Loïc Artiaga, Des torrents de papier. Catholicisme et lectures populaires au XIXe siècle, 2007

Loïc Artiaga, Des torrents de papier. Catholicisme et lectures populaires au XIXe siècle. Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2007, 193 pages. Préface de Jean-Yves Mollier. « Mediatextes ».

par Nathalie Ponsard  Du même auteur

« Des torrents de papier » : belle métaphore pour exprimer les représentations de l’Église catholique face à l’essor de la littérature industrielle jugée « dangereuse » pour l’âme des fidèles. Au-delà du titre, cet ouvrage s’inscrit à la fois dans une histoire culturelle de l’Église et dans une histoire religieuse des objets et des pratiques culturelles. C’est aussi un bel exemple de mariage entre histoire quantitative et qualitative puisque l’auteur nous propose, certes, une histoire des prescriptions de lecture en milieu catholique, mais relève aussi le défi de dresser une histoire des pratiques de lecture. Et tout cela en se fondant sur des sources écrites variées dans des espaces tels que la France, la Belgique et le Québec…

Face aux « torrents de papier », l’Église participe aux processus de contrôle des lecteurs populaires – visibles dans d’autres sphères politiques et syndicales du XIXe siècle – en condamnant dans un premier temps les « mauvaises lectures ». A travers l’analyse des discours épiscopaux, Loïc Artiaga montre combien la lecture du roman est perçue comme une pratique culturelle nocive pour la société. L’objet livre, par sa rapide diffusion, est dangereux : n’exerce-t-il pas une influence néfaste sur la personnalité ? Ne produit-il pas un phénomène d’accoutumance ? N’engage-t-il pas les lecteurs vers le libertinage et le sensualisme ? La dénonciation du roman s’intègre dans la stratégie des autorités ecclésiastiques de prémunir le chrétien contre la « culture médiatique ». Ainsi, le Saint-Siège, par l’intermédiaire de la congrégation de l’Index, et grâce aussi au relais de la presse catholique, va définir l’orthodoxie littéraire et condamner des romanciers tels que Eugène Sue ou Honoré de Balzac. À travers l’analyse de la condamnation de l’œuvre de Balzac, l’auteur évalue les critères de la censure : d’une part, les attaques contre le culte catholique, les portraits dévalorisants de figures ecclésiastiques, d’autre part, le système philosophique et en particulier le matérialisme. Mais surtout, l’œuvre est accusée de corruption des bonnes mœurs et d’impiété. Sur la base d’une collusion entre le romancier et la société et à travers la condamnation du roman et de l’écrivain, l’Index se livre à une stigmatisation de la société se conformant au Syllabus de 1864 qui affirme l’incompatibilité entre la doctrine catholique et les modes de vie de l’époque. Mais au-delà de ces condamnations, l’auteur met l’accent sur l’opposition de deux univers culturels, une opposition qu’il explique par « une culture du texte » des « consulteurs romains » incompatible avec les lectures plurielles des textes de fiction.

Délaissant les discours du Saint-Siège, l’auteur montre comment se déploie dans le cadre d’une paroisse le combat contre les mauvais livres et pour les saines lectures. Dans le mouvement de développement des bibliothèques paroissiales, et à travers l’exemple de l’Archiconfrérie des bons livres à Bordeaux, outil de reconquête des âmes à partir de 1831, il met en valeur les modalités d’un processus de contrôle des lecteurs populaires. Celui-ci s’incarne dans la mise en place des premières bibliothèques du peuple catholique, à la fois fortement visibles dans l’espace urbain et symboliques du temps chrétien (comme en témoigne l’ouverture dominicale des dépôts). Il est porté par les figures de bibliothécaires-curés qui se doivent de prescrire les « bons livres », ce qui suppose à la fois un classement des ouvrages mais aussi une catégorisation des lecteurs ordonnée selon la fortune, le degré d’instruction et d’investissement religieux, et sous-tend un contrôle plus fort dans les milieux populaires. Enfin, il est soutenu par la diffusion des figures de « convertis » qui, dans les ouvrages choisis, œuvrent à un retour à l’ordre dans la sphère culturelle.

Cependant, parallèlement et dès les années 1830, l’Église prend conscience de la puissance du vecteur constitué par le livre populaire : d’une condamnation, elle passe à l’aggiornamento la conduisant à l’édition d’une bonne littérature populaire, autrement dit à l’édition catholique de romans, dans le cadre d’une riposte aux romanciers populaires. L’auteur dégage les caractéristiques de cette fiction édifiante : des romans conçus souvent de manière collective, d’une durée d’existence d’une trentaine d’années, brochés au prix de 30 ou 60 centimes le volume et placés dans des collections telles que la Bibliothèque instructive et amusante de Gaume ou la Bibliothèque de la Jeunesse chrétienne chez Mame, et, enfin, des récits émaillés de considérations morales, religieuses ou scientifiques. Complémentaires des catéchismes, ces romans servent de propédeutique à la vie de catholiques dans un monde en mutation dans la mesure où ils diffusent des normes à un large public populaire tout en favorisant une lecture de participation avec identification du lecteur à la figure du héros exemplaire. En effet, ils illustrent une prescription du religieux à la fois en évoquant des moments de prières, de sacrements et de devoirs chrétiens, mais surtout en offrant des attitudes et des manières d’être de figures catholiques osant affirmer un attachement religieux reproductible dans des situations difficiles de sécularisation de la société. Ils préconisent aussi les règles de la bonne lecture par le biais des prescriptions de titres de « bons livres », par la diffusion de normes de lecture dans des attitudes et des temps qui en réalité quadrillent le temps individuel. « La lecture en commun » est donc privilégiée dans la mesure où elle est le garant des normes de lecture tandis que s’exprime la crainte du lecteur isolé qui peut mal lire le texte, mal le comprendre et donc prendre ses distances avec le texte.

Mais, l’auteur ne s’arrête pas aux discours et tente de déchiffrer, à partir des emprunts des lecteurs dans les bibliothèques paroissiales et à partir des réquisitoires des clercs-bibliothécaires, les pratiques de lectures pour déceler d’éventuelles résistances aux normes. Ainsi, les pratiques de lecture, plus intenses entre novembre et mars, révèlent la partition saisonnière du temps et des loisirs dans les sociétés rurales. Elles se font au moment des veillées : pour autant comme le remarque pertinemment l’auteur, cela n’exclut nullement que le « bon livre » soit l’objet de discussions, débats, interprétations et moqueries. Par ailleurs, l’utilisation du fonds est sélective : parmi les ouvrages proposés, le bon roman de fiction l’emporte. Cette orientation est par ailleurs attestée à la fois par les témoignages des clercs bibliothécaires qui insistent sur le goût du roman et de la littérature industrielle catholique et par les catalogues des bibliothèques paroissiales qui, à la fin du XIXe siècle, contiennent souvent 60 % de fictions et même des écrits de Jules Sandeau ou Jules Verne. Ainsi, loin de les conduire à des lectures religieuses, il semble plutôt que la lecture des romans ait accompagné le mouvement d’avidité de lecture lié au besoin de loisirs dans les sociétés occidentales. Enfin, si l’on en croit encore les bibliothécaires, la transgression par les usagers du système de prêt se généralise et favorise la circulation des livres prêtés entre lecteurs, provoquant la disparition de la catégorisation des lecteurs. Cette désobéissance aux normes conduit l’auteur à formuler des hypothèses de pratiques de lecture en milieu populaire catholique allant à l’encontre d’une seule lecture ascétique. Il montre au contraire que le besoin de « satisfaction récréative » a certainement insufflé des lectures transversales des bons livres, c’est-à-dire une attention variable selon la motivation religieuse des lecteurs aux passages les plus arides portant sur l’histoire de l’Église ou sur les considérations morales. Des pratiques de lectures guère étonnantes si l’on considère, à la fin du XIXe siècle, le rapprochement entre les fonds des bibliothèques catholiques et laïques illustré par la présence de livres de Jules Verne et titres de la Bibliothèque rose de Hachette dans les bibliothèques catholiques et certaines productions catholiques dans les rayonnages des bibliothèques laïques (Zénaïde Fleuriot, Xavier de Maistre).

Tout l’intérêt du livre réside dans l’exploration d’un monde catholique fortement influencé par les condamnations de la hiérarchie catholique, mais aussi lié à la culture médiatique naissante. Il tient encore au fait que le monde des lecteurs catholiques en milieu populaire est à la fois fortement encadré comme en témoigne « l’orthodoxie littéraire », cependant qu’en son sein des individus entrent en résistance contre les prescriptions de lecture, à travers tout un faisceau d’attitudes allant du rejet à l’attention oblique, ce qui n’exclut pas une « orthopraxie de lecture » qu’il faudrait pouvoir mettre en relation avec la pratique religieuse. Il tient également au fructueux croisement de sources – discours des autorités épiscopales et de bibliothécaires, catalogues et dépôts d’ouvrages, romans – qui permet d’appréhender la complexité des rapports entre représentations et pratiques réelles de la lecture et doit beaucoup, enfin, à une démarche qui en diversifiant les angles d’approche et les changements d’échelle, conduit vers la « réalité historique » d’un monde de lecteurs populaires et catholiques jusqu’ici méconnu.


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