Laurent Jalabert et Christophe Patillon, dir., Mouvements paysans face à la politique agricole commune et à la mondialisation (1957-2011).

Rennes, Presses universitaires de Rennes - CRHIA, 2013, 250 p.

par Edouard Lynch  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage À l’heure où les paysans bretons ne sont pas les derniers à s’en prendre aux portiques de l’éco-taxe au sein d’un mouvement qui se revendique des « bonnets rouges » pour partie enraciné dans l’imaginaire de révoltes paysannes, la publication de cet ouvrage, issu d’une journée d’études organisée à Nantes le 4 décembre 2009 vient rappeler la pertinence de s’intéresser aux modalités les plus récentes de la protestation paysanne. Ce projet s’inscrit dans une double dynamique, celle d’une série de rencontres menée depuis plusieurs années par le Centre de Recherche en Histoire Internationale et Atlantique de l’Université de Nantes, portant sur l’histoire contemporaine des mouvements sociaux, rencontres nourries par les riches collections du Centre d’Histoire du Travail de Nantes progressivement constitué grâce à la collaboration fructueuse entre archivistes, chercheurs et militants. Dans une histoire du mouvement social longtemps dominée par une approche très ouvriériste, les régions de l’Ouest, durablement structurées autour des activités agricoles, ont vu se développer des relations étroites et originales entre ouvriers et paysans lors de la grande période d’industrialisation de la seconde moitié du siècle, relations facilitées par l’influence considérable qu’ont eu les mouvements d’action catholique et leurs prolongements syndicaux. L’abondance des fonds relatifs aux mouvements paysans conservés par le Centre d’Histoire du Travail, des archives de Tanguy Prigent à celles des paysans travailleurs de l’Ouest, découle de ces années de luttes partagées, avec comme centre de gravité les années 1960 et 1970. Les communications rassemblées dans cet ouvrage obéissent à cette même dynamique, rassemblant tout à la fois des contributions de chercheurs, historiens et politistes, des témoignages sur quelques unes des luttes emblématiques de l’Ouest paysan, ainsi que des documents issus des fonds du CHT, autour d’une problématique, l’ouverture aux marchés extérieurs, européens et mondiaux, qui permettant d’élargir l’espace chronologique et thématique.   Le volume s’ouvre par deux communications « larges », servant de cadre introductif à la thématique du colloque. Celle de Geneviève Gavignaud-Fontaine sur les débats européens autour du libre–échange et de l’intervention en agriculture qui montrent la convergence à l’œuvre depuis les année soixante dans les milieux dirigeants européens, complétée par un rapide tableau de l’histoire de la PAC par Michel Catala (remplaçant Gilbert Noel, récemment disparu). Viennent ensuite trois articles, davantage centrés sur des approches organisationnelles, observant l’évolution des positionnements et des doctrines vis à vis de la politique agricole commune. Deux lectures syndicales, avec l’analyse d’Élise Roullaud sur « la Confédération paysanne à la lumière de ses positionnements face au réforme de la PAC », auquel fait écho celui de Jean-Philippe Martin « la Confédération paysanne et l’organisation mondiale du commerce ».  L’article de Fabien Conord, situé en fin de volume, propose une approche également surplombante et plus décalée vers le politique en analysant la position du « Parti socialiste et de la PAC (années 1960 – années 2010) ». La partie la plus conséquence de l’ouvrage est composé d’articles qui présentent des exemples de luttes, en relation plus ou moins étroites avec la pression croissante des contraintes économiques européennes, et plus largement de l’insertion de l’agriculture à des marchés de plus en plus intégrés, avec le choix d’alterner les approches scientifiques et le témoignage ou l’analyse des acteurs. Pour les premiers l’article de René Bourrigaud revient sur un des premiers moments de cristallisation des tensions autour de la politique agricole, avec les débats suscités par le plan Mansholt pour l’agriculture européenne (1968). Plus près de nous, Xabier Itçaina propose une des premières analyses scientifiques sur l’épisode de la grève du lait de 2009, à travers l’exemple du Pays Basque qui met en évidence la reconfiguration des acteurs et des répertoires d’action. Enfin, Stéphane Le Bras interroge les relations complexes entre les mouvements des viticulteurs depuis les années 1970 et les tentatives de régulation et de réorganisation des marchés initiées par Bruxelles. L’approche par le témoignage d’acteurs, plus ou moins à distance de ces différents épisode offre un contre point intéressant : celui de Georges Dauphin, ancien responsable de la FDSEA du Finistère sur la grève du lait de 1972, celui de Georges Breton, animateur à la confédération paysanne sur le conflit du volailler Doux, ainsi que l’analyse proposée par Paul Bonhommeau, ingénieur et juriste agricole, sur les grèves du lait de 1972 et de 2009. Ces prises de paroles s’accompagnent également de riches documents émanant des archives du Centre d’Histoire du Travail de Nantes, issus principalement des fonds déposés par les syndicats, FDSEA du Finistère et mouvements des paysans travailleurs.   Cette pluralité des approches, particulièrement du point de vue des positionnements disciplinaires, entre historiens, juristes, politistes et géographes, tout comme la valorisation des sources, écrites ou orales, constitue la grande richesse de cet ouvrage, sur une thématique qui n’a été encore que très rarement abordée, notamment par les historiens, surtout pour la période d’après 1970 et à l’exception du Larzac. L’importance de la question laitière, tant sous l’angle de la construction européenne que de son rôle dans les reconfigurations professionnelles et la transformation des modes d’action, en est la meilleure illustration, même si elle n’est abordée que de manière partielle. Une tel foisonnement n’est pas sans risque et donne parfois un peu le sentiment de la dispersion, d’autant que l’on peut regretter que l’introduction n’ait pas davantage été l’occasion d’un véritable bilan historiographique des travaux sur les mobilisations paysannes, tant chez les historiens que pour les politistes, tout en permettant de mieux mettre en perspective certains témoignages ; on pense à l’article de Jacqueline Sainclivier sur la grève du lait récemment publié. Il en est de même pour les documents du Centre d’Histoire du Travail, dont il aurait été intéressant de mieux connaître l’histoire et la constitution des collections, en particulier pour mieux apprécier la richesse et la pertinence des textes publiés. Ces quelques remarques n’enlèvent rien aux apports d’un un ouvrage qui constitue une ouverture nécessaire dans un champ de recherche en plein renouveau et irrigué par des travaux récents et novateurs, qui peuvent s’appuyer sur des fonds d’archives, privés et publiques particulièrement denses et variés.  
Edouard LYNCH.


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