Laurence Nicolas, Beauduc l’utopie des gratte-plage. Ethnographie d’une communauté de cabaniers sur le littoral camarguais, 2008

Laurence Nicolas, Beauduc l’utopie des gratte-plage. Ethnographie d’une communauté de cabaniers sur le littoral camarguais. Marseille, Images en Manœuvres Editions, 2008, 441 pages.

par Christian Chevandier  Du même auteur

Quiconque a eu l’occasion, parcourant à pied le littoral camarguais d’est en ouest, de l’embouchure du Grand Rhône et celle du Petit Rhône, de passer par Beauduc, improbable village fait de bric et de broc entre la mer et les étangs saumâtres, a relevé la dimension atypique de la communauté installée là, aux effectifs fluctuants, à l’habitat incertain. C’est en ces lieux que, en 1993, la Direction régionale des affaires culturelles a envoyé Laurence Nicolas pour une mission d’inventaire du patrimoine ethnologique. En 2006, treize ans plus tard, elle soutenait son doctorat d’anthropologie à l’université de Provence. C’est de cette thèse qu’est tiré cet ouvrage. Il est alors un élément qui peut troubler le lecteur croyant se lancer dans la lecture d’un texte qui se devrait d’être rébarbatif et découvrant un livre qui, en dépit de son indéniable dimension scientifique, est d’un abord que ne savent pas toujours autoriser de tels écrits. Il présente également nombre de documents, photographies prises par l’auteur ou clichés remis par des Beauducois, images zébrées par la lumière du soleil qui s’infiltre entre les canisses, mais aussi des photographies aériennes, des cartes, des relevés, des plans. Lorsque l’on voit un tel livre, l’on se doute bien que l’éditeur a joué un rôle essentiel, ne serait-ce qu’en accordant sa confiance à l’auteur. C’est le cas : dès les premiers pas de la doctorante sur le sable de Beauduc, il lui a fait savoir qu’elle pourrait tirer de sa thèse un tel ouvrage. Quinze ans plus tard, il sortait des presses.

Observation participante, longue, pleine, la démarche scientifique de l’auteur se justifie aussi par l’intérêt que lui semble présenter une expérience très intense de sociabilité populaire, lorsque des hommes et des femmes mettent en place un rapport largement non-marchand à l’espace et au loisir : même les restaurants de Beauduc n’eurent pas grand chose en commun avec d’autres implantations illégales bien mieux tolérées par les autorités. Laurence Nicolas n’hésite pas à citer Oscar Lewis : « Les instruments les plus efficaces de l’anthropologiste sont la sympathie et la compassion envers les gens qu’il étudie. » Elle a donc sympathisé avec les Beauducois, des « natifs » à ne pas confondre avec les Beauducul, ces touristes qui passent et bronzent sur la plage. Elle explique dans ce texte comment ces hommes et ces femmes, qui viennent pour beaucoup de l’agglomération de Marseille, ont construit leurs petites baraques, les ont améliorées lorsqu’ils revenaient régulièrement. Quelques cabanes de pêcheurs avaient été édifiées sur ces terres (et ces sables) dès le milieu du XVIIIe siècle. Mais l’habitude s’est prise plus forte dans les années 1930 de venir passer la journée à Beauduc, d’y pêcher, d’y manger (le bac de Barcarin qui permet de franchir le Grand Rhône vers les Salins de Giraud a été inauguré en 1932). « Quinze jours de « camping » et de pêche au turbot au Beauduc » titre un journal local en 1938, et l’auteur a déniché des photos prises ces années-là de pêche à l’épervier, de ferrade (et bien sûr de repas de ferrade !). Mais c’est dans les années 1950 que l’expérience s’est vraiment développée, par l’agglomération de ces habitats, la construction de véritables îlots sous le regard désapprobateur des autorités qui percevaient le potentiel subversif de cette « appropriation abusive du littoral » et dont l’hostilité s’est heurtée à la combativité des cabaniers. En 1968, un accord fut passé qui prévoyait le gel de l’extension cabanière, aux alentours d’une centaine de ces baraques. En vain, puisqu’elles furent jusqu’à 450.

Dans l’ouvrage, très vite, Laurence Nicolas nous décrit la démolition des cabanes, en novembre 2004. Elle loge alors sur place, est parmi les rares témoins : la préfecture a bouclé sans difficulté cette partie de la Camargue où il est malaisé de circuler. Récupérant beaucoup et consommant peu, ces cabaniers sont pour le moins écologistes, utilisent les énergies solaire et éolienne, récupèrent les eaux pluviales. C’est pourtant contre eux, qui ont osé s’installer illégalement dans cet « espace naturel protégé », que l’État envoie ses gendarmes mobiles tandis que le complexe industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, tout proche, dont les cabaniers voient les lueurs dans la nuit, ne suscite pas la même mobilisation en dépit de ses entreprises classées « Sevezo ». La question se pose alors, et est posée, de la fonction de « cette enclave de loisir populaire dans la société contemporaine ». L’habitation incertaine, qui participe là un rite initiatique, en a de ce fait un indéniable caractère identitaire, et l’on comprend l’acharnement des pouvoirs publics, lorsque les dispositions prises par la préfecture obligent les Beauducois à démonter eux-mêmes leur cabanes, faute de quoi ils doivent assurer les frais disproportionnés de l’intervention d’une entreprise de démolition. Cette inquiétude des autorités, qu’elle fait là payer là au prix fort, devrait d’ailleurs être interrogée en une mise en perspective : à partir de 1942, les Allemands craignaient un débarquement sur cette plage où blockhaus et barbelés en témoignent encore. La dimension sociale de cette pratique est essentielle, qui s’étaye aussi en un va-et-vient constant entre le collectif et l’individuel. D’où l’importance de ces portraits que doit et sait esquisser Laurence Nicolas, ceux de Pipette, Victor, Mimmie Mathy, Nenette, Palo, Nini… Pour certains, tels Polo (que l’on ne confondra pas avec Palo), rapatrié d’Algérie qui s’y rend depuis 1961, alors qu’il avait 16 ans, Beauduc est l’histoire de leur vie. Son devenir comme cadre d’un usage social et culturel demeure, en ce début du XXIe siècle, hypothétique, incertitude au demeurant consubstantielle à nombre de pratiques populaires, et particulièrement à celle qu’étudie cet ouvrage. Car ce temps pour soi et entre soi, « libre et non pas concédé », est un combat constant des milieux populaires.

Pour parvenir à ses fins, l’auteur n’hésite pas à s’appuyer sur des travaux d’historiens : Maurice Agulhon, Alain Corbin, Jean Delumeau, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora, Pascal Ory, Paul Veyne. Préfacé par le sociologue Bernard Picon, auquel l’on doit L’espace et le temps en Camargue dont la lecture montre s’il en était besoin tout ce que les autres sciences sociales peuvent apporter à l’historien (et, en ce cas, au géographe également), l’ouvrage est indispensable à quiconque veut appréhender les pratiques populaires dans la France du dernier quart du vingtième siècle, voir en quoi le rapport aux masses aqueuses est maîtrisé et apaisé désormais (c’est relativement nouveau) au point que d’autres enjeux apparaissent autrement prégnants. En cela aussi, parce qu’elle montre à quel point cette sensibilité a pu changer depuis les années 1930, Laurence Nicolas a su aussi établir une démarche d’historienne.


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