Laurent Le Gall, A voté. Une histoire de l’élection.

Paris, Anamosa, 2017, 367 p.

par Vincent Villette  Du même auteur

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ISBN 979-1-09-577218-7

« Le suffrage universel ? Mais il est une énigme1 » affirmait Alphonse de Lamartine à la veille de la révolution de 1848. Depuis lors, le vote a engendré bien des études sans que sa part de mystère ait disparu. À son tour, Laurent Le Gall, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Brest, spécialiste des questions de politisation, tente de comprendre l’élection dans un ouvrage exigeant et ambitieux. Pour ce faire, il met en œuvre une méthode originale. Il fait de ses souvenirs électoraux et de ses expériences personnelles le point de départ de réflexions sur l’histoire électorale de la France du XIXe siècle à nos jours.

Laurent Le Gall sort des sentiers battus des analyses électorales. Il revisite la doxa républicaine ainsi que les formes classiques des études électorales qui privilégient, sur un mode abstrait, la formation des clivages politiques ou l’analyse du résultat des votes. Laurent Le Gall construit une sorte de contre-histoire électorale qui se veut « plus attentive au sens que des agents confèrent à l’élection » (p. 28) et « aux phénomènes, peu étudiés, de conformisme social » (p. 352). L’auteur mobilise les savoirs et les méthodes d’un champ très large de sciences humaines qu’il convoque pour étayer ses arguments au risque d’apparaître parfois comme un « bricolage » (p. 28).

L’auteur commence par interroger sa mémoire électorale. Il constate qu’elle ne saurait être exclusivement personnelle tant elle est conditionnée par l’existence d’une « civilisation électorale » (p. 39), faite d’apprentissages, de rituels et de techniques qui consacrent l’exercice de la souveraineté par la voie de l’élection et qui disqualifient tout mode d’expression violent. Elle doit son existence aux républicains de la IIIe République naissante qui se saisissent du principe de l’élection et dont ils font l’une des pierres angulaires du régime, puis avec le temps, un habitus. Les doutes récents émis envers le vote, le phénomène de l’abstention n’ont, pour l’heure, pas affaibli la puissance de cette civilisation électorale. Aussi les souvenirs électoraux restent-ils « noyés dans un amas de réminiscences […] qui les dépassent voire les assujettissent » (p. 62).

L’élection présidentielle de 1974 est le plus ancien souvenir électoral de Laurent Le Gall. Faut-il s’en étonner ? Instituée comme clef de voûte de la Ve République, cette élection polarise toutes les attentions et toutes les mémoires. Elle est la seule dont le taux de participation n’est d’ailleurs pas altéré. Cette prééminence est le fruit d’une construction qui vise depuis 1958 à surévaluer les actes et la personne du président de la République et à amoindrir les chefs d’État antérieurs, ravalés au rang de soliveau. Tout nourrit la présidentialisation de la politique, jusqu’à l’image en portrait ou en affiche du président qui s’impose aux citoyens. Cette prépondérance de l’élection présidentielle façonne aussi la société française marquée par le fait majoritaire qui engendre un vainqueur et un vaincu, quand bien même cette polarisation est artificielle. Elle donne également le sentiment aux Français qu’en désignant le Président ou les membres de son parti, ils appartiennent à une même communauté.

Laurent Le Gall n’est pas marqué par son premier vote aux élections de 1986. L’acte est banal, éloigné des analyses savantes. Il n’y voit « ni acclimatation, ni apprentissage, ni devoir » (p. 108). Dès lors, Laurent Le Gall ne saurait faire de son vote inaugural une date marquante de sa vie de citoyen : « ni un vote de classe, ni un vote communautaire, ni un vote déterminant » (p. 159).Ce fut un vote conforme aux idées de sa famille et de ses relations amicales de son milieu social. Il est vrai que, en France, les élections s’enracinent dans une pratique désormais ancienne, contrairement à bien des sociétés récemment converties au suffrage universel. La loi du 21 mars 1831, la révolution de 1848 ou l’ordonnance du 21 avril 1944 ont élargi progressivement depuis de nombreuses décennies le corps électoral. Les rites électoraux sont familiers des électeurs qui ont intégré leur rôle dans un acte de vote normé et sacralisé. Le sentiment d’appartenance à une communauté, l’existence de courants politiques opposés relèvent de cette construction électorale admise par ses membres.

Laurent Le Gall fait appel également à la mémoire de sa famille. Celle de sa grand-mère qui retient dans les années 1920 les paroles d’une chanson qu’interprétait son père : il est question de Pipi et Fanchik, deux personnages qui parlent du Gouvernement et de la République. C’est une réminiscence ancienne d’une époque où l’élection était faite d’éléments folkloriques : chansons, farandoles ou charivaris. Le vote n’est en effet pas seulement un acte normé, « l’acte d’un électeur isolé dans un face-à-face avec son for intérieur au moment de mettre son bulletin dans l’urne » (p. 165). La politisation des citoyens prend des chemins de traverse déterminants. En s’intégrant dans la culture populaire, l’élection touche les citoyens qui en comprennent mieux les enjeux.

Mais le récit de Laurent Le Gall n’est pas seulement composé de réminiscences électorales. Il se souvient aussi, admiratif, de l’ouvrage marquant de Maurice Agulhon, La République au village et de certains des concepts qui le fondent : la « descente de la politique vers les masses2 » ou la « République et le village sont bien liés dans l’histoire française3 ». Or, ces idées sont déterminantes pour comprendre comment l’élection sert de justification et d’emblème au régime républicain. Le suffrage universel n’est pas seulement un mode d’exercice de la souveraineté qui pourrait s’accomplir quelle que soit la forme du régime. Dans la mesure où la République de 1792 ou celle de 1848 ont prôné l’universalisation du vote, le suffrage universel appartient à la République : « l’intangibilité des liens les unissant n’a cessé d’être produite comme la représentation d’une alchimie politique qui a, de fait, éclipsé les autres expériences du vote accomplies dans des cadres institutionnels différents » (p. 233). Le vote universel est aussi, pour les professeurs de droit public qui ont rallié la République, un « ciment apte au dépassement des clivages » (p. 229).

Le souvenir du vote blanc de 2001 est aussi riche d’enseignement. Objet électoral standardisé dont l’usage est intériorisé par les Français, le bulletin de vote symbolise à lui seul la mise en place d’une démocratie et l’individualisation de l’exercice de la souveraineté par des citoyens désormais égaux. Mais le bulletin de vote est aussi le révélateur de la naissance d’une genèse élitiste de la société démocratique française. Le choix, dès la Révolution française, d’un vote écrit au détriment de l’oral conduit à établir jusqu’à la Grande Guerre un « cens graphique » (p. 285) dans une société où « les biens de première nécessité électorale, l’encre et le papier » (p. 285) ne sont pas encore d’un usage courant. Pour autant, le bulletin de vote ne saurait être exclusivement perçu comme un moyen au service de la conservation d’une société de notable. Il participe d’une expression qui permet à ses auteurs de rompre les équilibres politiques et de la formation de l’électeur-citoyen.

A voté offre ainsi une série de réflexions sur le vote, saisi au plus près de ses acteurs. Il apparaît un peu moins énigmatique mais tout aussi complexe.

Vincent Villette


  1. A de Lamartine, Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Perrotin, 1849, vol. 1, p. 165-166.
  2. M. Agulhon, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la IIe République, Paris, Éditions du Seuil, « L’Univers historique », 1979, p. 259.
  3. Ibid., p. 13.


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