidja (p. 83-96). Celles-ci, fruit de l’homme d’affaires Jean Walter, de 1939 à 1973, finançaient des voyages lycéens. Il montre la collaboration entre l’inspecteur et du philanthrope, tout en soulignant les ambivalences de ce dispositif (élitisme par le mérite assumé, refus d’une simple reproduction sociale) qui conduisent à sa crise après mai 1968. Le débat autour du lien entre bourse et mérite décrit par Éric Passavant renvoie avec une étonnante modernité aux débats actuels sur ce sujet. De même, l’action de Louis François auprès des « clubs UNESCO » de 1956 à 1979 est décrite par Mathias Gardet. Celui-ci montre comment ces organismes, chargés de sensibiliser en milieu scolaire aux débats internationaux, poursuivaient son idéal d’éducation populaire laïque déjà bien trempé depuis les années 1930.

En conclusion, comment résumer le parcours de Louis François ? Il représente à la fois un humanisme certain, un refus d’une technocratie froide, et surtout le refus d’une spécialisation stérilisante. Homme aux multiples facettes, il est à la fois révélateur de la formidable massification de l’école française des années 1940-1970, mais aussi le témoin d’un idéal révolu. En effet, son optimisme convaincu vis-à-vis de l’avenir de l’Éducation nationale jure avec le pessimisme qui s’est progressivement installé depuis plusieurs décennies en France sur l’état de notre école.

Ismail Ferhat.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays