Loïc Le Bars, Les Professeurs de silence. Maîtres d’études, maîtres répétiteurs et répétiteurs au XIXe siècle.

Paris, L’Harmattan, 2014, 454 p.

par Jean-François Condette  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage repose sur la lecture de nombreuses sources imprimées d’époque, comme les textes officiels du ministère de l’Instruction publique concernant ces personnels, les articles de plusieurs périodiques mais aussi un nombre important d’ouvrages et de brochures du XIXe siècle concernant l’éducation en général ou, plus spécifiquement, l’enseignement secondaire et les maîtres d’études. L’auteur a également dépouillé divers dossiers des Archives nationales. La bibliographie est précise et juste. La première partie, en neuf chapitres, dresse le portrait de ce que l’auteur appelle un « prolétariat universitaire », revenant sur les « pions » qui, officiellement, sont dénommés maîtres d’études (entre 1803 et 1853) puis maîtres répétiteurs (entre 1853 et 1891) et répétiteurs (après 1891), pour repérer à la fois les évolutions du métier, ses difficultés mais aussi sa place dans la hiérarchie et la représentation que s’en font à la fois les titulaires de la fonction, les élèves et les enseignants. Revenant sur « les difficiles conditions de vie des maîtres d’études » (p. 105 et suivantes), il tente d’en déterminer les origines, insiste à raison sur le fait que ces fonctions sont normalement « le noviciat du professorat » (p. 165 et suivantes) avant d’examiner leur devenir. La seconde partie (p. 211 et suivantes), sans vraiment le dire, opère une coupure en 1853, quand le maître d’études cède la place au répétiteur, mais la première partie pourtant traite assez souvent de réalités qui vont au delà de 1853 alors que la seconde revient aussi assez fréquemment sur des éléments antérieurs à 1853. Le plan choisi entraîne donc des redites et des retours en arrière. On perçoit par contre très bien la volonté ministérielle d’assurer un début de professionalisation et les revendications croissantes de ce personnel. L’auteur décrit clairement les difficultés qu’il rencontre pour se voir reconnaître des perspectives intéressantes de carrière par la possibilité de poursuivre des études universitaires en vue du professorat ou de s’assurer une promotion dans les métiers de l’encadrement au sein des collèges et des lycées (surveillant général, censeur). Quatre points principaux ressortent de l’ouvrage.

Dans le système secondaire français tel qu’il est reconstitué par Fourcroy et Napoléon Ier (1802, 1806, 1808), le choix est fait d’une nette dissociation entre les cours réalisés par les enseignants, séances peu nombreuses (4 par jour le plus souvent), et le reste des activités des élèves confiées à un personnel à part, celui des maîtres d’études qui doivent les surveiller, les encadrer et les aider, en particulier lors des études (6 à 8 heures par jour), lieu majeur du travail scolaire des élèves au XIXe siècle. Les maîtres d’études vivent avec les élèves qu’ils ne quittent que pendant les heures de classe avec leurs professeurs. Ils surveillent les dortoirs, les récréations, les temps de cantine, les encadrent dans les sorties. L’internat règne en maître en effet dans le secondaire français du XIXe siècle, même s’il décline progressivement et s’il ne pèse pas toujours autant qu’on ne le pense dans les grandes villes, en particulier dans la capitale (63,7% des effectifs des lycées en France en 1809 sont internes ; 50% vers 1860 ; 47% en 1887 et 38% en 1898 dans les lycées de garçons). Il est donc fondamental pour le ministère de disposer de maîtres d’études qui soient de « bons » éducateurs puisqu’ils sont en permanence au contact des élèves et cette question à la fois de moralité, d’exemplarité et d’aptitude à les éduquer et à les aider dans leur instruction est souvent au cœur des campagnes de dénigrement de l’Université, définie comme immorale et incapable par ses détracteurs. Les maîtres d’études forment constamment un personnel nombreux, on a trop tendance à l’oublier. En 1846, les maîtres d’études sont 554 pour 1 216 fonctionnaires des collèges royaux (lycées) soit 45% du total des personnels ; en 1876, 40% des fonctionnaires en poste dans les lycées ont le statut de maître répétiteur (p. 39).

Loïc le Bars montre dans ses divers chapitres que le maître d’études n’est pas, dans l’esprit des autorités qui sont placées à la tête de l’enseignement secondaire français tout au long du XIXe siècle, qu’un « pion » chargé de la seule surveillance presque policière des élèves. Dès leur création, ces personnels, certes très subalternes (19e et dernier rang de la hiérarchie universitaire définie en 1808), peuvent être amenés à remplacer les professeurs absents. Ces dispositions sont d’ailleurs progressivement précisées dans les textes officiels qui tentent, tout au long du siècle, de « cadrer » la fonction. Être maître d’étude n’est pas non plus une carrière ; c’est une fonction temporaire, un apprentissage pédagogique en attendant la réussite à la licence ou à l’agrégation qui permettra de rejoindre le monde des enseignants titulaires, de quitter en quelque sorte la roture pour entrer dans la noblesse enseignante. Dès 1803, il est clair que le maître d’études doit aider l’élève dans ses activités scolaires, dans ses apprentissages et ses exercices, le personnel de surveillance ayant ici, dès l’origine, une fonction pédagogique qui n’est donc pas née d’hier comme on peut le lire parfois avec l’affirmation récente des missions pédagogiques des conseillers principaux d’éducation (CPE) et des assistants d’éducation. Le ministère doit donc veiller à recruter de bons « surveillants » qui soient instruits et pédagogues mais les très dures réalités du métier, par la paye très faible, la lourdeur des emplois du temps, la forte tutelle administrative, le mépris des élèves et des adultes, détournent de cette fonction beaucoup de jeunes, tout en empêchant ceux qui prennent cette charge de pouvoir continuer à étudier. Le temps d’apprentissage se transforme en temps d’asservissement et en impasse.

Au métier prescrit et aux attentes ambitieuses du ministère, s’oppose le métier réel, c’est le troisième apport de l’ouvrage. L’auteur montre bien que ces « pions » sont le plus souvent une forme de prolétariat universitaire, sous-qualifié, sous-formé et sous-payé mais exploité de manière très forte. D’origines modestes, devant travailler pour se payer leurs études universitaires voire devenant maîtres d’études « à vie » pour survivre, recrutés par le chef d’établissement, longtemps révocables dans l’instant, dotés officiellement du baccalauréat et devant poursuivre des études supérieures, les maîtres d’études sont chargés de la surveillance des élèves dès que ceux-ci ne sont pas en cours et leur journée est donc particulièrement chargée, alors qu’on leur confie systématiquement « le sale boulot » de la surveillance des études, des dortoirs, de la cantine et des récréations. Ils sont corvéables à merci et reclus presque en permanence dans l’établissement sous « la surveillance tatillonne du censeur » (p. 5) et du surveillant général. Dès le règlement général des lycées de 1803, le maître d’études apparaît en service presque de manière permanente. « Les maîtres d’études ne quitteront les élèves qui leur sont confiés que pendant le temps des leçons » (article 43). Il commence donc sa journée à 5h30 en été et à 6 heures en hiver pour la terminer à 21 heures avec l’extinction des feux du dortoir qu’il doit cependant surveiller. Il n’y a pas de week-end car beaucoup d’élèves restent à l’internat ; le temps des promenades, le jeudi, est un temps redouté car les risques sont nombreux et tout incident est immédiatement signalé comme relevant de la responsabilité du maître d’études. Tout en montrant par de nombreux témoignages, ces servitudes et ce mépris, Loïc le Bars ne tombe jamais dans la facilité du portait prédéterminé et invariant sur tout le siècle, d’un pauvre maître d’études, abondamment diffusé par les textes littéraires – on songe immédiatement au célèbre Petit Chose d’Alphonse Daudet, victime à la fois du surveillant général, de la méchanceté des élèves et de la bassesse de l’administration. L’examen de leurs salaires et de leurs avantages en nature (logement, nourriture), permet de mieux mesurer leur situation. Il faut aussi constamment bien distinguer entre les maîtres d’études nommés dans les lycées et ceux nommés dans les collèges communaux, parfois au bord de la faillite où ils sont sous-payés et encore plus exploités.

Pour tenter de briser ce cercle vicieux d’une entrée dans la « surveillance » qui, par les réalités quotidiennes du métier, vient tuer la possibilité de poursuivre des études et de prétendre à une possible promotion vers le corps enseignant, le ministère tente, tout au long du XIXe siècle, d’améliorer le statut des maîtres d’études tout en réduisant l’arbitraire des pouvoirs de leurs supérieurs immédiats. Mais le combat est ardu et longtemps perdu. L’auteur relève 82 décrets, arrêtés, règlements et circulaires leur étant spécifiquement consacrés au cours du XIXe siècle (p. 11), signe d’une évidente difficulté à stabiliser la fonction. Divers projets de création d’écoles normales de formation, auprès du collège royal du chef-lieu académique, échouent alors que la volonté ministérielle de réduire l’arbitraire lié aux pouvoirs de recrutement et de renvoi des chefs d’établissement est longue à s’imposer, beaucoup de proviseurs ou de principaux estimant être maîtres chez eux, ne signalant pas leurs recrutements et limogeages ou avec beaucoup de retard. Ce n’est que par le décret du 8 janvier 1887 que les répétiteurs obtiennent, « autant que possible » le droit de pouvoir manger à l’écart des élèves. Les autres combats portent sur la hausse du traitement mais aussi sur le fait de disposer d’heures de liberté et de demi-journées pour pouvoir étudier et suivre les conférences ou cours des facultés ; le ministère tente un temps, par différentes mesures d’instaurer des conférences de proximité dans les établissements pour se préparer à l’agrégation. Il s’agit aussi de pouvoir disposer d’une chambre à l’écart du dortoir (déjà rappelé dans le règlement général du 16 novembre 1847) ou de pouvoir loger en dehors de l’établissement (« l’externement ») lorsqu’ils ne sont pas en service. Il faut dire que les « pions », progressivement au cours du XIXe siècle, « se mobilisent » et s’organisent pour obtenir de meilleures conditions de vie et de travail, par la diffusion de pétitions, par un « lobbying » efficace auprès des parlementaires (p. 6) ou par la création d’associations revendicatives et de journaux, dans une forme de mouvement précurseur au syndicalisme enseignant que l’on sait interdit à l’époque. Une éphémère Association démocratique des maîtres d’études des lycées de Paris est fondée en mars 1848, vite réprimée tout comme l’Association démocratique des maîtres d’études (mars 1848). En décembre 1881, apparaît l’Association des maîtres répétiteurs appelée à durer alors que le premier numéro d’un journal de défense de la profession, Le Progrès universitaire, paraît le 7 janvier 1882, vite remplacé par La Réforme universitaire. Les tentatives de syndicalisation sont brisées en 1897 alors qu’est ensuite fondée une nouvelle association corporative. La remise en cause et le lent mais inexorable déclin de l’internat (p. 324 et suivantes) jouent finalement un rôle plus important que les volontés ministérielles dans l’évolution de la fonction en facilitant « l’externalisation » des répétiteurs puis la création des maîtres d’internat (MI, 1937) et des surveillants d’externat (SE, 1938).

On nous permettra de terminer par quelques remarques plus critiques. Si l’on voit très bien la mission d’encadrement disciplinaire du maître d’études, qui doit tenir ses troupes et utiliser parfois en en abusant de l’arsenal punitif à sa disposition, en particulier des lignes à copier et des retenues, si l’on voit aussi très bien comment le surveillant peut très vite devenir la « tête de turc » des élèves et la cible privilégiées des chahuts voire des révoltes (p. 91 et suivantes), on pouvait peut-être en dire davantage, si les sources le permettaient, sur les cas de bonne collaboration pédagogique, sur les maîtres d’études compétents et efficaces, appréciés des élèves et de leur hiérarchie. Peut-on en savoir plus, par exemple, sur la manière dont ils mettent en application la grande réforme disciplinaire de juillet 1890 qui veut mettre en place une discipline plus libérale et responsabiliser les élèves ? Le chapitre 7 sur « Origines des maîtres d’études et entrée dans le métier » (p. 141-164) montre les limites des sources utilisées par la reprise des indices que l’on trouve dans les ouvrages et articles sur les origines très modestes des maîtres d’études. À ce niveau, seule une étude par échantillonnage, avec recours aux dossiers personnels des maîtres d’études, permettrait d’en savoir davantage sur leurs origines et de mesurer aussi les possibles modifications qui ont pu s’opérer au cours du siècle. Il apparaît bien cependant que le répétitorat a souvent fait office « d’ascenseur social », permettant à des enfants de familles pauvres de « forcer les portes de l’Université et d’y effectuer brillantes carrières » (p. 143). Le répétitorat peut cependant aussi « se refermer comme un piège sur le malheureux » bachelier qui n’a plus la force de poursuivre ses études. Il est dommage également de n’avoir pas consacré un chapitre à la féminisation de la fonction à partir de la création en 1880 des collèges et lycées de jeunes filles afin d’observer les points de convergence et les possibles différences entre les deux entités.

On notera, assez souvent, dans les cas individuels exposés l’absence de notes de bas de page qui questionne sur la provenance des informations développées (à partir de la page 145). Il en va de même de passages assez nombreux avec des statistiques (exemple : page 172 sur les maîtres d’études et l’agrégation, etc.). Dans la bibliographie, un certain nombre d’erreurs sont à relever : Christophe Charles (p. 446), Maurice Crubelier (p. 447), Bernard Noguès (p. 447), la masculanité (livre d’Anne-Marie Sohn, p. 448), les professeurs du secondaires (Yves Verneuil, p. 448), Georges Vincent (article sur les professeurs du secondaire, p. 449). Il est enfin dommage que l’ouvrage n’intègre pas davantage parfois les maîtres d’études dans une étude plus large des évolutions de l’enseignement secondaire français, en particulier de ses pratiques pédagogiques et de ses personnels enseignants. À ce niveau, le croisement avec les analyses proposées par Philippe Savoie dans son habilitation à diriger les recherches, synthétisées dans un livre paru en 20131, aurait été d’une grande utilité. Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage apporte beaucoup à une meilleure connaissance de la vie des établissements secondaires masculins français du XIXe siècle et à l’histoire des personnels de surveillance, trop souvent oubliés des analyses historiennes au profit des seuls enseignants.


Jean-François Condette.


1. Philippe SAVOIE, La construction de l’enseignement secondaire (1802-1914). Aux origines d’un service public, Lyon, ENS Éditions, 2013, 501 p.


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