Les archives des hommes politiques français contemporains. Paris, Gallimard-Association des archivistes français, 2007

Les archives des hommes politiques français contemporains. Paris, Gallimard-Association des archivistes français, 2007, 374 pages.

par Sophie Cœuré  Du même auteur

La publication rapide des actes du colloque « Action, mémoire et histoire. Les archives des hommes politiques français contemporains », organisé par l’Association des archivistes français en 2006, apporte des éclaircissements bienvenus sur un point d’archivistique qui concerne au premier chef les spécialistes d’histoire politique et sociale du second XXe siècle. Si l’ouvrage souffre de l’absence d’une conclusion synthétique, plusieurs points importants émergent des interventions et des discussions.

Il s’agit tout d’abord de définir la catégorie même « d’archives des hommes politiques », qui n’est pas autonome en droit. Liée à la professionnalisation de la politique et à l’extension du champ d’intervention de l’État, la notion demeure le plus souvent associée non à une fonction, mais à une personnalité. Dès lors, les archives que l’homme politique produit tout au long d’une carrière peuvent être de nature multiple, faisant coexister documents juridiquement publics – issus d’une fonction ou d’un mandat électif – et papiers privés liés à l’activité militante ou à la vie personnelle.

Tous les intervenants, archivistes ou hommes politiques témoins d’une histoire récente, insistent sur la prise de conscience lente et encore incomplète de la notion même d’archives publiques, formalisée par la loi de 1979, désormais incluse dans le code du Patrimoine. Si l’État pratiqua, épisodiquement depuis l’époque moderne, la saisie d’archives de ministres à leur domicile après leur décès, les représentations et les pratiques dominantes furent longtemps celles d’une privatisation des archives politiques par des acteurs soucieux de conserver par devers eux la trace de leurs décisions, quitte à l’utiliser le cas échéant pour leurs mémoires, et peu confiants dans les institutions publiques d’archives. Les progrès de la collecte ont suivi une chronologie marquée par la création d’une section des archives privées aux Archives nationales en 1949, le développement des missions de collecte dans les ministères, la création en 1973 d’une « commission de sauvegarde des archives privées contemporaines », l’installation par Valéry Giscard d’Estaing d’une archiviste professionnelle à l’Élysée, permettant le premier versement systématique d’archives présidentielles aux Archives nationales, enfin la mise au point de « protocoles » de versement. Ces « pratiques contractuelles » (Marie Cornu), pudiquement placées « aux franges du droit », ont permis depuis 25 ans la collecte par don ou dépôt de nombreux « fonds privés », qualificatif qui, souligne Françoise Watel, désigne plus leur mode d’acquisition que leur nature juridique, car ils contiennent pour la plupart aussi des documents créés dans l’exercice de fonctions ou de mandats publics. Ce mouvement qui concerne les Archives nationales (section des archives privées et section du XXe siècle), territoriales, diplomatiques et de la Défense, mais aussi des fondations publiques ou privées (comme la Fondation nationale des sciences politiques), est parallèle à l’afflux de fonds de militants, de partis ou de syndicats dans les centres de recherches publics ou associatifs comme le Centre d’histoire sociale du XXe siècle (CNRS-Université Paris I) ou la Fondation Jean Jaurès.

En filigrane ou plus explicitement, l’ouvrage discute les avantages et les inconvénients de la pratique des protocoles. La collecte est à l’évidence désormais facilitée par des procédures rassurantes, qui compensent le peu de poids de l’institution archivistique dans l’État et la rareté des sanctions, accompagnent un patient travail de sensibilisation mené par les archivistes et évitent ainsi à de nombreux documents le chemin de la broyeuse. Les avantages sont moins nets en ce qui concerne la communication. Si ces pratiques dérogatoires peuvent faciliter l’accès, évitant ainsi à des fonds précieux le sort des archives de Jean Monnet déposées dans une fondation suisse pour contourner les 30 années de fermeture que la France leur imposait a minima, les producteurs d’archives ou leurs mandataires ont le plus souvent tendance à allonger outre mesure les délais et à trier les demandes selon la personnalité du chercheur, journaliste ou simple citoyen. Ce système pragmatique a également pour conséquence la dispersion de fonds versés ici ou là au bon gré des acteurs ou de leurs héritiers, heureusement compensée par la réalisation de bases de données et de guides virtuels. Les intervenants sont nombreux à s’interroger sur le projet de loi sur les archives, déposé en 2006, qui ferait entrer ces pratiques dans le droit tout en modifiant assez substantiellement les modalités d’accès aux fonds. Ce projet est devenu la loi du 15 juillet 2008.

Ouvrant de nombreuses pistes à une réflexion sur l’histoire de la conscience patrimoniale de l’État, mais aussi sur l’évolution contrastée vers la dépersonnalisation et la « déprivatisation » de l’action publique, ce colloque est tout aussi éclairant sur les questionnements des historiens contemporanéistes, amorçant avec leurs collègues archivistes une réflexion plus globale sur l’archivage de la vie citoyenne, ainsi des blogs ou des enquêtes d’opinion, plus sensibles aux ressorts personnels du politique, plus friands d’archives privées. Bernadette Chirac suivra-t-elle l’exemple de Mrs. Thatcher en « versant » ses sacs à main aux Archives nationales ?



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