Léo Lucassen, The Immigrant Threat. The Integration of Old and New Migrants in Western Europe since 1850, 2005

Lucassen (Léo), The Immigrant Threat. The Integration of Old and New Migrants in Western Europe since 1850, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, 2005, 277 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

Léo Lucassen nous présente son ouvrage comme le produit d’une double inspiration. Il s’agit d’abord de transposer à l’Europe un débat scientifique américain, qui oppose les tenants de la permanence des processus sociaux régissant les migrations à des auteurs insistant sur la spécificité des formes contemporaines d’agrégation des migrants à la société américaine, l’ouvrage devenu classique de Nancy Foner, From Ellis Island to JFK, prouvant l’efficacité heuristique du questionnement, ce dont le lecteur français doutera d’autant moins qu’il innerve certains des ouvrages de Marie-Claude Blanc-Chaléard ou de Gérard Noiriel. The Immigrant Threat se veut également une contribution à un débat public européen dominé, nous dit l’auteur, par la thèse de la spécificité des problèmes posés par les migrations récentes, voire l’affirmation de l’incapacité des populations récemment arrivés à s’intégrer à nos sociétés. Léo Lucassen choisit de mener à bien sa tâche en retenant six groupes migrants de grande taille, tous longtemps considérés comme posant problème, voire comme dangereux pour l’ intégrité des sociétés européennes. Nous parcourrons donc à sa suite l’histoire des Polonais d’Allemagne, des Irlandais d’Angleterre, des Italiens de France, soit de trois groupes dont l’installation remonte au milieu du dix-neuvième siècle, puis des Algériens de France, des Caraïbéens du Royaume-Uni et des Turcs d’Allemagne soit de trois populations pour lesquelles la phase d’arrivée massive correspond à l’après Seconde Guerre mondiale.

Utilisant synthèses et études déjà publiées, Léo Lucassen nous propose, pour chaque groupe, un historique de sa migration, précisant les conditions de sa réception, une évaluation de sa distribution spatiale, tout en compilant les données disponibles relatives à la mobilité sociale et professionnelle des migrants et de leurs descendants, comme à leurs comportements matrimoniaux, avant d’évoquer les institutions structurant le groupe, particulièrement l’encadrement religieux de ceux-ci et ce que nous pouvons savoir tant des formes d’auto-identification des membres du groupe que de la persistance des barrières symboliques et parfois juridiques les séparant des autres segments des sociétés nationales.

La comparaison de ces expériences, tant dans le temps que dans l’espace, conduit à une conclusion qui fait de l’auteur, pour ce qui concerne l’Europe, un partisan de l’école de la continuité plus qu’un apôtre de la rupture, position qui doit sans doute quelque chose nous dit-il à son identité d’historien, prompt à rechercher les permanences, même si elle s’appuie également sur le repérage, sur la longue durée, de traits et de tendances communes à ces diverses expériences historiques. Il résume cette position d’une formule empruntée à un auteur américain en écrivant que lorsque nous réfléchissons à l’intégration des populations migrantes nous tendons à être trop optimistes quand il s’agit du passé et trop pessimistes quand il s’agit du présent et de l’avenir. Ces six groupes en effet ont été victimes de manifestations de rejet prenant des formes violentes au cours de périodes souvent longues de plusieurs décennies. De plus, les discours dénonçant les menaces pesant sur les sociétés européennes du fait de la présence de ces migrants sont très similaires. Papistes Irlandais menaçant la civilisation protestante, Polonais, corps étranger mettant en péril l’intégrité de la nation allemande ou Italiens contents de travailler à vil prix et concurrents déloyaux de l’ouvrier français, ne sont en effet pas sans évoquer les figures contemporaines du danger islamique, du péril noir ou du parasite de l’état providence. De même, ce que nous savons des migrations anciennes conduit à conclure que la mobilité sociale fut longtemps rare et lente, que les mariages exogames furent longtemps peu nombreux et que c’est souvent la troisième génération et non la seconde qui échappa à la condition des parents.

Concluant à la similitude d’évolutions sociologiques, Léo Lucassen n’affirme cependant pas l’identité de processus historiques, se gardant de ce fait de pronostics trop précis, même s’il doute de l’avènement de sociétés européennes au sein desquelles persisteraient des groupes minoritaires visibles dotés d’une culture propre rassemblant les descendants des immigrants du second vingtième siècle.

Il s’applique en effet en conclusion à inventorier ce qui distingue les mécanismes d’assimilation contemporains de ceux à l’œuvre autrefois. S’il récuse en effet la radicale nouveauté des pratiques transnationales ou des identités diasporiques, ce qui le distingue des émules d’Alejandro Portes, il considère cependant que trois différences essentielles permettent d’opposer les deux périodes. La première est que ce sont au xixe siècle les immigrés eux-mêmes qui sont l’objet des plus virulentes attaques, et particulièrement les jeunes hommes célibataires, alors que ce sont aujourd’hui les enfants des immigrés qui sont vus comme constituant un danger pour nos sociétés. Le signe le plus évident de cette mutation étant que si les observateurs sociaux se félicitaient autrefois de l’arrivée des femmes et de la stabilisation des familles, celle-ci a durant les années soixante-dix provoqué des réactions très hostiles. Si l’on ne peut que partager le constat, il est permis de contester l’interprétation qu’en propose l’auteur. Celui-ci y voit d’abord l’effet des modes d’intervention de l’état, écrivant que l’intégration nationale est désormais une question politique et un domaine de l’intervention publique, alors que, selon lui : « l’état ne s’intéresse pas à l’intégration au xixe siècle, hormis lorsqu’il s’agit de loyauté à la nation » (page 204). C’est là pour l’historien familier des travaux de Gérard Noiriel une affirmation dont la formulation au moins mériterait plus de prudence. L’exploration des transformations de l’administration des populations et des conjonctures idéologiques nous semblerait ici sans doute plus productive.

La seconde différence majeure entre hier et aujourd’hui est, selon l’auteur, le fait qu’une partie des enfants des immigrés, particulièrement des garçons, est maintenue à l’écart du marché du travail et de la société globale, ce qui peut entretenir des formes diverses de révolte sociale, voire déboucher sur la constitution d’identités politiques définies à partir de l’origine et de la migration.

Cette configuration est implicitement liée par Léo Lucassen a une transformation dans les modes de constitution des populations issues de l’immigration. Les migrants du passé nous dit-il soumis à des filtrages successifs et ceux dont les enfants rejoignent les sociétés européennes sont les survivants d’un processus de sélection qui, à l’occasion des crises, élimine les moins dotés en capital humain. Durant la période récente la loi – qui a offert parfois la possibilité aux anciens sujets coloniaux de rejoindre la métropole même quand les besoins du marché du travail ne justifiaient pas leur venue – et l’état providence, qui a – parce que leur contribution à celui-ci avait ouverts des droits aux migrants – empêché l’élimination des moins aptes en temps de crise, ont eu pour effet de permettre l’arrivée et le maintien de migrants moins bien dotés. En somme l’intervention de la puissance publique, contrariant le libre jeu des forces du marché a conduit les sociétés européennes à accepter un matériau migrant de moindre qualité que durant les périodes précédentes, alors même que le retournement économique des années soixante-dix rendait plus difficile l’intégration des moins biens dotés. Ce schéma est à la fois empiriquement peu fondé et logiquement contestable. Ce d’abord parce que, si l’idée que la migration et l’installation sont des processus éminemment sélectif est juste, nous savons très peu de choses, tant à l’échelle des sociétés européennes que des sociétés nationales, des formes prises par cette sélection tant aujourd’hui qu’hier et sommes encore moins capables de déterminer si les propriétés sociales, qui sont loin de se résumer à la dotation en capital culturel ou économique, qui permettent à la génération des migrants de se maintenir sont celles qui garantissent le mieux la réussite sociale de leurs descendants. De plus poser simultanément que l’insertion sociale des garçons est particulièrement difficile et rapporter ces difficultés au capital humain des lignées présentes pose problème, à moins de supposer et de montrer qu’un même capital humain familial a des effets différents selon le genre, ce qui conduit à transformer la nature même de la notion mobilisée. Il nous semble que la prise en compte des transformations du marché du travail, dont les effets sont très différenciés selon le genre, serait ici plus productive.

Plus qu’à une contestation ponctuelle de certaines interprétations nous touchons là aux limites du projet de l’auteur. S’appuyant sur des données démographiques et sociologiques il met en évidence la profonde similarité des processus sociaux d’installation dans les sociétés européenne à un siècle de distance. Soucieux cependant de marquer les différences entre les périodes il est amené à prendre en compte la sphère politique et les formes de gouvernement des populations et à montrer que des transformations profondes ont affecté celles-ci, et à lier ensemble deux ordres de phénomènes qui, s’ils ont des liens évidents, ont rarement été mis en relation par les historiens. Cependant si nous disposons d’études examinant les processus d’intégration, de même que l’administration des populations, nous n’avons pas encore de monographies ou de synthèses solides explorant les effets pratiques de ces dernières sur les processus sociologiques. L’historien qui tente de le faire dans le cadre d’une synthèse ne peut pour l’instant que bâtir des édifices fragiles.

Les formes retenues pour la comparaison de diverses expériences historiques conduisent à des remarques du même ordre. Si la confrontation de travaux élaborés dans des cadres et avec des outils différents conduit incontestablement à poser des questions pertinentes, elle permet difficilement de produire des affirmations tranchées ou des pesées globales. L’affirmation selon laquelle, au final, l’intégration et l’assimilation sont aujourd’hui en cours dans les sociétés européennes mais se produisent plus lentement qu’autrefois (page 208), n’emportera ainsi pas forcément la conviction du lecteur, prompt à se dire qu’en fonction des indicateurs choisis, de leur pondération, de l’échelle de temps considérée et des espaces pris en compte, la réponse à la question pourrait considérablement varier.

Enfin, le postulat posé par Léo Lucassen d’une spécificité européenne pose problème, particulièrement pour les périodes anciennes. Il rapporte en effet celle-ci aux particularités des récits nationaux, à l’absence d’un welfare state aux Etats-Unis et au fait que le débat politique n’y est pas dominé par des forces voyant dans l’immigré et ses descendants une menace. Deux de ces affirmations ne tiennent pour le xixe siècle et le début du xxe, et il ne nous semble pas évident que les différences entre les expériences française anglaise et allemande soient alors moindres que celles permettant de les opposer aux états-Unis. Si l’hypothèse d’une spécificité européenne peut-être posée, elle mérite vérification et à tout le moins réflexion quant à ses dates de validité.

Ces remarques, qui montrent surtout que le livre mérite discussion, n’empêchent que celui-ci est à la fois utile, parce que, bien informé, il permet au lecteur d’accéder à une mine d’information souvent difficiles à rassembler et stimulant, parce qu’il contraint à réfléchir aux processus migratoires et aux formes de l’intégration en sortant des limites nationales et de la quête des singularités du destin historique de tel ou tel groupe migrant. À ce titre il stimule un débat nécessaire.



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