Laurent BRASSART, Jean-Pierre JESSENNE, Nadine VIVIER (dir.) Clochemerle ou république villageoise ? La conduite municipale des affaires villageoises en Europe XVIIIe-XXe siècle.

Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012, 356 pages.

par Chloé Gaboriaux  Du même auteur

Clochemerle ou république villageoise?Laurent Brassart, Jean-Pierre Jessenne, Nadine Vivier. Clochemerle ou république villageoise?: La conduite municipale des affaires villageoises en Europe du XVIIIe au XXe siècle Villeneuve d’Ascq,Presses universitaires du Septentrion, 2012,356 p. : 
Alors que la réflexion sur la citoyenneté tend à délaisser l’échelon national au profit d’entités plus étendues, inter- ou transnationales, Laurent Brassart, Jean-Pierre Jessenne et Nadine Vivier rappellent opportunément le rôle essentiel de la commune dans l’apprentissage de la démocratie.

La question est ancienne. Née avec la Révolution française, elle a depuis fait couler beaucoup d’encre. Le village remplit-il la fonction assignée par Tocqueville aux communes, ces « écoles primaires » de la liberté (p. 15) ? Les discussions, comme j’ai tenté de le montrer ailleurs pour la France de la seconde moitié du XIXe siècle, ne sont pas dénuées d’arrière-pensées politiques, où se mêlent étroitement préférences idéologiques et préoccupations stratégiques[1]. L’intérêt des contributions rassemblées dans Clochemerle ou république villageoise ? réside dans la mise à distance de ces représentations contradictoires et conflictuelles, exposées ici à l’épreuve des réalités villageoises.

L’entrée retenue – c’est la seconde originalité de l’ouvrage – n’est pas la politisation des villageois, déjà bien étudiée, mais, comme le titre l’indique, les municipalités, qui sont instituées dans la plupart des pays européens à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Trop souvent négligés, la nature des affaires confiées aux édiles et le type de gestion qu’ils exercent comptent en effet autant que l’élection dans l’évaluation des vertus politiques de la commune.

Prendre au sérieux l’hypothèse tocquevillienne impliquait en outre une approche renouvelée du village, longtemps analysé par l’histoire rurale comme un espace relativement fermé. L’objectif est exposé par Jean-Pierre Jessenne et Nadine Vivier dans le premier chapitre : pour mesurer la capacité du village à se faire école de la démocratie, il faut en examiner les affaires dans leurs interactions avec des processus qui le dépassent largement et qui conditionnent, aux niveaux régional, national ou même européen, l’intégration sociale et l’accès à la citoyenneté.

La dimension comparatiste est en outre affirmée, dans la perspective d’« une histoire européenne de la commune rurale » (p. 21). Cette dernière, écrivent les auteurs, « participe bien d’une histoire à la fois des différents États-nations, mais aussi de l’Europe, non seulement parce que le village fut longtemps le cadre collectif de la majorité des Européens, mais aussi parce que le rapprochement des rôles et statuts qui lui furent conférés permet d’interroger les manières d’organiser les territoires, d’administrer leurs habitants et donc de vivre en ensemble » (p. 22).

Le projet, on le voit, est prometteur. Mais les résultats sont peu lisibles à première vue. Ce qui ressort en effet de la lecture des contributions, c’est d’abord le sentiment d’une diversité irréductible des cas nationaux ou régionaux abordés, dont la comparaison est d’autant plus difficile que les réalités communales varient : quoi de commun par exemple entre la commune française d’Echourgnac (Dordogne) étudiée par Corinne Marache (autour de six cents habitants au XIXe siècle) et le municipe espagnol de Murcie qu’examine María Teresa Pérez Picazo (autour de quatre-vingt mille habitants) ?

Tentons néanmoins ici de faire émerger de la confrontation de ces objets singuliers quelques enseignements fondamentaux.

Le premier se forme au contact des contradictions régulièrement évoquées dans les contributions entre les progrès de la centralisation et les espoirs décentralisateurs, entre les missions de la commune en tant que premier échelon de l’administration et les aspirations à l’autonomie des municipalités – tensions qu’incarne bien souvent le maire, qui se voit investi en Allemagne (Clemens Zimmermann) comme en France (Vincent Cuvilliers et Matthieu Fontaine) du rôle impossible de représentant de l’État dans sa commune et de représentant de sa commune face à l’État. Ne faut-il pas y voir un paradoxe propre à la citoyenneté moderne, qui veut le village autonome, pour préparer les individus à une vie politique désormais élargie au plus grand nombre, mais qui requiert aussi leur égalité sur tout le territoire, au prix bien souvent de la liberté municipale ?

Les effets politiques et sociaux de ce paradoxe sont eux-mêmes ambivalents. Les réformes politico-administratives entreprises en Europe à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle limitent à de nombreux égards les marges de manœuvre des communautés villageoises, que l’essor de la tutelle étatique vient entraver tandis que le déclin des biens communaux réduit peu à peu leurs ressources à la portion congrue (John Broad, María Teresa Pérez Picazo). Mais les élites locales semblent avoir vécu ces réformes plutôt comme une émancipation à l’égard des anciennes dominations seigneuriales (Laurent Brassart et Jean-Pierre Jessenne). Revalorisées, elles entrent dans un rapport complexe aux autorités étatiques, fait de collaboration, de négociation et de résistance – d’« inertie », diraient leurs tutelles administratives et techniques (Nadine Vivier, Jean-Michel Derex).

Au moment où la différenciation des sociétés villageoises s’accentue, il n’est pas sûr que la démocratie y gagne : plusieurs contributions évoquent au contraire la mainmise croissante d’une oligarchie locale sur les affaires communales, en France (Peter Jones), en Italie (Andrea Zannini) ou en Espagne (María Teresa Pérez Picazo). Et parce que ces élites déploient leurs activités bien au-delà du village – par exemple au niveau de l’arrondissement et du département en France (Corinne Marache) –, elles paraissent finalement n’avoir que peu d’intérêt à défendre l’autonomie municipale, de toute façon largement conditionnée par la question centrale des finances, auxquelles est consacrée la plus grande partie de l’ouvrage.

Ces dernières sont le nerf de l’initiative locale : de plus en plus contrôlées par l’État, elles ne peuvent être accrues que par l’agrandissement du territoire communal ou le regroupement des communes. Or la taille de la municipalité pèse sur la nature des intérêts collectifs dont les affaires locales sont faites et joue un rôle majeur dans l’apprentissage de la démocratie. Les éditeurs de l’ouvrage y insistent (p. 46, p. 356), mais on aurait aimé en avoir la démonstration à partir de cas précis : trop petite, la commune est impuissante ; trop grande, elle voit ses affaires se complexifier au point de ne plus pouvoir remplir sa mission démocratique d’implication du citoyen.

La conclusion de la contribution de Laurent Brassart et Jean-Pierre Jessenne sur « les préoccupations et les actions ordinaires des municipalités rurales au temps des révolutions (France du Nord, 1789-1830) » pourrait être celle de tout l’ouvrage : les villages sont tout à la fois « clochemerles » et petites républiques (p. 100). Soumis aux injonctions contradictoires de l’avènement des États-nations, ils n’ont en effet jamais pu sortir de cet entre-deux où la construction européenne vient aujourd’hui les trouver et mettre en question, une fois encore, leur capacité à constituer de véritables écoles de la démocratie.

Chloé Gaboriaux.


[1] C. Gaboriaux, La République en quête de citoyens. Les républicains face au bonapartisme rural (1848-1880), préface de S. Hazareesingh, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, chapitre 4.


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