Liliane Hilaire-Perez, La pièce et le geste. Artisans, marchands et savoir technique à Londres au XVIIIe siècle.

Paris, Albin Michel, 2013, 464 p.

par Audrey Millet  Du même auteur

couverture de l'ouvrage

L’ouvrage de Liliane Hilaire-Pérez, version remaniée de son Habilitation à diriger des recherches, consiste en une histoire de la technologie comme science des intentions fabricatrices, science des opérations, des transformations et des manières de faire à partir du cas des artisans et marchands londoniens au XVIIIe siècle. Habituellement, l’histoire de la technologie est associée au XIXe siècle à l’essor du machinisme et de la grande industrie et les savoirs des technologues sont souvent dépeints comme des conséquences des demandes des États. Les machines seraient ainsi déterminantes pour l’économie politique britannique. Pourtant, l’auteur démontre brillamment que le dénominateur commun des travaux portant sur la technologie, et source oubliée des historiens, est le principe de plaisir. La première partie est consacrée au « sacre de l’artifice ». L’analyse de la consommation et de la technicité des objets, de la taxinomie incertaine des produits en regard de la technologie, des matériaux et des opérations des économies métallurgiques permet à l’auteur de présenter le toyware comme le miroir de l’économe sectorielle. La seconde partie concerne les pratiques opératoires comme bases de l’entreprise artisanale et de l’économie fonctionnelle. L’historienne se mue alors en praticienne. Elle décortique les gestes et les mots pour dire l’action tout en s’attachant à l’organisation des activités et des circuits.

L’enquête débute par la compréhension des objets et de leur place dans l’économie et la société du XVIIIe siècle. La technologie devient alors un mode de compréhension synthétique, condensé, abstrait, de la réalité, comme forme d’intelligibilité de la diversité des pratiques et comme rationalité de l’action. Cette histoire s’inscrit dans celle des marchés, de la qualité et de l’identification, des réseaux, des métiers et des médiations. L’action et le geste se situent, de fait, au centre de cette histoire. L’économie et la technique, pourtant sphères distinctes, posent des interrogations communes sur les actes de gestion. La dynamique commerciale de l’économie londonienne porte les savoirs technologiques pratiques, c’est-à-dire une compréhension du travail en termes opératoires et séquencés. L’auteur identifie alors trois niveaux : le succès des produits de la quincaillerie fondé sur la diversité des gammes et la curiosité des assemblages, représentatif de l’essor d’un secteur de production décloisonné, extensif et composite ; la recomposition sectorielle des métiers en classes d’opérations, par contiguïté et par analogie, que recouvre l’affirmation de compétences transverses telles que l’assemblage et les traitements de surface ; et, dans les deux cas, l’émergence de langages opératoires nés de la pratique d’organisation – et non de l’application d’une méthode rationnelle et savante. Les pratiques d’assemblage, de surfaçage, de superposition et de transposition dans la manipulation concrète des pièces et des attaches, au long de circuits emboîtés, élaborent des savoirs complexes, des opérations mentales fondées sur le principe de réduction qui s’expriment à la fois dans l’artifice des objets, dans la gestion des entreprises et dans les transcriptions des gestes par les artisans et les marchands. Des savoirs d’organisation et une intelligence combinatoire synthétique recomposent les métiers.

L’une des innovations de cet ouvrage stimulant est de replacer le principe du plaisir à sa juste place. Le fondement de la valeur d’un objet pour les technologues réside souvent dans la « quantité de travail nécessaire » pour produire la marchandise. Néanmoins, ces derniers ne décrivent pas la valeur d’échange qui serait un résultat du processus de valorisation s’opérant dans la sphère de production au cours du procès de travail. Même si les technologues se réclament de la pensée d’Adam Smith, l’économiste n’a pas envisagé de cette manière la « force de travail » et la « durée du temps socialement nécessaire » pour définir la valeur de l’échange. Avec Marx, l’économie des plaisirs s’efface pour une perception ancrée dans le rapport d’utilité et d’immédiateté. Pour Smith, au contraire, l’objet frivole participe autant que le produit utile d’une artificialité régie par celle des désirs et des plaisirs. Il interroge également la « conscience d’une richesse de l’objet qui fournit un univers » et le plaisir esthétique. La « valorisation de la marchandise est un processus séquencé qui ne se compte pas en balance exacte car les prix sont ajustés à l’estimation commune. Celle-ci fait partie intégrante de la rationalité technologique inscrite dans les qualités des objets, dans les agencements qui les composent et les désirs qu’ils suscitent. Dans la compréhension des objets et des gestes interfèrent des chassés-croisés entre passé et présent qui définissent l’histoire de la technologie et l’histoire de l’action saisie comme synthèse. La description de l’économie londonienne de l’auteur fait résonner les pratiques et les théorisations qui rappellent les pensées d’André Leroi-Gourhan et de Marcel Mauss.

À la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, le toyware participe de l’essor de l’économie visuelle et consumériste, de la culture des apparences, des jeux d’éclat et des dispositifs de mise en scène qui se déploient dans les intérieurs et dans l’espace public. Ses articles expriment la montée d’une culture opératoire qui place au plus haut point le goût de l’artifice, les performances, les substitutions, les compositions et les assemblages. Les métaux associés, combinés et alliés à d’autres, sont les matières de référence du toyware sur le long terme, sans jamais qu’un unique métal ou qu’une qualité ne lui soit exclusivement rapportée. L’essor du toyware s’accompagne ainsi d’un profond remaniement de la définition des matériaux. Plusieurs filières métallurgiques, chacune porteuse d’un modèle original, sous-tendent ce processus. Le lien entre matière et opération est alors de plus en plus étroit et passe par la différenciation des produits et par l’expansion des techniques de finition. C’est la variété des formes et des compositions qui participe à la valeur des produits. Dans ce contexte porté par des opérateurs et par des logiques d’organisation, à la croisée du négoce et des compréhensions opératoires, se déploie au XVIIIe siècle la gamme d’acier, matériau phare de l’économie des Lumières.

L’idéal d’homogénéisation de la matière pliée aux intentions humaines, façonnée jusque dans sa texture, est au goût du jour. L’éventail de qualités s’élargit alors. L’objet est brillant, poli, lisse et il participe à des jeux de combinaisons de matière. L’économie métallurgique sectorielle, ouverte, combinatoire et tenue par des entrepreneurs marchands, répond aussi bien à la demande consumériste qu’aux besoins des métiers. Une même logique opératoire, des matériaux transverses, la confrontation des matières aux fonctions unissent les toys et tools. Les ajustages, les manipulations, les compositions font le succès du toyware et ils certifient la montée des rationalités technologiques au cœur des pratiques économiques.

Les entreprises londoniennes portent le mouvement d’expansion consumériste du XVIIIe siècle, dans l’horlogerie, dans la serrurerie ou dans la carrosserie. Elles développent un double processus de concaténation, interne et externe, fondé sur la concentration des activités, et sur l’intégration de réseaux de sous-traitants et de fournisseurs nombreux. L’ambition est d’élargir les gammes d’articles et les services à la clientèle. Les circuits complexes dessinent des marchés de production dont un secteur médian d’activités centrées sur la production de pièces, d’attaches, d’ébauches, sur la réalisation d’opérations successives de finition induisant une circulation intense des objets d’un atelier à l’autre. Ces dispositifs règlent les projets des entrepreneurs qui reposent sur la mise en œuvre de nombreuses ressources, comme l’espace urbain et les modes relationnels. Les entreprises artisanales sectorielles offrent des produits et des services de plus en plus diversifiés. En effet, le forgeron polyvalent Wagg tient trois forges avec une salle de finition. Il vend aussi en boutique tout l’éventail de la quincaillerie et il gère des chantiers avec une forge mobile. Le caractère transversal des modes fonctionnels et opératoires ordonne, intègre et « concrétise » la multiplicité des ressources mobilisées dans les différentes filières de la production. La variété des activités internes repose sur une organisation fonctionnelle des réseaux externes, tant dans les approvisionnements (assortiments) que dans la typologie des interventions.

Selon l’auteur, l’impulsion vient de l’assemblage. Ce registre d’action occupe une classe d’opérations dans l’entreprise comme processus décomposable en séquences et en gestes divers, suivant une logique topographique (par zone, par pièce). Au-delà des métiers, se dessinent les profils des assemblages, unis par un même vocabulaire d’action centré sur les techniques d’ajustage, différenciés par leurs spécialités fines, tant l’économie de la variété repose sur la qualité des façons et la possibilité des rechanges. L’assemblage est un registre d’action commun et transverse à bien des métiers, et sa promotion est source de convergences techniques, d’invention et d’innovation. Il dessine la montée d’un secteur mécanicien uni par des problèmes communs et des résolutions applicables, transférables d’un produit à l’autre par une logique de procédés. D’autres opérations structurent le travail dans ces entreprises. Le traitement de surfaces revêt de multiples enjeux et repose sur des techniques souvent transposées entre fabrications. Se profilent des séquençages opératoires communs, au cœur de l’économie du produit. L’artisan classe et distingue les actes de composition, de façonnage et de surfaçage. Les mots visant à dire les gestes resserrent les activités autour d’actes génériques et transverses. Pour l’historien, il est bien difficile de connaître la nature exacte du geste ou de savoir à quel point le même verbe correspond à un acte réel similaire. Néanmoins, les livres de compte indiquent un langage d’action, verbal, qui exprime la diversification et la spécialisation des gestes, sous forme de « verbes-actions », et grâce à des « verbes-unités d’intention ». Le monde artisanal s’interroge. C’est à la faveur de la décomposition des « activités » qu’une logique verbale, opératoire apparaît et s’autonomise des produits regroupant des composants divers sous une action unitaire. On constate l’émergence d’une « langue des gestes » dont la maîtrise syntaxique et graphique s’affirme au cours du siècle. Elle reflète la dissociation, la division du procès de travail à l’œuvre dans l’économie artisanale régie par les rythmes des entrepreneurs qui conforment à leurs besoins les habiletés et les identités artisanales. L’économie du produit favorise bien la montée des logiques transversales et combinatoires. Elle encourage également le maniement par les praticiens de classifications et de concepts opératoires, et ouvre sur la recomposition des identités professionnelles.

L’auteur, qui est déjà une figure phare de l’histoire des techniques, croise avec brio la matérialité du fait avec l’apport heuristique de l’abstraction. Le propos de Liliane Hilaire-Pérez entre en résonance avec celui des anthropologues et des philosophes des techniques, et démontre à quel point l’interdisciplinarité revêt une importance capitale pour les travaux historiques. La méthode est décloisonnée et transversale, tout comme l’objet d’étude. Au carrefour de l’économie, de l’histoire des techniques, de la culture matérielle et de l’histoire sociale, cet ouvrage signale bien un tournant historiographique d’importance dont les découpages disciplinaires risquent malheureusement de freiner le développement.

Audrey Millet


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