Laurence Guignard, Hervé Guillemain et Stéphane Tison, dir., Expériences de la folie. Criminels, soldats, patients en psychiatrie (XIXe-XXe siècles).
Stéphane Tison et Hervé Guillemain, Du Front à l’asile 1914-1918.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 327 p.
Paris, Alma éditeur, 2013, 416 p.

par Sylvain Bertschy  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Parus en 2013, les deux ouvrages présentés se proposent de donner à lire une autre histoire de l’administration de la folie dans la France des XIXe et XXe siècles. Expériences de la folie est issu d’une série de colloques organisée au Mans et à Nancy en 2010. Ouvrage dense, il rassemble quelques vint-cinq contributions de dix-neuf auteur- e- s et vise un public de spécialistes. Fruit de la collaboration entre un historien des pratiques de santé (Hervé Guillemain) et un historien de la Grande Guerre (Stéphane Tison), Du Front à l’asile s’inscrit dans une toute autre démarche. Il est publié peu de temps avant le coup d’envoi du centenaire de 1914-1918 et s’adresse aussi bien aux spécialistes et passionnés d’histoire qu’au lecteur de circonstance. Produits de projets éditoriaux très différents, ces deux volumes procèdent cependant d’une même démarche. Il s’agit dans les deux cas de réinvestir de manière critique l’héritage foucaldien à l’aide des outils de l’histoire sociale et de la micro-histoire (Expériences de la folie, p. 7-8) pour comprendre comment se transforme l’espace psychiatrique et comment les patients, objets et sujets de ces transformations, les vivent au quotidien. La folie y est donc abordée comme un fait social, d’une part, et comme une expérience singulière, d’autre part. Fidèle à une approche généalogique qui fait la part belle à la discontinuité, la démarche se concentre essentiellement sur trois moments clés : la seconde moitié du XIXe siècle, la Grande Guerre et l’entre-deux-guerres, le dernier tiers du XXe siècle. On comprendra qu’il serait vain de prétendre restituer de manière exhaustive la richesse d’une telle matière. Parce qu’elle constitue le principal point de convergence des deux ouvrages et qu’elle relève davantage de mon domaine de compétence, je me concentrerai ici sur la question des effets de la guerre sur le traitement social de la folie. Si j’insisterai sur ce que l’histoire des « troubles mentaux et nerveux » de guerre fait au champ psychiatrique, je montrerai également ce que l’histoire des « aliénés de guerre » fait à l’historiographie de 1914-1918. La démarche constitue forcément un pacte de lecture singulier et imparfait, il reviendra à chaque lecteur de conclure le sien.

Couverture de l'ouvrage

La « folie aux armées » n’est pas à proprement parler un angle mort de l’historiographie de 1914-1918, mais force est de reconnaître, en accord avec les auteur-e-s, que la comparaison avec la production historienne anglo-saxonne n’est guère flatteuse (Expériences de la folie, p. 11-12). Malgré un premier moment « psychiatrie » dans l’historiographie française des années 1990, la question ne suscite guère l’intérêt des historien-n-e-s de la guerre. Quelques ouvrages parus dans les années 2000 y consacrent bien de longs développements, mais la réflexion sur les effets « psy » de la guerre et les modes de prise en charge reste largement l’apanage des psychiatres militaires et des médecins1. Tout se passe comme si l’administration de la folie en temps de guerre restait un objet peu noble dans le champ et en ce sens ces deux ouvrages sont bienvenus. Ils le sont d’autant plus que l’approche retenue est en partie novatrice. Alors que les recherches menées jusqu’ici ont mobilisé en priorité deux types de sources – les archives de la 7e direction du Service de santé militaire (SSM) et les articles parus dans la presse spécialisée de l’époque – et se sont concentrées sur les centres de neuropsychiatrie militaire créés pendant le conflit, les archives départementales et les archives asilaires (notamment les dossiers médicaux et registres des entrées et sorties des archives des asiles de Bron, Ville-Évrard, Saint-Gemmes, de Mayenne, d’Alençon et du Mans) occupent ici une place centrale. En plaçant la focale sur un pôle dominé de l’espace psychiatrique à propos duquel l’historiographie est restée largement silencieuse, ces recherches éclairent un fait social encore mal connu et lui rendent toute sa complexité.

Elles soulignent d’abord et à juste titre combien il est difficile d’appréhender quantitativement le phénomène. Si des chiffres officiels existent pour les troupes américaines (69 934 cas, 36 000 hospitalisations en 1917-1918), britanniques (65 000 cas de « neurasthénie », 120 000 pensionnées) et allemandes (613 047 cas), les données pour les troupes françaises sont extrêmement parcellaires et leur hétérogénéité interdit toute comparaison (Du Front à l’asile, p. 17-18). L’absence de dispositif unique de prise en charge explique largement que l’on doive aujourd’hui se contenter des rares chiffres d’admissions : 25 000 au Val-de-Grâce entre 1914 et 1918 et autant au centre neurologique de Montpellier. Mais combien de militaires au total passent par les 22 centres neuropsychiatriques et leurs 20 000 lits ? Difficile à dire, entre 100 000 et 250 000 si l’on accepte, sans savoir comment elles ont été produites, les estimations proposées (Expériences de la folie, p. 93).

La difficulté à appréhender le phénomène s’explique aussi par la diversité des situations qu’il recouvre. L’internement des « blessés et malades psy » – c’est une évidence mais encore fallait-il le rappeler – n’a pas commencé le 2 août 1914 pour s’arrêter le 11 novembre 1918. Certains ont déjà été internés avant la guerre, une grande majorité l’a été pendant, quand d’autres le furent après. Surtout, l’évacuation pour « troubles » ne signifie pas forcément internement. En étudiant la logique du transfert du front à l’asile, Stéphane Tison montre bien que c’est davantage le cas au début de la guerre lorsque le dispositif de prise en charge psychiatrique est encore embryonnaire et qu’en vertu de la doctrine de « l’évacuation à outrance », les blessés sont massivement envoyés à l’arrière (Expériences de la folie, p. 103). Les statistiques qu’il élabore à partir des registres d’admissions des trois asiles de la 4e région militaire semblent indiquer un tournant en 1915. À une hausse massive des entrées (1914-1915) succède une période de décroissance qui s’expliquerait par la création du centre neuropsychiatrique de l’hôpital mixte du Mans vers lequel sont dirigés les « blessés psy » les plus légers. Autrement dit, une nouvelle division fonctionnelle du travail de soin se met en place, dans laquelle l’institution asilaire se voit prioritairement confier les cas jugés « irrécupérables ».

Diversité du phénomène encore, lorsqu’à rebours des travaux existants, les chapitres 1, 3 et 4 du volume publié chez Alma reviennent sur les « entrées dans la folie » et montrent que le combat, s’il est une cause majeure de « troubles », est loin d’être la seule. Le refus de tout travail de « triage » psychiatrique des recrues permet en effet à l’armée d’incorporer, en dépit des textes juridiques, de nombreux « débiles et psychotiques » relevant de la réforme (Du Front à l’asile, p. 95-110). Plus largement, c’est la militarisation elle-même, qui est présentée comme un facteur de « tension psychique ». L’analyse par Benoît Couliou de la correspondance d’Étienne Tanty dans Expériences de la folie donne à voir les effets sur le jeune lettré d’un quotidien fait de marches forcées, de saleté, de privation de sommeil, de carence alimentaires, d’ennui et de promiscuité. L’ordinaire de la vie militaire elle même est source de souffrances physiques et psychiques. Peut-on pour autant conclure comme le font Stéphane Tison et Hervé Guillemain qu’en dépit d’un commun « substrat culturel qui donne du sens à la lutte » (Du Front à l’asile, p. 76) pour le plus grand nombre, le cafard est « généralisé dans la troupe » et que sa « massification » explique « la prise en charge de ces troubles mentaux habituellement considérés comme mineurs » (Du Front à l’asile, p. 71) ? Ce schéma de causalité en vertu duquel problèmes publics et enjeux cliniques sont essentiellement définis par leurs dimensions objectives (le nombre de cas suscite une réponse) soulève des doutes chez beaucoup de chercheurs. À l’évidence, le processus de médicalisation est plus complexe et cette affirmation est d’autant plus surprenante que les deux ouvrages insistent à raison sur le rôle central des mobilisations initiées par quelques « entrepreneurs en psychiatrie » pour faire reconnaître leur légitimité à participer à la prise en charge des troupes.

Au début du siècle, en effet, la prise en charge « psy » dans l’armée se résume à la possibilité d’un internement. Prévue depuis le XIXe siècle, la pratique demeure toutefois peu courante sauf pour les hommes des troupes coloniales. C’est dans ce contexte qu’autour de l’école bordelaise, d’Emmanuel Régis et d’Angelo Hesnard notamment, se construit un réseaux informel de promotion de la psychiatrie aux armées qui rassemble des universitaires, des aliénistes de renom (Roger Mignot de Charenton) et des officiers du corps de santé (le médecin-inspecteur Simonin et le médecin-major Chavigny notamment) formés à la psychiatrie au tournant du siècle.

À partir de 1905 surtout, avec la généralisation de la conscription, et plus encore à la suite du IXe congrès des aliénistes et neurologues de France qui s’est tenu à Nantes en 1909, ces mobilisations rencontrent quelques succès. L’enseignement se développe dans les écoles de Santé, au Val-de-Grâce et à l’asile de Bron, tandis que paraît en 1908 le premier manuel de psychiatrie militaire (Antheaume et Mignot). La même année, Régis inaugure l’instruction psychiatrique élémentaire des officiers par une conférence aux élèves de l’École d’infanterie de Saint-Maixent. Plus largement, c’est tout un programme hygiéniste et réformateur qui sort du congrès de Nantes. Instauration d’un dépistage lors des conseils de révision, surveillance des engagés volontaires, création d’un examen d’aptitude à l’incorporation, organisation d’un corps d’experts médicaux légaux pour les conseils de Guerre, initiation dans les écoles d’officiers, amélioration de la formation dans les facultés de Médecine – telles sont les mesures censées empêcher « une jeunesse dangereuse […] de gangrener la Nation en armes » (Du Front à l’asile, p. 153-154). Quelques circulaires et textes de lois prévoient alors le dépistage des « anormaux » et préconisent la « surveillance mentale de la troupe » mais à l’exception de la Marine qui « forme ses médecins, expertise ses recrues et prend en charge ses patients » (Du Front à l’asile, p. 157), ce programme ne reçoit pas d’application. Le règlement du Service de santé de 1910 ne tient aucun compte des prescriptions en matière de psychiatrie et la série de conférences sur le service de santé en campagne donnée en 1913 ne souffle mot des « troubles mentaux ». L’espace des possibles ouvert en 1905 par la généralisation de la conscription se referme quand la loi de trois ans fournit l’occasion de supprimer le concours de médecine légale psychiatrique en 1913 et de reporter celui de 1914 à … septembre.

Faiblement institutionnalisée, la psychiatrie militaire française de 1914 ne supporte pas la comparaison avec les autres belligérants européens. Elle reste le fait de quelques spécialistes et sa géographie se limite à quelques asiles : ceux de Lafond à La Rochelle, de Bron près de Lyon, de Saint-Maurice Charenton (en charge des officiers et soldats de la garnison de Paris) ou encore celui de Saint Mandrier à Toulon et celui de Bordeaux – et aux écoles de santé (Val-de-Grâce, Lyon et Bordeaux). Les médecins d’active n’ont alors que des bribes de connaissances et dans l’ensemble, leur socialisation professionnelle leur interdit de penser que la guerre puisse rendre fou. Ne connaissant pas grand chose des usages de la psychiatrie, ils mobilisent la catégorie générique « troubles mentaux » et « sollicitent assez facilement l’admission du sujet à l’asile » (Du Front à l’asile, p. 164).

C’est dans ces conditions que l’institution asilaire, déjà en crise, entre en guerre. Elle doit alors faire face à une série de problèmes inédits tandis qu’affluent les patients en provenance des armées. S’ils sont « seulement » 175 à entrer à l’asile du Mans sur la durée du conflit, plus 5 000 sont internés dans les seules quatre institutions de Marseille, Sainte-Gemmes-sur-Loire, Villejuif et Bron (Du Front à l’asile, p. 164-165). L’institution asilaire sature, d’autant qu’avec la retraite, les asiles de Ville-Evrard, Maison-Blanche et Moiselles sont réquisitionnés par le SSM. Débute alors une gigantesque opération d’évacuation : 5 600 aliénés de la Seine sur 15 500 sont évacués vers le sud de la France à partir du 4 septembre (Du Front à l’asile, p. 167). Ces déplacements de populations concernent aussi les asiles du Nord dont certains sont détruits (Armentières en novembre 1914) d’autres occupés (Prémonté en 1916) ou évacués de manière préventive (ceux de l’Oise et de la Somme). Déplacements et hausses d’effectifs contribuent partout à exacerber la crise du personnel (encadrement et soin) provoquée par la mobilisation des agents masculins, crise que le détachement d’auxiliaires militaires ne permet pas de résoudre (Du Front à l’asile, p. 196-197). Si à Mayenne on n’observe pas de hausse significative de la mortalité, les chiffres disponibles pour d’autres institutions laissent entrevoir une réalité bien différente. Les effets délétères de la mobilisation conjugués aux admissions et déplacements de masse des patients, aux pénuries alimentaires et, plus généralement, à l’inflation, déstabilisent complètement l’économie hospitalière des asiles (p. 165) et débouchent sur une « hécatombes des fous » (Du Front à l’asile, p. 171). C’est tout particulièrement le cas en 1918, lorsque la grippe espagnole frappe des populations déjà très vulnérables que la dégradation des conditions d’internement a encore affaiblies davantage et qu’au Mans (Du Front à l’asile, p. 172) comme à Bron (Expériences de la folie, p. 132), la mortalité annuelle frôle les 30 %.

Mais la crise constitue aussi, comme c’est le cas pour d’autres segments du champ médical, un espace d’opportunités pour des initiatives et projets réformateurs existants avant la guerre. Jacques Baruk à Sainte-Gemmes-sur-Loire, Henri Colin à Villejuif, le docteur Rayneau à Fleury-les-Aubrais et Jean Lépine à Bron mettent en place un système de tri des patients qui permet d’identifier les plus curables sur lesquels ils concentrent leurs efforts. Mieux, ils créent pour les militaires atteints de symptômes aigus, les premiers services ouverts (Expériences de la folie, p. 118-119). Permettant à l’armée de sauvegarder les effectifs et aux patients d’éviter le stigmate de l’internement, ces derniers sont reconnus par les autorités courant 1915. Dans le Maine-et-Loire, Emmanuel Régis, en charge de l’inspection des services psychiatriques de plusieurs régions militaires, réorganise la prise en charge des « mentaux et nerveux » sur des principes similaires. Les blessés dirigés vers le service central de psychiatrie de la 4e région militaire installé à l’hospice mixte du Mans y sont d’abord triés, la majorité est ensuite mise en convalescence sans passer par la case « internement ». Les asiles reçoivent ensuite les cas jugés plus difficilement curables (Du Front à l’asile, p. 175). Et les réformes ne se limitent ni à l’espace asilaire ni à l’arrière. En réalité, la réorganisation de la chaîne d’évacuation et la rationalisation du tri des blessés (psy ou non) deviennent très vite des enjeux prioritaires pour la 7e direction, vivement critiquée. En octobre 1914, suivant les recommandations de Régis, elle préconise la création d’une organisation à deux échelons : un service central d’examen, de triage et de répartition à l’hôpital de la place et un service annexe d’hospitalisation pour les « récupérables » (Du Front à l’asile, p. 183). À l’avant, la situation est différente, le Commandement a les pleins pouvoirs et n’entend pas conférer plus d’autonomie aux formations sanitaires. Toutefois, des psychiatres civils militarisés (Joseph Abadie, Henry Damaye et le Dr Dupouy notamment) prennent l’initiative et, avec le soutien de la hiérarchie régionale du SSM, créent à Fismes et Épernay (Ve armée) les premiers services spéciaux de neuropsychiatrie de l’avant. À la lecture, on comprend bien le rôle clé joué par les civils mobilisés. En créant ces services spéciaux de neuropsychiatrie que l’institution finit par reconnaître à l’été 1915 (Du Front à l’asile, p. 186) ils font exister la cause des « nerveux et mentaux » et participent, comme Régis, à une réforme en acte de l’institution. Ceci étant, les deux ouvrages ne permettent pas véritablement de saisir les modalités concrètes du succès que représente la création d’une « neuropsychiatrie d’urgence aux armées» (Du Front à l’asile, p. 188), notamment parce qu’ils ne réinscrivent pas cette transformation dans la dynamique de réforme du SSM et dans le processus, plus large, de production d’une politique de santé publique inédite pendant le conflit. Thierry Fillault analyse certes les principes, méthodes et résultats de la lutte contre l’alcoolisme dans l’armée (Expériences de la folie, p. 141-152) mais les deux ouvrages rendent compte de manière très elliptique de cette mutation plus générale du système français pendant la guerre.

Se pose alors la question de la pérennité de ces transformations institutionnelles. La Grande guerre fait-elle rupture ? Sur ce point, le lecteur attentif ne peut qu’être étonné des conclusions contradictoires auxquelles parviennent les deux ouvrages. Pour Stéphane Tison et Hervé Guillemain : « la Grande Guerre ouvre un nouveau chapitre de l’histoire asilaire. En prenant en charge ces soldats parfois sans internements officiels et lors de courts séjours […] les psychiatres contribuent à l’émergence d’une nouvelle forme d’assistance appelée à se développer dans les années 1920, qui rompt avec une politique d’internement chronique » (Du Front à l’asile, p. 342). Pourtant, c’est bien l’histoire d’un échec que retracent Vincent Guérin et Isabelle von Bueltzingsloewen. À l’exception du centre d’hygiène mentale créé à Sainte-Anne par le biocrate Édouard Toulouse en 1922 (auquel on peut ajouter le service d’hospitalisation libre ouvert en 1931 au « pavillon des nerveux » dirigé par son ami Antoine Porot à l’hôpital Charles-Nicolle d’Alger que les auteur-e-s ne mentionnent pas), la redéfinition du périmètre de l’assistance psychiatrique dans le cadre plus vaste d’une politique de l’hygiène sociale (lutte contre tuberculose et syphilis notamment) se conclue dans l’entre-deux-guerre par une victoire des « conservateurs » pour qui la modernisation de l’asile passe par sa médicalisation.

Est-ce à dire que la mobilisation réussie des « entrepreneurs en psychiatrie » dans les premiers temps de la guerre n’a aucun effet à long terme? À l’évidence non, s’il est difficile de dire que la guerre est une rupture, elle n’en constitue pas moins un temps de métamorphoses, notamment pour l’espace social encore très fluide que constitue le monde psychiatrique d’avant 1914. Lorsque de juillet 1915 à février 1916 le SSM organise et généralise le dispositif de prise en charge, toutes les armées doivent se doter d’un centre neuropsychiatrique. Mais comme le relèvent opportunément Stéphane Tison et Hervé Guillemain « leur direction est presque toujours confiée à un neurologiste » et « la prise en charge des soldats s’opère donc dans un contexte de concurrence entre deux spécialités médicales qui revendiquent plus ou moins fortement et efficacement leurs compétences en la matière » (Du Front à l’asile, p. 192-193). Cependant, entre un pôle asilaire relevant d’une médecine de fonctionnaire et la neurologie qui appartient à l’élite hospitalo-universitaire du champ, la bataille ne s’opère par à armes égales. Le prestige symbolique de la seconde est bien supérieur et la discipline obtient rapidement la reconnaissance de la médecine académique et de l’État républicain (Du Front à l’asile, p. 194). L’institutionnalisation de la prise en charge « psy » a donc pour effet de renforcer le processus de différenciation de ces deux sous-espaces de pratiques. Reste alors à comprendre quels sont les effets de ces transformations sur les représentations savantes de la folie et les pratiques thérapeutiques et de ce point de vue, Du Front à l’asile et Expériences de la folie combinent apports significatifs et conclusions parfois contradictoires.

Du Front à l’asile offre une analyse riche et très claire des débats et controverses autour de cette question fondamentale, surdéterminée par des enjeux sociaux (indemnités, pension) et militaires (réforme et/ou réaffectation) : la guerre peut-elle rendre fou ? (Du Front à l’asile, p. 226-227). Stéphane Tison et Hervé Guillemain montrent bien comment le paradigme héréditaire dominant, qui privilégie les causes endogènes (notamment biologiques) et le temps long, fait l’objet d’une contestation croissante. Les travaux de Chavigny, Benon, Mallet, Lépine, Dumas « cinq praticiens parmi les plus écoutés du moment »  convergent pour montrer « qu’on peut devenir fou dans les tranchées après avoir été normal toute sa vie » (Du Front à l’asile, p. 232). Ceci étant, ni le schéma organiciste, ni l’idée de prédisposition ne disparaissent du tableau étiologique des troubles de guerre. Est-ce à dire que le rôle de la peur, de l’émotion est négligé ? À l’évidence non. Au XIXe, les aliénistes avaient insisté sur le rôle des émotions intenses dans le déclenchement des folies et l’idée perdure un demi-siècle plus tard malgré la force du paradigme organiciste. Des spécialistes comme Georges Dumas continuent de chercher les effets organiques de la peur et l’émotion pathogène acquiert à mesure que la guerre dure, une place prépondérante dans l’étiologie des atteintes « psy ». En définitive, écrivent les auteurs : « On a sans doute exagéré les querelles d’écoles [et] les médecins, d’où qu’ils parlent, s’accordent sur un processus multifactoriels […] un trio de causalités mêlant surmenage, intoxication et traumatisme psychologique qui fonctionne à la manière d’un choc anaphylactique » (Du Front à l’asile, p. 243). Autrement dit, nombre de psychiatres défendent l’idée qu’on peut devenir fou dans les tranchées après avoir été normal toute sa vie. Les descriptions des ravages psychologiques de la guerre constituent d’ailleurs l’essentiel du contenu Des annales médico-psychologiques, censurée à partir de 1915 pour ses critiques vis-à-vis du recrutement (Du Front à l’asile, p. 327).

Que dire alors des pratiques de soin en vigueur dans les centres neuropsychiatriques et les asiles ? Les professionnels de la folie sont-ils devenus les agents d’une « brutalisation  thérapeutique » généralisée destinée à renvoyer les militaires au combat coût que coûte ? La « fin patriotique » justifiait-elle les moyens comme l’affirme sans nuances Jean-Yves Le Naour (Expériences de la folie, p. 172) ? Les chapitres consacrés à la «peur », aux « crisards », et aux « fugueurs » (Du Front à l’asile, chapitres 13, 11, 12) permettent de cerner plus finement les problématiques, les enjeux et la réalité du métier pendant le conflit. Si les centres neuropsychiatriques des armées sont entièrement dédiés à la récupération des soldats et à la réduction du nombre de réformés (Du Front à l’asile, p. 326), les psychiatres des asiles de l’intérieur, dont beaucoup sont restés civils, disposent d’une autonomie plus importante. Moins enclin à « recycler » et contraints au désengorgement, les asiles promeuvent massivement la réforme et réduisent les durées d’hospitalisation moyennes on l’a vu (Du Front à l’asile, p. 340-341 et Expériences de la folie, p. 226-227). Focalisés sur la violence thérapeutique (qu’il ne s’agit pas de nier), les historien-n-e-s ont minoré le rôle d’autres pratiques de soin, plus ordinaires. Du Front à l’asile en revanche s’attache à penser ensemble les méthodes mobilisées dans le vieil asile et dans les nouveaux centres neuropsychiatriques et à les réinscrire dans un temps plus long que celui de la guerre. Le paradigme organiciste se traduit par une conception des affections mentales et nerveuses qui en favorise une lecture en termes d’épuisement du corps, du cerveau et du système nerveux. Aussi, l’arsenal thérapeutique se concentre d’abord sur la restauration de la « constitution » du sujet souvent considéré comme « trop faible » (Du Front à l’asile, p. 308). « Nourrir, aliter, isoler, purger », les pratiques thérapeutiques mises en œuvre n’ont pas grand chose de neuf, on retrouve en grande partie celles qui ont cours dans les asiles avant la guerre comme l’alitement et les massages (Du Front à l’asile, p. 309) bien que l’hypnose, curieusement, décline (Du Front à l’asile, p. 313).

Dans les centres de neuropsychiatrie, la psychothérapie militaire se fonde sur « un réel optimisme curatif » et « exige la soumission du patient à la direction autoritaire du psychiatre » (Du Dans les centres de neuropsychiatrie, la psychothérapie militaire se fonde sur « un réel optimisme curatif » et « exige la soumission du patient à la direction autoritaire du psychiatre » (Du Front à l’asile, p. 315). C’est une thérapie active, accélérée – qui s’oppose à la thérapeutique au long cours des asiles. Les auteurs soulignent là encore, et avec justesse, l’ancienneté des recours à l’électrothérapie en Europe et montrent comment son domaine d’action légitime s’est étendu à la veille de la guerre (Du Front à l’asile, p. 316). Il n’en demeure pas moins précisent-ils que « la plupart des médecins militaires utilisent l’électrothérapie en tant que levier d’un traitement moral accéléré » (Du Front à l’asile, p. 317). Si la force de l’institution militaires et de ses injonctions au recyclage des soldats n’ont pas manqué d’activer et de légitimer le recours à la faradisation sans que ses usages en soient contrôlés, rien ne permet cependant d’en faire une règle générale. Malgré la pression croissante exercée par les bureaux de recrutement, des psychiatres comme Maurice Villaret (médecin-chef du centre de psycho-névrose de la XVIe RM, Montpellier, où sont passés 25 000 militaires) développent, à côté de cette méthode « brusquée », une méthode progressive destinée à « éviter l’enkystement hospitalier des inorganiques » (Du Front à l’asile, p. 320). En outre, on le voit avec l’exemple des « fugueurs », les verdicts médicaux sont moins marqués par une logique strictement militaire et sont peu à peu plus médicalisés – ce qui n’exclut pas une prise en charge disciplinaire. En transformant ces « fugueurs » en psychotiques, quand les conceptions d’avant-guerre en faisaient des hystériques, la psychiatrie protègent en quelques sorte ces hommes tout en contestant le monopole de la justice militaire sur le traitement de ces comportements

Pour autant, peu de données permettent d’évaluer la manière dont cette appréhension nouvelle de la fugue se diffuse dans les Conseils de guerre, qui ne disposent pas toujours d’expert psychiatre et dans lesquels les magistrats ne sont pas forcément au fait des avancées en matière de médecine légale (Du Front à l’asile, p. 291-292). Par ailleurs, l’analyse que consacre Emmanuel Saint-Fuscien aux mutilations volontaires montre que la pathologisation rencontre des limites. Sur les seize cas suspects passés par les conseils de guerre de la 3e division d’infanterie (soit 1,2 % des 1 329 décisions de justice rendues entre 1914 et 1918 précise l’auteur) aucun ne fait l’objet d’une expertise psychiatrique (Expériences de la folie, p. 203). Face à la hantise de l’effondrement moral qu’entretiennent les élites militaires, la psychiatrie, bien qu’elle s’efforce de faire du mutilé volontaire un « mauvais sujet », un « incapables civique » (Expériences de la folie, p. 202), ne parvient pas en faire un patient. Le mutilé volontaire que le commandement perçoit comme une source de contamination morale ne relève pas de l’hôpital mais du bagne. Certains spécialistes comme Maurice Ducosté critiquent vivement cependant cette justice militaire et rappellent la marginalité du phénomène de simulation au sens où l’entend cette dernière, c’est-à-dire comme un acte délibéré et conscient. Sous la plume du lyonnais Jean Lépine, c’est tout une gamme de « manquements aux devoirs » (violence, rébellion, vol) qui se trouvent pathologisés et les effets pour les soldats sont multiples et contradictoires. De la clémence des conseils de Guerre à la pathologisation des revendications politiques et des résistances aux commandements les effets de la psychiatrisation des comportements jugés déviants s’inscrivent dans un continuum de possibles allant, pour faire simple, de la « pathologisation protectrice » à l’exercice de la violence thérapeutique. Dès lors, les argumentaires univoques qui font d’une supposée « culture de guerre » (Expériences de la folie, p. 206) le ressort d’une « brutalisation thérapeutique » échouent à rendre compte de ces rationalités professionnelles différenciées et des logiques de situation contradictoires. Comment comprendre si l’on raisonne en ces termes que pathologisation et judiciarisation des « troubles » relèvent de ce qu’il convient d’appeler une coopération compétitive entre le pouvoir médical et le pouvoir militaire ? Plusieurs contributions apportent sur ce terrain des réponses plus satisfaisantes. En revenant sur la biographie de Thomas W. Salmon, Bruno Cabane (Expériences de la folie, p. 173-181) montre comment la socialisation professionnelle du chef du service de psychiatrie du corps expéditionnaire américain l’amène à promouvoir une psychiatrie de guerre différente, une psychiatrie d’urgence très proche de celle que défendent les médecins réformateurs français – à ceci près qu’il accorde une place déterminante à la dimension sociogénétique des pathologies. Au delà des analyses qui mêlent adhésion idéologique, soumission consentie à l’État, devoir humanitaire et « culture de guerre », procéder à la reconstitution des trajectoires des hommes de l’art permet de décrypter les ressorts de leur intense participation à l’effort de guerre et de comprendre plus finement les pratiques de ces hommes.

Quel est par exemple l’effectivité du recyclage, le rendement des centres de neurologie en termes de récupération ? Dans des lignes bien senties, les auteurs nous invitent, preuves à l’appui, à prendre de la distance avec les discours de neurologues sur les propres pratiques et les sujets. Loin de l’histoire de la neurologie de guerre écrite au présent par ses acteurs, ils montrent que le souci de satisfaire le commandement encourage un gonflement des statistiques de guérisons alors que nombre de militaires repassent, certains une dizaine de fois par les centres de l’avant, les hôpitaux, les dépôts de convalescents et in fine les asiles. Difficile de faire une évaluation chiffrée précise de ces « récidivistes » ou chronicisés invisibles dont personne ne veut et qui reviennent dans les structures soins après avoir été renvoyés au front. Pourtant, « l’échec de la neurologie de guerre se niche dans cet éternel retour des patients, dans la résistance qu’elle suscite de la part de ces derniers ou dans la faible confiance de l’opinion ou des militaires à son égard » (Du Front à l’asile, p. 340).

Outre les impératifs strictement militaires (recyclage des blessés et malades et expertise) qui peuvent contrevenir à la logique thérapeutique, psychiatres et neurologues doivent également composer avec l’émergence de nouvelles procédures de réforme et, plus globalement, avec l’affirmation progressive du droit à réparation. Cette évolution favorisent selon les auteurs (sans qu’on sache bien comment) l’intervention des familles qui mobilisent et se mobilisent autour de la question du droit des blessés. C’est là que le recours aux dossiers des patients des asiles s’avère précieux. Jusqu’ici, on pouvait légitimement supposer que familles et associations de blessés se mobilisaient sur la question mais peu de traces accréditaient l’hypothèse. Les lettres aux directeurs et médecins-chefs des asiles retrouvées dans les dossiers constituent là une source inédite et désormais incontournable. La pratique épistolaire constitue probablement l’un des éléments clé du répertoire d’action des familles de militaires internés, mais est-ce le seul ? La question des usages et de la participation des militaires eux-mêmes à ces mobilisations en faveur de leur droit se pose également avec acuité. Dans leurs discours, quelque soit le degré de « délire », les internés militaires font référence à leurs droits et Tison et Guillemain donnent plusieurs exemples de militaires internés ou ex-internés, souvent soutenus par des associations d’anciens-combattants ou de « victimes de la guerre » – qui demandent que leurs droits soient respectés. Ils contestent les verdicts médicaux ou demandent, au contraire, des certificats qui les aideront à faire reconnaître leur véritable situation médico-légale. Pour autant, fort peu d’éléments nous permettent de saisir qui sont ces militaires et familles qui se mobilisent. Un traitement quantitatif un tant soit peu systématique aurait sans doute permis de répondre à cette question. On regretta donc qu’une si belle source ait surtout servi (dans Du Front à l’asile) à la rédaction de courts récits introductifs destinées à accrocher le lecteur et conçu sur le mode du « docu-fiction ». Est-ce là le sens que les auteurs donnent à la notion de micro-histoire ? En comptant, on aurait sans doute pu comprendre qui étaient ces relégués encore internés en 1937, quelles étaient les familles qui ont su se mobiliser et intervenir dans la prise en charge de leur proche. Au final, les travaux se seraient rapprochés d’une histoire sociale des aliénés militaire dont ils se revendiquent, mais qui reste encore à écrire largement.

Qu’en est-il de ces malades chroniques une fois la guerre terminée ? Existe-t-il pour les plus vulnérables des aliénés – que le dispositif de rééducation exclut – des alternatives à l’asile (coûteux) et au retour dans les familles (souvent intenable) ? À l’inverse des tuberculeux, écrivent les auteurs, « aucune institution spéciale n’est prévue pour ces anti-héros faiblement organisés et peu visibles » (Du Front à l’asile, p. 345), à l’exception de la clinique d’Arnouville, gérée par l’Œuvre d’assistance aux blessés nerveux de la guerre créée fin 1917. Si celle-ci envisage de constituer un réseau national d’établissements spécialisés, Arnouville devient dès le début des années 1920, un centre d’ampleur national, reconnu d’utilité publique, soutenu par Godart et des psychologues comme Pierre Janet et Maurice de Fleury. Son comité médical compte de grands noms de la psychiatrie et de la neurologie de guerre (Jean Abadie, Jean Lépine notamment). Elle dispose d’un dispensaire pour les visites d’admission ou la gestion des crises survenues « au hasard de la rue ». Instituant une partition entre un centre thérapeutique de crise et un centre de long séjour voué à la convalescence et à la resocialisation, le système tient compte des acquis réformateurs de la guerre. Mais après une phase de grande souplesse dans l’accueil, qui se caractérise par une diversité des publics accueillis, les critères d’admission se durcissent au point d’exclure les patients ayant encore des troubles de guerre ! Aussi doit-on conclure que dix ans après la guerre, ces « blessures invisibles » ne constituent plus ni problème public spécifique, ni un enjeu clinique (Du Front à l’asile, p. 349).


En définitive, en dépit des remarques et critiques, plus précisément parce qu’elles invitent à la discussion, ces ouvrages inégaux mais très riches sont indispensables dès lors qu’on interroge l’histoire du traitement social de la folie au XXe siècle. Sans faire rupture, l’expérience de la guerre y apparaît en effet décisive à plusieurs titres. Difficile en ce sens de faire l’économie de leur lecture dès lors qu’on s’intéresse aux questions de santé aux armées en 1914-1918 ou à l’émergence pendant ces années d’un nouveau régime d’administration de l’infirmité. Plusieurs pistes de recherches et hypothèses de travail sont balisées au fil de ces pages qui constituent désormais une base solide à partir de laquelle discuter. D’autres travaux, actuellement en cours, viendront bientôt appuyer ou infirmer les constats et conclusions présentés, proposer d’autres perspectives et interprétations ou les compléter bref alimenter le travail et le débat scientifique. Expériences de la folie et Du Front à l’asile donnent donc la matière pour discuter sur pièces et on ne peut que s’en réjouir.


Sylvain Bertschy.


1. Cf. notamment C. Barrois, Psychanalyse du guerrier, Paris, Hachette, 1993 et L. Crocq, Les traumastismes psychiques de guerre, Paris, O. Jacob, 1999 ou encore, plus récemment, L.Tatu et J. Bogousslavsky, La folie au front : la grande bataille des névroses de guerre, 1914-1918, Paris, Imago, 2012.

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