Les plantations Michelin au Viêt-Nam.
Éric Panthou, « Une histoire sociale (1925-1940) »
Trần Tử Bình, « « Phu-Riêng : récit d’une révolte »

Clermont-Ferrand, Éditions « La Galipote », 2013

par Marie de Rugy  Du même auteur

Les plantations Michelin au Viêt-NamÉric Panthou, Trần Tử Bình. Les plantations Michelin au Viêt-Nam: Une histoire sociale, 1925-1940 | Phu-Riêng : récit d’une révolte Clermont-Ferrand,La Galipote, 2013, 341 p. 


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Cet ouvrage sur la présence de l’entreprise française Michelin au Việt Nam à la fin des années 1920 et dans les années 1930 se présente en deux parties : le témoignage militant de Trn T Bình et, à lire en miroir, une étude d’histoire sociale des plantations indochinoises menée par Eric Panthou.

 

Catholique vietnamien, Trn T Bình – Phạm Văn Phu de son vrai nom –, engagé  comme coolie dans une des plantations Michelin du nord de la Cochinchine, à Phú Riềng, y organise une révolte en 1930 et est condamné à cinq années de prison. Il devient ensuite un personnage important du Parti communiste vietnamien, homme de confiance de Hồ Chí Minh et acteur de premier plan dans l’accession du Nord Việt Nam à l’indépendance.

 

Dans son témoignage, paru pour la première fois en 1965 à Sài Gòn, traduit en anglais en 1985, puis en français après avoir été retrouvé dans les archives de l’Université Populaire du Puy-de-Dôme, Trn T Bình revient sur sa jeunesse et son séjour dans la plantation Michelin à partir de 1927. Il évoque les conditions de vie difficiles des travailleurs, les violences commises à leur endroit ainsi que le progrès des discours et des organisations communistes au sein de la plantation. Il détaille les différentes formes de contestations et de résistance possibles pour les travailleurs autochtones dans ce qu’il nomme « l’enfer sur terre » (p. 53) : d’abord le recours à la voie légale, avec la plainte déposée auprès du tribunal de Biên Hòa, qui, avec un résultat décevant, lui fait perdre confiance dans le système colonial et l’amène à la radicalisation de ses revendications ; ensuite, la création de mouvements de masse par le théâtre, le sport, afin de toucher les travailleurs et de les soustraire au contrôle des colons français ; enfin, la grève de 1930, lancée pour obtenir du directeur Soumagnac une amélioration des conditions de travail, qui tourne à l’émeute, est réprimée par l’armée et suivie d’une vague d’arrestations. Les principaux meneurs du mouvement sont emprisonnés, parmi lesquels Trn T Bình.

 

Ce récit engagé renseigne avec force détails sur la manière dont ont été vécus les événements par un acteur majeur du mouvement et constitue une source rare sur le quotidien des travailleurs dans les plantations Michelin. Par sa nature même, ce récit comprend de nombreuses exagérations, soulignées par Éric Panthou dans les notes de bas de page et l’étude qui constitue la seconde partie de l’ouvrage.

 

Bibliothécaire à Clermont-Ferrand et auteur de plusieurs travaux sur l’histoire sociale de sa région, Éric Panthou s’appuie sur des sources variées – archives de l’entreprise Michelin, fonds des Archives Nationales d’Outre-Mer, archives des Missions Étrangères de Paris, articles de journaux – et fait largement appel aux thèses de Christophe Bonneuil1 et Marianne Boucheret2, rares travaux français sur le sujet, auxquels il faut ajouter les ouvrages plus généraux de Pierre Brocheux3. En matière d’engagismes interrégionaux, les cas britannique et hollandais sont mieux connus (citons par exemple les travaux de David Northrup4 ou ceux d’Ann Stoler pour les Indes néerlandaises5). L’objectif de l’auteur est de renvoyer dos à dos une vision quelque peu idéalisée de « l’aventure des plantations Michelin »6 et la simple dénonciation des brutalités de l’exploitation pour interroger le particularisme du système mis en place en Indochine par l’entreprise française.

 

Dans un premier chapitre, l’auteur revient sur l’intérêt de Michelin pour les plantations d’hévéas indochinoises, afin de questionner la rentabilité des investissements effectués et les modalités du système mis en place. Il étudie, dans un second chapitre, les conflits d’intérêts qui en découlent, dans la mesure où Michelin joue le double rôle de principal acheteur de caoutchouc et de planteur : il n’est donc pas toujours solidaire des autres planteurs dans leurs revendications. Depuis 1924, le recours à la main d’œuvre dans d’autres régions du pays – Annam et Tonkin – devient nécessaire et permet à l’auteur d’évoquer les mobilités de travail au sein de la colonie française. Les enjeux de pouvoir au sein de planteurs sont mis en lumière, tout comme les relations de ces derniers avec les autorités politiques, notamment lors de l’expérience du gouverneur Varenne et des tentatives pour légiférer après 1927.

 

Dans les chapitres suivants, l’auteur se penche sur les conditions de vie au sein de la plantation. Il aborde la question de l’engagisme, ou « coolie trade », et interroge les liens entre travail contractuel et travail contraint, ce qui renvoie à un débat historiographique sur l’engagisme comme nouvelle forme de traite ou d’esclavage, ainsi que l’ont montré Hugh Tinker et Alessandro Stanziani (conditions de transports, organisation de ce travail, etc.)7. D’autres, comme Pieter Emmer, insistent sur le volontariat des individus et une violence moindre par rapport à la période esclavagiste8. Ici, l’auteur décrit les contrats comme marque de contrainte, dans la mesure où ils ne peuvent être librement rompus, ce que souligne d’ailleurs Trn T Bình à plusieurs reprises.

Le quatrième chapitre revient sur les méthodes propres à Michelin et la tentative d’appliquer dans les colonies le taylorisme, qui avait fait ses preuves à Clermont-Ferrand.

La question des circulations de modèles entre la métropole et les colonies se pose dans le chapitre 5 et il apparaît « impossible de prétendre comparer les politiques sociales menées en France et dans la colonie par la firme clermontoise » (p. 236). Pour autant, on retrouve certaines pratiques semblables, avec des adaptations locales, par exemple à propos du logement ouvrier, qui donne lieu par ailleurs à des critiques acerbes de la part des autorités politiques dans les colonies. On retrouve des pratiques paternalistes dans la mise en place de groupes sportifs et théâtraux pour les coolies, ou encore la construction de lieux de cultes pour les différentes religions représentées – catholicisme, bouddhisme -, afin d’éviter les résistances préjudiciables à la rentabilité. La question de l’amélioration générale des conditions de vie à partir de 1928 est également abordée, avec la prise en compte des problèmes sanitaires et du paludisme. Trn T Bình avait notamment évoqué la distribution de quinine dans son témoignage, déjà pratiquée dans la Malaisie britannique. Eric Panthou fournit de nombreux chiffres – taux de mortalité, dépenses du service sanitaire – qui nuancent des affirmations exagérées à ce sujet, et dont on pourrait envisager une analyse plus approfondie, à travers le croisement de données et la confrontation avec d’autres sources.

Les relations tendues entre colons français et ouvrier autochtones et les violences coloniales qui en découlent sont au cœur du chapitre 6. Eric Panthou revient sur l’assassinat du surveillant Monteil, le 26 septembre 1927, et la visite de l’inspecteur Delamarre, pour nuancer ce qu’en a dit Trn T Bình. Le rôle des « caï », intermédiaires coloniaux placés entre les ouvriers et les colons présents dans les plantations, est bien décrit, à travers la discipline et la contrainte physique qu’ils font peser sur les travailleurs. Finalement, la part du directeur de la plantation dans l’exercice de la violence à tous les niveaux est bien mise en lumière et éclaire de manière intéressante les ressorts de la violence en situation coloniale.

 

La fin du livre cherche à montrer les responsabilités de chacun dans ce qui est, aux yeux des autorités politiques, l’échec humain des plantations Michelin. La méconnaissance de la langue par les colons français, la gravité des incidents et leur caractère collectif sont dénoncés dans un rapport de 1937, qui souligne le rôle du directeur Planchon et montre l’indifférence des dirigeants de Michelin en métropole face aux réalités de la colonie. Cette indifférence aurait contribué à l’émergence du communisme dans les plantations.

 

L’étude d’Éric Panthou permet donc de montrer à quel point l’adaptation des pratiques métropolitaines de Michelin en Indochine a conduit à un système particulier, marqué par la violence, jusqu’à s’opposer à « l’esprit Michelin » de Clermont-Ferrand. Sans doute des comparaisons avec d’autres plantations, en Indochine d’abord, enrichiraient l’analyse du particularisme de Michelin. D’un point de vue purement formel, on peut regretter l’absence des accents diacritiques, ce qui ne laisse pas d’étonner dans un ouvrage sur le Việt Nam, qui cherche à redonner aux populations locales toute leur place, et d’ailleurs y parvient.

 

 

Marie de Rugy.

1 C. Bonneuil, Christophe, Mettre en ordre et discipliner les tropiques : les sciences du végétal dans l’Empire français, 1870-1940, thèse de doctorat sous la direction de Dominique Pestre, Paris VII, 1997.

2 M. Boucheret, Marianne, Les plantations d’hévéas en Indochine (1897-1954), thèse de doctorat sous la direction de Jacques Marseille, Paris I, 2008.

3 Voir aussi P. Brocheux, « Le prolétariat des plantations d’hévéas au Vietnam méridional : aspects sociaux et politiques (1927-1937) », Le Mouvement Social, janvier-mars 1975, p. 55-86.

4 D. Northrup, Indentured Labor in the Age of Imperialism 1834-1922, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

5 A. Stoler, Capitalism and Confrontation in Sumatra’s Plantation Belt, 1870-1979, New Haven, Yale University Press, 1985.

6 F. Graveline, Des hévéas et des hommes, l’aventure des plantations Michelin, Paris, N. Chaudun, 2006.

7 H. Tinker, A New System of Slavery: The Export of Indian Labour Overseas, 1830-1920, (1974), rééd. Londres, Hansib, 1993 ; A. STANZIANI, Le travail contraint en Asie et en Europe, XVII-XXe siècles, Paris, Éd. de la Maison de sciences de l’homme, 2010 ; voir aussi, A. STANZIAN, « Travail, droits et immigration. Une comparaison entre l’île Maurice et l’île de la Réunion, années 1840-1880 », Le Mouvement social, septembre-décembre 2012, p. 47-64.

8 P. C. EMMER, The Dutch in the Atlantic economy, 1580-1880 : trade, slavery and emancipation, Aldershot, Ashgate Variorum 1998.



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