Laurent Jalabert et Christophe Patillon (sous la direction de), Mouvements ouvriers et crise industrielle dans les régions de l’Ouest atlantique des années 1960 à nos jours

par Jean-Christophe Fichou  Du même auteur

Laurent JALABERT et Christophe PATILLON (sous la direction de). – Mouvements ouvriers et crise industrielle dans les régions de l’Ouest atlantique des années 1960 à nos jours. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 188 pages. « Histoire ».

 

Après avoir connu un apogée syndical et ouvrier dans les années 1960 et 1970, l’Europe industrielle connaît, depuis lors, un déclin que l’on dit inéluctable. Les relations entre les classes sociales, les rapports de force qu’elles entretiennent, sont en rapide évolution depuis cette époque. Le sort du monde ouvrier ne saurait échapper à cette instabilité, les facteurs de ces évolutions étant multiples tant au plan local que mondial. Dans un contexte global de rapide désindustrialisation à tous les niveaux, la nature du défi auquel fait face le monde ouvrier pour se maintenir dans ces espaces est de taille, et présente de multiples facettes qu’il convient de découvrir et d’analyser. Telles sont quelques questions posées par l’ouvrage collectif présenté.

Ce petit livre de 184 pages réunit sous la houlette de Laurent Jalabert (professeur d’histoire contemporaine à l’université de Pau) et de Christophe Patillon (animateur-chercheur au Centre d’histoire du travail de Nantes), les communications des journées d’étude tenues en novembre 2007 et décembre 2008. Inscrites dans le cadre de la constitution d’un groupe de travail du Centre de recherche en histoire internationale et atlantique (CRHIA) de l’université de Nantes et du Centre d’histoire du travail (CHT) de Nantes, celles-ci ont pour but de s’interroger sur les réactions des sociétés civiles de l’ère contemporaine face aux grands événements internationaux de leur temps – vaste programme s’il en est. Dans ce cadre général, les auteurs ont concentré leurs travaux sur le problème des mouvements ouvriers face à la désindustrialisation de l’Europe occidentale, et plus particulièrement dans l’Ouest atlantique, depuis les années 1960.

Cet ouvrage réunit des analyses scientifiques et des témoignages de militants ouvriers, des approches globales à l’échelle régionale (Bretagne, Pays de la Loire, Pays basque, Asturies) et des études microsectorielles par branches ou entreprises. Il souligne que, face aux difficultés, le monde ouvrier n’est pas resté inactif et qu’il a tenté de mettre en œuvre des stratégies de lutte susceptibles d’enrayer le processus de désindustrialisation. En s’intéressant autant aux acteurs collectifs qu’aux formes d’expression développées par les mouvements sociaux, ce livre interroge l’existence d’identités propres, notamment en matière de culture politique

Après avoir abordé les questions de fonds, rappelé l’importance et la densité des mouvements ouvriers que l’ont peut étudier assez facilement car des sources abondantes existent, Laurent Jalabert et Christian Bougeard présentent le grand vide historiographique autour de la problématique des mouvements sociaux depuis 1960. Cette question a souvent fait l’objet de développements, d’analyses et d’opinions tranchées, énoncés généralement à vif par des journalistes, des hommes politiques ou des sociologues, mais force est de constater que ce sujet de prédilection pour les périodes antérieures (Édouard Dolléans et son Histoire du mouvement ouvrier) avait jusqu’à présent peu intéressé les historiens. Ainsi, Claude Willard ne consacre que deux pages aux mouvements ouvriers récents. Privilégiant d’autres problématiques, les ouvrages généraux sur le monde ouvrier sont souvent laconiques quand ils en abordent la dimension des conflits. En choisissant de se placer au point de rencontre des courants de recherche les plus récents abordés par le champ pluridiciplinaire, les auteurs – des syndicalistes, des sociologues et des historiens, voire des témoins directs – tentent donc de combler ce vide et laissent entrevoir de larges perspectives de recherche.

Le grand mérite des auteurs est de parvenir, collectivement, à rassembler une grande diversité de sources et de défricher de nombreuses pistes novatrices de recherches qui démontrent qu’en dépit du retard pris sur ce sujet, la matière existe pour faire l’histoire des mouvements sociaux les plus récents. Cependant, un compte rendu ne serait pas complet s’il ne comportait pas au moins quelques critiques. La première, à mon sens, est la très grande hétérogénéité des interventions qui sont loin de toutes présenter le même intérêt. L’anecdotique et le propos de fond se mélangent allègrement, mais n’est-ce pas le lot commun de ce genre de réunions savantes ? La deuxième est de ne pas expliquer en quoi l’Ouest atlantique se résume à la Bretagne, la région ligérienne et la côte Nord de l’Espagne : l’Irlande, la Cornouaille ou le Portugal ont-ils connu des mouvements similaires ? Mais encore une fois, ce choix spatial restreint est à chercher, sans doute, dans l’origine géographique des invités. La dernière critique, enfin, est l’absence de mise en évidence d’une singularité propre à cet Ouest atlantique au sein d’une société qui subit de profondes mutations. En quoi les mouvements sociaux que nous avons connus sont-ils différents ou particuliers dans les régions étudiées ? La CGT ou le PCF, par exemple, pour le cas de la France, auraient-ils développé des méthodes spécifiques dans l’Ouest atlantique ? Rien n’est moins sûr.

Le livre refermé, on a certes une vision renouvelée, ou tout simplement nouvelle, des mouvements sociaux de l’histoire immédiate européenne, localisé sur une portion limitée de ce territoire. On reste sur notre faim, mais n’était-ce pas justement le but premier de l’organisation des journées qui ont donné naissance à ce livre, d’ensemencer un terrain que ces rencontres ont permis de ne labourer qu’en partie ?

 

Jean-Christophe Fichou



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