Lidia Borisovna MILIAKOVA (dir.), Le Livre des pogroms : les pogroms d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie d’Europe pendant la guerre civile, 1918-1922. Recueil de documents.

par Benjamin Guichard  Du même auteur

Lidia Borisovna MILIAKOVA (dir.), Kniga pogromov : pogromy na Ukraine, v Belorussii i evropeiskoi chasti Rossii v period grazhdanskoi voiny 1918-1922 gg. Sbornik dokumentov [Le Livre des pogroms : les pogroms d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie d’Europe pendant la guerre civile, 1918-1922. Recueil de documents]. Moscou, Rosspen, 2007, 1032 pages.




Ce Livre des pogroms rassemble les transcriptions de 364 documents conservés aux Archives d’État de la Fédération de Russie à Moscou, dont seulement 19 avaient été préalablement publiés. Il présente une sélection qui rend compte du déroulement des pogroms de la période 1918-1922 dans les provinces occidentales de l’ancien Empire russe et de leurs conséquences sociales, démographiques, sanitaires et politiques. Cette publication vient alimenter une historiographie contemporaine qui visite à nouveaux frais ces événements. Les recherches récentes soulignent la rupture des pogroms de la guerre civile avec les antécédents de la fin du XIXe siècle et des années 1905-1907. Les massacres et les pillages ne sont plus des flambées de violences ponctuelles et localisées, dont le bilan se chiffre en quelques centaines de victimes, mais un phénomène généralisé, chronique et d’une échelle de violence inédite qui cause plusieurs dizaines de milliers de morts et touche indifféremment les hommes, les femmes et les enfants en s’accompagnant de viols, de pillages et de destruction des habitations. Ces exactions impliquent, outre des bandes armées paysannes, les différents corps d’armée qui s’affrontent dans le cadre de la guerre civile et de la guerre russo-polonaise. En Podolie, à Proskurov et à Filshtin en février 1919, les pogroms de l’armée ukrainienne de Petlioura prennent la forme d’une véritable épuration ethnique où l’extermination systématique des juifs s’inscrit dans un programme nationaliste. L’échelle des violences et leur assise idéologique invitent ainsi à analyser ces événements aussi bien dans le contexte des crimes de guerre du premier conflit mondial et de la guerre civile que comme un antécédent important de la Shoah dans l’histoire des communautés juives d’Europe orientale.



Les études des pogroms menées jusqu’ici s’appuient en large part sur les recueils de documents publiés dans les années 1920 par différentes organisations juives pour alerter l’opinion publique internationale. Le travail de collecte documentaire mené par les organisations d’aides aux victimes est cependant d’une ampleur beaucoup plus vaste. La sélection de textes proposée ici permet de donner un aperçu de la valeur de cette source et de l’action originale des organisations juives face aux pogroms.



Les différentes structures politiques, communautaires et associatives issues du monde juif, tout en organisant l’aide humanitaire aux victimes et aux réfugiés, ont cherché à rassembler des témoignages et des traces documentaires sur ces événements. Ce travail répondait à la fois à une urgence sanitaire et à la volonté de souligner la particularité des exactions antisémites à l’égard des autres atrocités de guerre. Trois générations d’organisations ont été à l’œuvre : les structures communautaires héritées de la Russie tsariste, souvent autonomes voire hostiles à l’égard du pouvoir bolchevique, les associations d’aide aux réfugiés et victimes de guerre créées entre 1914 et 1917, inégalement contrôlées par Moscou à travers la Croix-Rouge de Russie et, enfin, à partir du printemps 1920, des structures liées à l’Evobchtchestkom, Comité social juif sous contrôle soviétique mis en place pour organiser l’aide humanitaire internationale alimentée par l’organisation caritative juive américaine Joint. En Biélorussie, s’y ajoutent des commissions d’enquêtes internationales et soviétiques décidées en 1919 et 1922 dans le cadre de la Conférence de Paix de Paris et du règlement de la guerre russo-polonaise. Cette histoire institutionnelle est ébauchée dans l’introduction du recueil. Les deux tiers de ces dépositions proviennent des fonds de l’Evobchtchestkom (fonds R-1339). L’origine des documents est toutefois beaucoup plus variée. Au fur et à mesure qu’elles ont pris le contrôle des organisations juives qui les avaient précédées, les structures soviétiques ont centralisé les informations à Kiev et à Moscou. Les fonds aujourd’hui conservés à Moscou ont donc été transférés au début des années 1920 ou versés, depuis les archives ukrainiennes et biélorusses, au cours des années 1950. Ces remaniements et ces transferts rendent très difficile la détermination de l’origine institutionnelle et de la datation précise de la plupart de ces documents. Les auteurs de ce recueil, tous archivistes, se sont efforcés de fournir un appareil critique et de proposer des estimations de datation par recoupements qui font la valeur du volume.



Les procès-verbaux d’enquête sont complétés par des documents organisationnels et politiques qui permettent d’éclairer la stratégie des organisations juives et la ligne politique suivie en la matière par les différentes autorités politiques de la guerre civile. On y trouve des extraits de la presse juive et de nombreux documents du Commissariat du peuple aux nationalités, complétés, ponctuellement, par des résolutions du parti communiste, du Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom) ou du Conseil exécutif central des Soviets (VTsIK).



Alors que les publications des années 1920 se sont focalisées sur le rôle et la politique du gouvernement ukrainien de Simon Petlioura et des armées polonaises, les documents présentés ici permettent d’éclairer la politique du gouvernement bolchevique face aux pogroms – à travers des résolutions du Parti, des télégrammes de l’Armée rouge et, surtout, des documents issus de la Croix-Rouge de Russie ou du Département juif du Commissariat du peuple aux nationalités.



Le volume est construit selon un double principe géographique et chronologique, rassemblant en trois chapitres les documents relatifs aux pogroms d’Ukraine, de Biélorussie et des territoires sous contrôle russe. À chaque fois, les textes sont classés en fonction de la date des pogroms relatés afin de faciliter le croisement des sources sur chaque événement. Cette lecture est facilitée par un index des noms de lieux et des noms de personnes citées. Les coupes éventuelles, les incertitudes de datation sont soigneusement indiquées et la lecture est facilitée par un important appareil de notes destiné à éclairer l’arrière-plan institutionnel, biographique ou encore le contexte de chaque document. Le choix de classement, qui privilégie une approche locale des différents pogroms, est toutefois discutable. Les subdivisions géographiques ont un caractère artificiel, étant donné les fluctuations incessantes des frontières d’État au cours de la période – la solution adoptée par les auteurs est une répartition à partir des frontières actuelles. Les documents d’ordre organisationnel ou de portée générale sont ainsi noyés dans la masse des rapports locaux alors qu’ils auraient gagné à être mis en valeur. En outre, un index des institutions et des organismes cités dans le texte fait cruellement défaut : les notices explicatives relatives aux différentes structures d’aides aux victimes de pogroms, aux différents corps d’armée ou autorités politiques doivent être cherchées dans les notes, à leur première occurrence, alors que la nature et le classement du recueil excluent a priori la lecture linéaire. Le lecteur devra chercher, par exemple, des informations sur le Joint dans les notes 606 et 607 de la p. 919.



La richesse de la documentation proposée dépasse largement les enjeux d’une reconstitution du déroulement des pogroms de la guerre civile et des atrocités subies par la population civile. Les dépositions touchent également à l’émigration à travers les frontières soviétiques, aux relations avec la diaspora juive américaine et donnent un portrait du bouleversement démographique, économique et social des bourgs et des villes de ces régions marquées par huit ans de guerre. Ces documents éclairent l’instrumentalisation politique et diplomatique des pogroms et de l’antisémitisme par le pouvoir bolchevique. En 1918 et en 1919, les autorités bolcheviques, inquiètes du développement de formes d’autodéfense juives, cherchent à fondre la violence antisémite dans la contre-révolution, espérant ainsi rallier les mouvements juifs à la cause d’Octobre. Lors des négociations du traité de Riga avec la Pologne (mars 1921) puis de la préparation de la conférence de Gênes (avril-mai 1922), les autorités soviétiques choisissent, à l’inverse, d’utiliser la documentation rassemblée par les organisations juives. Elle sert à appuyer des demandes de réparations pour dommages de guerre destinées à contrer les revendications polonaises et les exigences de dédommagement pour les pertes commerciales et financières subies par les pays occidentaux après la révolution bolchevique. Dans ce contexte, le contrôle de la collecte, de la synthèse de l’information et de sa publication devient un enjeu essentiel pour le régime, notamment à l’égard des exactions antisémites commises par des détachements de l’armée rouge que les organisations juives avaient publiquement dénoncées. À partir du second semestre 1922, la fin de la guerre civile amène à qualifier les pogroms de simples actes de banditisme rural.



L’étude de cette documentation a également toute sa place dans une histoire du témoignage. La diversité des textes rassemblés permet de repérer les logiques qui ont présidé au travail d’enquête, depuis la construction des questionnaires jusqu’aux modes de restitution des dépositions. Les enquêtes répondent à des finalités hétérogènes : investigations judiciaires, états de lieux sanitaires et sociaux destinés à évaluer les secours nécessaires, travail d’alerte ou démarches d’enregistrement de ces événements dans le cadre d’un travail de deuil collectif. On trouve aussi bien des dépositions de victimes et de témoins recueillies « à chaud » juste après les événements que des tentatives de synthèses rétrospectives sur les pogroms successifs dans une même localité de 1917 jusqu’au début des années 1920. Les compte rendus factuels, commandés dans une logique d’urgence sanitaire, listant le nombre de morts, de blessés et d’orphelins et les structures médicales existantes, contrastent avec les questionnaires marqués par une démarche ethnologique, demandant aux représentants des organisations de secours de noter avec soin les rumeurs et les légendes nées des pogroms. Certains documents présentent des synthèses relatives à une localité, qui n’hésitent pas à souligner et discuter les incohérences entre les témoignages recueillis. La majorité des rapports prennent un soin particulier à conserver l’identité des témoins, le plus souvent nommés et brièvement présentés, voire à respecter scrupuleusement les dépositions, retranscrites à la première personne en conservant les tournures utilisées par les personnes interrogées.



L’audience de ce recueil ne devrait donc pas se limiter aux historiens des pogroms. Il touche à la problématique de la critique des témoignages, au cœur des débats sur les interprétations de la violence de guerre. Les historiens de la Shoah pourront également y chercher des sources du travail de sauvegarde des traces de l’extermination mené par les communautés juives d’Europe orientale.



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