Leen van Molle, dir., Charity and Social Welfare. The Dynamics of Religious Reform in Northern Europe, 1780-1920.

Leuven, Leuven University Press, 2017, 310 p.

par Bruno Dumons  Du même auteur

 ISBN: 9789462700925 Spécialiste d’histoire sociale européenne, principalement d’histoire rurale, Leen Van Molle a dirigé un ouvrage collectif important sur les liens entre la charité et l’État-providence. Celui-ci résulte d’un programme de recherche lancé par le KADOC, centre de documentation réputé sur le fait religieux de KU Leuven, université néerlandophone de Louvain.

Le livre porte sur les dynamiques de la réforme religieuse en Europe du Nord entre 1780 et 1920. Après trois précédents volumes privilégiant une approche transnationale, celui-ci étudie les rapports entre l’action charitable et l’État social. Les deux mots semblent d’ailleurs tracer des frontières historiographiques. La « charité » relèverait de l’histoire religieuse et la « réforme sociale » de l’histoire des États modernes. Les critiques et les incompréhensions réciproques ont marqué ces deux versants de l’historiographie sociale et religieuse. D’autres termes ont été employés, comme ceux de « philanthropie », d’essence plus protestante, ou de « solidarité », à l’origine plus républicaine, dont la généalogie a été esquissée par Marie-Claude Blais. Constatant que « l’histoire des États-providence est restée trop aveugle devant le fait religieux », cet ouvrage, qui s’attache uniquement au christianisme, tente de souligner les différentes manières dont les Églises de Grande-Bretagne et d’Irlande, d’Allemagne, des Pays-Bas et de Belgique, du Danemark, de Suède et de Norvège ont façonné et ajusté leur compréhension de la pauvreté. Il relate également les différentes manières dont les chrétiens d’Europe du Nord, malgré leurs différences ecclésiales, se sont engagés dans le traitement de la « question sociale », souvent au côté des États-nations auxquels ils appartenaient. Que ce soit à la périphérie de l’assistance publique ou avec l’État, les partis politiques et la société dans son ensemble, ces Églises ont cherché à renouer avec une vieille tradition des secours sociaux, chère aux communautés chrétiennes.

Leen Van Molle propose une solide introduction historiographique sur les différents aspects de cette histoire européenne transnationale, à la fois sous l’angle d’une histoire sociale, politique et religieuse. Qu’il s’agisse d’une histoire de la réforme sociale, de l’enseignement, de l’action publique et des relations Églises-États. Elle évoque les différents apports venus d’autres disciplines, comme la sociologie et la science politique, avec les premiers travaux de Gøsta Esping-Andersen mais également les recherches de l’école « française » sur la pauvreté, autour d’Axelle Brodiez-Dolino, André Gueslin et Matthieu Brejon de Lavergnée. Quatre parties couvrent ensuite des aires géographiques et culturelles différentes, qui s’achèvent chacune sur plusieurs pages de bibliographie récente, très utiles. Le Royaume-Uni est traité par Frances Knight, qui souligne l’importance de la réflexion chrétienne sur la pauvreté au milieu du XIXe siècle, et l’Irlande par Dáire Keogh, qui insiste sur l’action des Églises lors de la grande famine de 1845-1850. Pour les Pays-Bas, Leen Van Molle examine les réponses catholiques à la question sociale en Belgique, sous l’angle de l’économie sociale et des partis politiques. Pour le royaume de Hollande, H.D. van Leeuwen et Maco H.D. van Leeuwen s’intéressent plus particulièrement à la mise en œuvre par les chrétiens d’une politique assistantielle, tant nationale qu’à l’échelle des municipalités urbaines. Annelies van Heijst s’attache aux actions menées dans le champ de la santé par les religieuses, les médecins catholiques, les nurses protestantes et des travailleurs sociaux municipaux. Pour l’Allemagne, deux textes de Bernard Schneider et de Andreas Holzem font écho, l’un sur l’impact du « discours social de l’Église » jusqu’en 1848, l’autre sur les multiples interventions des catholiques sociaux entre 1850 et 1920, avec notamment la création de la Caritasverband (1897). Katharina Kunter présente les différentes formes d’intervention de la « diaconie » protestante sur un long XIXe siècle, dont Inner Mission (1848), l’équivalent protestant de Caritas pour les évangélistes. Enfin, pour le Danemark et la Suède, Nina Javette Kœfœd fait état des multiples actions sociales et philanthropiques des communautés protestantes qui se chargent de lutter contre la pauvreté. Pour la Norvège, Aud V. Tønnessen examine l’émergence de nouveaux métiers du travail social et philanthropique, comme les « diaconesses », une nouvelle profession du care (p. 299-300), comparables aux « bonnes sœurs » (étymologiquement « la sœur qui fait du bien ») de Claude Langlois.

Cet ouvrage collectif est donc particulièrement le bienvenu pour les chercheurs en histoire religieuse et en histoire de la protection sociale. Il apporte ainsi un éclairage neuf sur des aires méconnues de l’historiographie européenne. Même si l’angle transnational n’est peut-être pas suffisamment étoffé sous l’angle des échanges d’expériences et des circulations d’idées et de pratiques, ce livre constitue désormais une référence et il invite à une approche semblable pour l’Europe du Sud, tout autant pluriconfessionnelle avec les Églises d’Orient et les communautés juives et musulmanes. Histoire sociale et histoire religieuse n’ont plus à s’ignorer, mais bien à dialoguer entre elles. Ce livre en est le fruit.

Bruno Dumons



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