Laurent LE GALL, Michel OFFERLE, François PLOUX (dir.) La politique sans en avoir l’air : aspects de la politique informelle, XIXe-XXIe siècle.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 416 pages.

par Ingrid Hayes  Du même auteur


La politique sans en avoir l’air
Laurent
Le Gall
, Michel
Offerlé
, François
Ploux
.

La politique sans en avoir l’air: aspects de la politique informelle,
XIXe-XXIe siècle
Rennes, Presses universitaires
de Rennes
, 2012, 416 p.
 

Il s’agit d’un recueil de contributions produites dans le cadre d’un
colloque qui s’est déroulé à Lorient en 2009. Il plonge le lecteur dans
le passionnant sujet des diverses modalités de la politisation (ou non)
des acteurs et groupes sociaux, sur un vaste champ chronologique qui va
des débuts de la politique formelle incarnée par l’avènement du suffrage
universel et l’apprentissage qu’en font les néo-citoyens jusqu’à une
période récente, davantage marquée par un éloignement des citoyens de la
politique formelle voire de la politique tout court. Il est d’ailleurs
notable que, pour l’essentiel, les contributions portent sur le début
(l’apprentissage vs la disparition de certaines pratiques qui ont soit
précédé soit accompagné l’apprentissage) et la fin (la mise à distance,
mais aussi la recherche des formes récentes de
politisation/dépolitisation/repolitisation) de la période considérée.

Les organisateurs du colloque préviennent d’emblée : il n’est pas dans
leur projet d’élaborer une nouvelle catégorie normative, mais plutôt
d’inciter à un changement de focale. Au lieu de n’aborder la politique
que sous l’angle des cadres et pratiques institutionnels et formalisés en
demeurant, pour l’essentiel, dans la sphère électorale, le prisme de
l’informalité invite à requalifier les phénomènes de politisation qui
demeurent aux marges du champ politique reconnu comme tel. Il s’agit des
formes, des pratiques, des activités, des expressions qui, faute de
bénéficier d’une reconnaissance et d’une légitimité de la part des
prescripteurs et des agents les plus influents du champ, sont rejetées en
dehors de ce champ quand bien même elles participent, pleinement  ou
accessoirement, à sa constitution. Cette définition ouvre potentiellement
vers des objets de recherche très divers, qui permettent de contribuer à
l’enrichissement de la notion elle-même. Cela occasionne parfois – mais
c’est la règle du genre – un certain flou de la notion au fil des
contributions, à commencer par le passage constant de l’usage ou de
l’instrumentalisation de l’informel par les dominants à sa pratique par
les dominés. Le découpage en quatre parties opère une mise en cohérence
de l’ensemble et, nonobstant la densité conceptuelle des introductions,
facilite beaucoup la lecture. Le premier ensemble de contributions porte
sur ce qu’il existe d’informel au cœur même des pratiques
institutionnelles. La deuxième partie rassemble des objets dont le point
commun est d’être disqualifiés par les tenants de la pratique politique
dominante. La troisième reprend le titre de l’ouvrage et évoque des
formes de dévoilement du politique dans des pratiques ordinaires ou dans
des lieux cachés de la politique, y compris le quotidien, le privé et le
familial. Une quatrième partie explore les frontières du politique,
c’est-à-dire les frontières  entre politique institutionnelle et
politique informelle.

Dans certaines contributions, le propos vaut davantage par sa portée
conceptuelle ou les perspectives qu’il ouvre que comme démonstration
appuyée sur un corpus de sources bien établi. Ainsi, Jay Rowell tente de
penser l’informalité politique dans un espace aussi formalisé et contrôlé
que celui de la RDA, pris comme cas limite. Ce faisant, il livre des
réflexions fécondes sur ce que les prescripteurs en politique sont en
mesure ou non de percevoir des pratiques informelles des destinataires de
leurs prescriptions, avec une attention rigoureuse portée au lexique
utilisé. Il propose aussi d’examiner les logiques informelles qui
traversent les institutions formelles, notamment les logiques de
cooptation qui sont inscrites dans le fonctionnement institutionnel tout
en contrevenant aux règles formelles qui le régissent. De même, Gilles
Malandain, qui propose une contribution consacrée aux rumeurs et aux
bavardages dans la France censitaire, convient-il que ses sources sont
très indirectes et fragmentaires. Il invite cependant à changer de point
de vue sur les processus de politisation, en réfléchissant en termes de
« sensibilisation » des groupes, des communautés et des individus, plutôt
que de s’en tenir aux formes de participation effective ou d’affiliation
idéologique. Là encore, c’est un programme stimulant même si, en termes
de sources, on touche, comme il l’écrit, aux « limites empiriques de
l’histoire ». C’est évidemment une des caractéristiques de l’informalité
que de laisser peu de traces. Cela peut donc être un projet en soi que
d’aller explorer les espaces interstitiels ou de chercher à faire parler
les silences, afin de faire émerger des processus de politisation et
d’appropriation des pratiques politiques qui, bien que massifs, sont
masqués par leur disqualification au regard de la politique formelle.
Anne Verjus prend le thème du colloque à rebours en choisissant
d’interroger un objet réputé non politique. Les sources ne sont pas
fragmentaires, puisque constituées par la correspondance entre un grand
notable lyonnais qui fait part à sa femme de l’avancement de ses
affaires, mais l’analyse que l’auteur en fait ouvre des perspectives bien
au-delà. En attirant l’attention sur les « dîners de veuves », elle
démontre en effet à quel point il est primordial d’interroger la sphère
privée et ses relations avec la sphère politique, dont elle est, dans les
représentations communes, hermétiquement séparée : ces dîners, organisés
en l’absence du mari, mais avec son accord et sous sa direction, afin de
remercier des amis et des alliés pour obtenir des faveurs qui concernent
la famille, permettent de  mieux comprendre des processus politiques
aussi importants que la prise de décision. L’espace de sociabilité que
les sources donnent à voir révèle d’ailleurs  à quel point le privé
s’avère efficace pour influer sur le public.

Il n’est évidemment pas possible de rendre compte de l’ensemble des
contributions. Signalons celle d’Aurélien Lignereux, consacrée à la
normalisation opérée par l’État en Vendée au temps de la Restauration,
qui renouvelle le regard porté sur le malentendu entre le mouvement
vendéen et le royalisme bourbonien. Au-delà de l’antienne sur
l’ingratitude des Bourbons, il montre l’ampleur de la reconstruction
nécessaire après la guerre civile, les ressorts d’une normalisation
globalement réussie, au prix d’un net rétrécissement des frontières du
politique, mais aussi le maintien de formes alternatives de mobilisation,
entretenues par des structures nées des expériences combattantes. C’est
la fin du même siècle que Cédric Passard considère, alors qu’on est
rentré dans la phase d’acculturation des citoyens aux rythmes de la
pratique électorale. Il fait l’hypothèse que l’apprentissage des
pratiques d’opposition et de contestation a également contribué à la
production de la politique moderne et prend pour objet la littérature
pamphlétaire. Il montre ainsi à quel point l’évolution de cette pratique
accompagne en creux celle de l’appropriation du jeu de la politique
formelle, surgissant dans une période transitoire puis déclinant
rapidement, contribuant à canaliser des formes de remise en cause plus
violentes du pouvoir et participant de la politisation d’un espace public
populaire. À l’autre extrémité de l’arc chronologique, Fabien Jobard à
partir des infractions à dépositaires de l’autorité publique (IDPAP) et
Julien Beaugé à propos du port du voile islamique proposent  au contraire
de considérer qu’il peut y avoir une lecture trop politique de
l’informel. Ainsi, Fabien Jobard démontre que les IDPAP ont en quelque
sorte été politisées par défaut, comme signe d’une tension croissante
entre policés et policiers, alors que les archives judiciaires sont
soumises à des contraintes (ne serait-ce que la variabilité du droit
positif et des indicateurs du rendement du travail des policiers) qui
affaiblissent ce type d’interprétation. Camille Hamidi, interrogeant les
frontières du politique par le prisme de l’engagement associatif, montre
à quel point elles ne sont pas aisément franchissables. Elle repère ainsi
des effets de politisation réels dans le cadre d’associations,
indépendamment de leur objet, mais qui se traduisent rarement par une
entrée dans un parti politique et qui sont cumulatifs, au sens où ils
n’ont de conséquences que s’ils viennent s’ajouter à une socialisation
politique antérieure.  Cécile Braconnier quant à elle démontre
l’importance des dispositifs informels de mobilisation dans le maintien
des moins politisés des citoyens au sein de la « civilisation
électorale ». L’intensité des campagnes électorales constitue un facteur
certes décisif, mais pas plus que l’insertion dans des réseaux
d’interconnaissance. Ainsi, là où le lien social se distend, ou lorsque
les familles sont extraites du milieu où s’exerce leur sociabilité, le
risque est grand de voir ces catégories peu politisées se tenir
durablement à l’écart du vote.

L’ouvrage contribue à la compréhension de la complexité de la notion
abordée, qui tente de donner une cohérence à des objets très disparates
qu’il faudrait pourtant pouvoir penser ensemble, au-delà d’une volonté
partagée de localiser l’analyse du politique pour mieux le saisir. La
politique informelle peut être espace de friction, art de la résistance
ou produit dérivé de la politique institutionnelle. Elle n’est pas
toujours synonyme d’intense politisation. Sans doute, pour l’heure,
l’informalité est-elle d’abord un questionnement qui, appliqué à divers
objets, peut remettre en question la clôture de l’espace politique comme
horizon d’analyse.

Ingrid HAYES.

 



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