Laurent HEYBERGER, L’histoire anthropométrique.

par Dominique Memmi  Du même auteur

Laurent HEYBERGER. – L’histoire anthropométrique, Peter Lang, Bern, 2011, 147 p.

En prenant la stature moyenne comme un indice de nutrition nette, l’histoire anthropométrique permet d’accéder, d’une manière nouvelle, à la reconstitution des niveaux de vie, dans la longue durée. Après avoir testé  en 2003 ce mode d’approche sur la courte durée (fin du XVIIIe siècle) et une seule région (l’Alsace), Laurent Heyberger l’a étendue sur une longue durée (fin du XVIIIe siècle à 1940) dans une autre région (Limousin) avant de le faire sur la France entière en 2005. Des articles successifs lui permettent ensuite de théoriser un certain nombre de ses constats avant de se lancer dans deux présentations synthétiques des acquis de l’histoire anthropométrique : française d’abord, en 2009, mondiale ensuite en 2011. C’est ce dernier opus auquel nous avons affaire ici.

L’ouvrage, très documenté, bien écrit et fort accessible au profane permet à ce dernier dans le chapitre 1 de se familiariser avec quelques notions de base de l’histoire anthropométrique : l’importance de la stature comme indice socio-économique (puisque ses déterminations proprement génétiques ne dépasseraient pas 5%), l’avantage de la stature par rapport à d’autres indices socio-économiques (mortalité), le rôle essentiel de l’alphabétisation dans la détermination de la stature, etc.. Le chapitre 2 aborde les questions, davantage chères à l’historien, des sources qui s’offrent à l’histoire anthropométrique  avec leurs avantages comparés : la conscription, surtout, qui permet dans la plupart des pays d’accéder aux données concernant des générations entières de jeunes hommes, mais aussi les squelettes qui permettent de remonter plus avant dans l’histoire. Les chapitres 3 et 4 abordent les facteurs historiques déterminant la stature : qu’ils tendent à l’augmenter (nutrition, salaires, revenus) ou à la diminuer (maladie, travail des enfants, industrialisation). Les chapitres 5 et 6 présentent enfin les principaux apports de l’histoire anthropométrique, par grandes périodes : la décrue de la stature moyenne des Européens à partir du début de l’industrialisation (sauf aux Etats-Unis ou en Australie), l’accroissement assez général de la stature à partir de la fin du XIXe siècle, et les mouvements enregistrés au XXe siècle, avec une attention particulière dédiée aux régimes totalitaires.

Ce dont peut-être nous sommes le plus redevable à cet ouvrage, c’est – outre sa richesse en données – qu’il sait rester prudent. Plus précisément, il fait preuve d’une double posture bienvenue. Certes, au motif que « il est désormais solidement acquis que la stature moyenne n’a rien d’anecdotique et que la taille moyenne est un indice social et non génétique » (p. 143), l’auteur milite explicitement pour le développement en France de recherches qui, après avoir connu un premier essor dans les pays anglophones dans les années 70, se sont surtout épanouies là, à partir du début des années 90, quand les historiens anglo-saxons baptisèrent « niveau de vie biologique » la stature et les autres indices démographiques (mortalité)  susceptibles d’être utilisés en histoire économique, et que l’ONU adopta le principe d’un « indice de développement humain » (l’IDH) en 1990 (p. 4).

Mais l’auteur reste sur une ligne de crête : la stature aurait avant tout des déterminants socio-économiques d’une part, et d’autre part l’histoire anthropométrique a vocation à contribuer à nous renseigner sur ces conditions de vie en sociétés avec les inégalités dont elles sont porteuses : il s’inscrit dans des sciences restées sociales, donc. Les travaux visant avant tout à inverser la causalité – c’est-à-dire ceux qui s’intéressent essentiellement aux effets de la stature : sur le marché matrimonial, l’emploi, voire la santé ou la productivité –  « énoncés discutables et discutés », ne sont rappelés que « dans un souci d’exhaustivité » (p. 21). Par ailleurs l’histoire anthropométrique est présentée à plusieurs reprises comme un indice destiné non à se substituer aux autres, mais à compléter et nuancer leurs apports. Et surtout, les contradictions et les données inexpliquées relevées dans les acquis de l’histoire anthropométrique sont consciencieusement relevées. Or elles sont très nombreuses et ce n’est pas la moindre surprise  que nous réserve ce livre. C’est ce mélange d’enthousiasme, d’exhaustivité et de prudence qui permettent à l’auteur d’attendre son but : montrer que « cette méthode d’enquête historique qui n’est pas à proprement parler une discipline  (…) reste toutefois trop peu connue en France » (p.143).

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