Laurent Coudroy de Lille, Céline Vaz et Charlotte Vorms, dir., L’urbanisme espagnol depuis les années 1970. La ville, la démocratie et le marché.

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, 307 p.

par Benoît Pellistrandi  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Issu d’un colloque tenu à l’Institut d’Urbanisme de Paris (2010), cet ouvrage est une véritable radiographie de l’Espagne contemporaine au prisme du phénomène urbain. Le sous-titre explicite bien l’ambition du projet : « la ville, la démocratie et le marché ». Trois réalités qui s’interpénètrent et qui interagissent selon des logiques propres, parfois cohérentes, parfois contradictoires. La séquence chronologique choisie, même si elle est très heureusement approfondie par l’inscription des phénomènes dans la longue durée de l’histoire espagnole, place au cœur de la problématique la thématique de la démocratisation. Dans quelle mesure la ville s’est-elle démocratisée dans sa gestion comme dans sa rénovation et sa modernisation? Dans quelle mesure le marché a-t-il été réglementé par la démocratie? Trop schématiques ces questions disent pourtant les enjeux considérables de ces études urbaines qui nous éclairent sur la réalité des transformations espagnoles.

Le livre est composé de seize contributions ordonnées en trois parties – « Démocratisation, décentralisation. Libéralisation », « Villes en mutation », « Croissance urbaine et production immobilière » – et d’une excellente présentation des coordonnateurs. Le tout est complété par une bibliographie de plus de vingt pages.

L. Parejo Alfonso propose une lecture de « l’évolution du cadre juridique de la production de la ville depuis 1956 », date de la loi sur le « régime du sol et de l’aménagement urbain », suivie un an plus tard de la création du ministère du Logement confié au phalangiste José Luis Arrese. La loi de 1956 fait de la puissance publique d’État l’acteur central, en surplomb des municipalités qui avaient jusque là l’essentiel des compétences. La transformation de la nature de l’État espagnol ne fut pas que sa démocratisation, mais aussi sa décentralisation. La constitution de 1978 prépare le transfert des compétences urbanistiques aux communautés autonomes qui se dotent de cadres législatifs. Celui-ci s’opère dans le tâtonnement jusqu’à la fabrication par le Tribunal constitutionnel d’une jurisprudence qui limite la capacité d’intervention de l’État central. Celui-ci avait tenté, sous la contrainte de la hausse des prix de l’immobilier, d’orienter l’urbanisme dans des directions favorables à une baisse des coûts. La libéralisation du sol en 1998 par le gouvernement Aznar conduisit au résultat contraire. La loi de 2008 sous le gouvernement Zapatero visait la réorientation de l’urbanisme dans le cadre d’un développement durable. Force est de constater que la ligne dominante a abouti à « une profonde détérioration de l’urbanisme liée à une volonté excessive d’enrichissement » (p. 34). Derrière la sobriété de la formule, on lit toute l’histoire politique et financière locale de la période. J Ruiz Sánchez complète cette approche par l’étude de « l’intervention étatique dans la production du sol urbain en Espagne », article consacré à l’action de l’Agence foncière (1959) et ses avatars postérieurs. L’action de ces entités spécialisées dans la production de sols viabilisés a conduit au développement de nouveaux pôles urbains qui sont devenus des zones de développement économique, comme le polygone Huerta del Rey à Valladolid. En étudiant les promoteurs immobiliers, J. Pollard donne à voir la trajectoire d’un secteur dont le dynamisme sidéra l’Europe et dont l’effondrement continue de tétaniser la société espagnole. L’histoire des grands groupes immobiliers révèle le poids du capitalisme familial, le dynamisme des groupes moyens qui, forts de leur croissance, partent à l’assaut des autres acteurs du marché dans des fusions-acquisitions mobilisant les banques. La place laissée depuis le franquisme aux opérateurs privés explique pourquoi ils mettent en chantier, dans les années 2000, 88% des logements neufs.

Ces trois premiers articles sont suivis par trois études de cas : Valence par A. Montiel Márquez, Madrid par J. Alguacil Gómez et Barcelone par J. Borja Sebastià. Madrid propose l’exemple d’une mobilisation citadine qui aboutit à la prise en compte de revendications exprimées par les habitants dans les projets urbains (rénovation ou modernisation) et Valence est l’illustration de toutes les dérives que permit une législation libéralisatrice à outrance. Dans le premier cas, la démocratie se construit par le bas ; dans le second elle se défait par le haut à cause de la collusion entre élus et acteurs économiques qui accouche d’une corruption généralisée. Quant à Barcelone, théorisée en modèle dans le monde de l’urbanisme, il convient d’être plus prudent. La ville est devenue une vitrine défigurée par la spéculation, comme le démontre H. Ter Minanssian dans son étude sur la réhabilitation de la Ciutat Vella, « le cœur ancien de Barcelone ». Ce centre s’est fragmenté sous l’effet du processus de gentrification, du développement touristique mais aussi de la marginalisation. La politique municipale a progressivement abandonné cet espace aux logiques privées. R. Boivin arrive à des conclusions similaires dans son étude sur le quartier de Lavapiés à Madrid. « Dans un contexte de regain démographique et économique, écrit-il, sous la pression des habitants du quartier, la municipalité s’appuie sur les mécanismes du marché pour mettre en place une stratégie d’intervention basée sur l’attraction des capitaux et la privatisation des lieux publics » (p. 156). Du coup, le quartier devient le bouillon de culture de mouvements alternatifs qui revendiquent la critique sociale comme mode de vie. Ces deux exemples, scrutés à l’échelle du quartier, illustrent la « désillusion » de la démocratie s’abandonnant au marché. Là où la politique municipale naît de l’ambition de transformer la ville pour ses habitants, on observe qu’elle n’a cessé de se limiter au seul accompagnement de processus marchands et d’images.

Quatre articles forment la deuxième partie, « Villes en mutation ». Dans le premier, M. Castrillo Romón s’interroge sur les politiques de réhabilitation urbaine et leur évolution depuis la création en 1926 des périmètres protégés jusqu’à la volonté récente de réhabilitation de quartiers dégradés. La fluctuation des objectifs politiques, exprimés dans les lois et mis en œuvre grâce à des instruments technico-adminsitratifs, reflète l’enrichissement de la pensée de la ville. Elle ne saurait être considérée aujourd’hui dans sa seule dimension patrimoniale et elle embrasse la rénovation de quartiers pas si anciens, comme la Elipa Sur à Madrid. La présence dominante des logiques privées fait craindre que ces opérations de réhabilitation « ne deviennent des catalyseurs de la ségrégation socio-spatiale » (p. 124). La contribution de J. Leal Maldonado livre les coordonnées démographiques et socio-économiques des bouleversements urbains. Augmentation des classes moyennes, explosion migratoire (le nombre des étrangers à Madrid est passé de 100 000 en 1996 à 1 100 000 en 2009), réduction de la taille des familles : autant de facteurs qui changent les demandes de logement et la géographie sociale de la ville avec le développement de banlieues résidentielles appauvrissant mécaniquement les centres villes. La ville espagnole serait ainsi devenue une juxtaposition de villes, marquée par des logiques de fragmentation sociale et spatiale. Cette partie est complétée par les études de Ter Minassian et Boivin à l’échelle de quartiers, déjà évoquées.

La troisième partie de l’ouvrage, « Croissance urbaine et production immobilière », s’ouvre sur une contribution de synthèse dans laquelle J. M. Naredo développe les caractéristiques du modèle immobilier espagnol. On recommandera particulièrement la note 19 (p. 184-185) pour comprendre l’ampleur des enjeux financiers qui ont parcouru, rythmé et modelé cette histoire. Suivent trois études de cas : N. Baron Yelles sur le littoral occidental andalou, L. Sentis y Ganges sur la ville et le système ferroviaire, E. C. Cruz Mazo et A Fernández Tabales à nouveau sur l’Andalousie. La contribution de F. Roch Peña se propose de comprendre le passage de la location à la propriété occupante : le pacte de croissance voulu par Franco a intégré les travailleurs en les rendant propriétaires. Ce pacte supposait une ségrégation spatiale que « l’envie de vivre au dessus de ses moyens » allait non pas faire voler en éclats mais au contraire porter à un degré de « pathologie urbaine et economique » qui fut sensible entre 1990 et 2008. De tout cela est né un objet urbain complexe et mal articulé mais pourtant dynamique et souvent spectaculaire.

La dernière contribution, du géographe barcelonais Horacio Capel, constitue une conclusion dont on appréciera la puissance synthétique ainsi que la prise de risque méthodologique et idéologique, mettant le marxisme à contribution. Ce texte répond aux questions qu’on se formule au fur et à mesure de la lecture. Quelle est l’utilité de l’expertise du chercheur en sciences sociales ? Ses remarques prescriptives viennent d’une vision critique qui, surplombant les intérêts puissants des acteurs du monde de l’urbanisme, embrasse une globalité… Mais elles arrivent après la bataille. Le triptyque « la ville, la démocratie, le marché » est peut-être incomplet : où sont les sciences sociales quand on constate que, même en régime démocratique, elles participent peu ou pas du tout à la prise de décision collective ?

On est devant un livre important et stimulant qui montre la polysémie des études urbaines et dont tireront profit historiens, géographes, sociologues, juristes, démographes, économistes lorsqu’ils s’attachent à étudier l’Espagne.

Benoît Pellistrandi

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