Laurence Bagot, Ceux de Billancourt

Ivry sur Seine, Éditions de l’Atelier 2015, 184 p.

par Nicolas Hatzfeld  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le livre se compose de dix témoignages d’anciens salariés de l’usine Renault de Billancourt recueillis par Laurence Bagot. Enseignante d’arts plastiques, celle-ci avait engagé une campagne photographique sur les vestiges du site de Renault. À l’occasion d’une exposition, elle avait fait la rencontre de cinq anciennes et anciens de l’entreprise, rencontre qui engagea le projet.

Les dix témoignages de retraités sont rassemblés avec le souci de présenter une variété de parcours et d’expériences. On y trouve sept hommes et trois femmes, selon une distinction qui recoupe exactement la différence entre les catégories professionnelles initiales : sept sont entrés à l’usine comme ouvriers, trois comme employées. Cinq personnes viennent de pays étrangers, dont quatre ouvriers, et cinq autres sont françaises de naissance. Considérés du point de vue des parcours, ces témoins peuvent être répartis en trois groupes : des ouvriers spécialisés d’origine africaine (un Marocain, un Algérien, un Tunisien et un Ivoirien), des ouvriers professionnels d’origine française ou italienne, et des employées, deux Françaises qui ont travaillé dans des bureaux tandis qu’une troisième, venue du Maroc, a travaillé dans les cantines de l’Île Seguin.

L’usine Renault de Billancourt n’est pas la moins connue de France. Cependant, on apprend beaucoup en lisant l’ouvrage. Les récits de travail d’ouvriers spécialisés confirment, plus qu’ils ne la révèlent, la pénibilité du travail en fonderie ou sur les chaînes, en soudure ou en montage. Ils évoquent aussi la rugosité des relations de travail en même temps que la grande solidarité qu’on y trouve, la malfaisance de l’alcool ; plusieurs disent l’effroi provoqué par des accidents mortels causés par des presses ou d’autres machines. On lit aussi la dureté des années passées dans le pool de dactylo pour les jeunes femmes munies de leur CAP de sténodactylographie : embauchées comme si elles ne l’avaient pas, elles subissent la rudesse du commandement et des exigences. Les plus résistantes à l’épreuve ont, au bout de quelques années de ce deuxième apprentissage, l’opportunité de passer dans des secrétariats d’atelier ou de bureau. Ce sont d’autres récits qu’offrent les ouvriers professionnels de l’outillage ou de la maintenance qui disent l’acquisition des savoirs, le passage d’échelons et les carrières, les périodes de travail jusqu’à l’excès et celles où l’on en perd le sens et le goût.

S’ils évoquent abondamment le travail proprement dit, les témoignages sont diserts également sur les vies dans lesquelles il prend place. Ainsi, la plupart des anciens ont travaillé ailleurs, avant d’entrer à la Régie, comme par hasard pour certains et de façon plus préméditée pour d’autres. Comme ailleurs, c’est généralement par l’intermédiaire d’une relation personnelle qu’à la suite d’expériences décevantes ils ont trouvé le chemin de Billancourt qui jouissait d’une solide réputation en matière de salaires et d’avantages d’entreprise. De façon plus inédite, les récits font état de la pesante décennie de déclin du site, jusqu’à la fermeture de 1992. Certains racontent des reconversions internes éprouvantes et parfois fructueuses. La régression de l’activité, la chasse aux reclassements internes et le licenciement des plus fragiles sont une face peu connue. Pour celles et ceux qui ne pouvaient partir en préretraite, les années ultérieures de recherche d’un autre emploi furent particulièrement laborieuses. Chez Renault, dit l’un d’eux, « l’ouvrier est comme dans un bocal ». La majorité des fins de carrière sont hachées et inégales : certaines se concluent par des départs précoces à la retraite, d’autres par des reconversions à l’arraché ; la belle réussite d’un ancien professionnel devenu professeur d’enseignement professionnel après huit ans de chômage illustre assez bien la difficulté à travailler après Billancourt quand arrive la cinquantaine. Encore a-t-on, avec ces dix ca,s des personnes particulièrement curieuses et industrieuses de leur propre vie, au travail et au-dehors. Une bonne partie s’accroche aux cours du soir, recourt fortement aux ressources culturelles du Comité d’entreprise à sa belle époque. Ils sont plusieurs également, lors de mai-juin 1968, à ne pas se contenter de prendre part à la grève-occupation, mais aussi à aller au Quartier latin. Un ajusteur italien prend ensuite le chemin de l’université de Vincennes.

Par-delà une lecture curieuse d’informations, ces dix récits de vie conduisent à d’autres considérations. L’imposante image qu’occupe l’usine de Renault Billancourt dans la mémoire collective tient certes à sa place exceptionnelle, au présent, dans l’histoire sociale, politique et culturelle de la France au siècle dernier : la Première Guerre mondiale, l’intrusion conflictuelle du taylorisme, 1936, l’instauration de la Régie et l’image d’un modèle social, la forteresse ouvrière et le bastion communiste, le rejet des résultats de Grenelle en 1968, la multiplicité des grèves ouvrières et les contestations politiques se sont installées dans la mémoire commune. Sans doute est-ce en écho et en réponse à ce poids mémoriel qu’à la fermeture se sont fait jour d’autres productions mémorielles, plus proches des parcours personnels des centaines de milliers de travailleurs passés par Renault-Billancourt. On y trouve des livres témoignages publiés à compte d’auteur, des romans placés dans la grande littérature, des films documentaires et de fiction, des expériences mémorielles mêlant souvenirs et reproductions d’archives, etc. La liste en serait longue. On trouve même des travaux universitaires rendant compte de cette activité mémorielle. Celle-ci devient parfois un territoire de controverses, voire un champ d’affrontements. Certains chercheurs se souviennent d’avoir participé à un colloque sur cette mémoire de Billancourt, au cours de laquelle, par-dessus leurs interventions académiques, des anciens de Renault se disputaient l’hégémonie sur ce territoire mémoriel : les polémiques opposaient alors l’Atris, Association des travailleurs Renault de l’île Seguin dont sont issus la plupart des interlocutrices et interlocuteurs de Laurence Bagot, et l’Amétis qui réunissait contre elle plutôt d’anciens cadres et agents de maîtrise. C’était en 2004, et l’on imaginait, après l’architecte Jean Nouvel, qu’il serait possible de constituer sur l’Ile Seguin un lieu public pour entretenir cette mémoire. L’encadrement ne voulait pas laisser aux seuls ex-syndicalistes l’usage d’un tel lieu. Mais les logiques d’argent combinées à des désirs d’effacement l’ont emporté et la ville ne compte que de rares traces de l’usine qui fut pendant près d’un demi-siècle la plus grande de France. Une fois ces espérances retombées, restent les anciens salariés dont les initiatives mémorielles reprennent leur cours et réécrivent le passé usinier. Laurence Bagot perpétue ce mouvement. Elle réinterroge avec la fraîcheur de son présent des personnes dont certaines ont déjà laissé ailleurs un ou deux témoignages, et renouvellent ici leur récit personnel. Les filtres syndicaux s’estompent, les parcours personnels s’accentuent, l’avant et l’après-Renault s’épaississent, on l’a vu. Et l’on se prend à penser qu’il est temps qu’à l’instar des historiens du temps présent, ceux qui explorent la France du XXe siècle s’attachent à écrire l’histoire de la mémoire sociale de la période. Dans cette perspective, retracer la mémoire de Billancourt avec ses vicissitudes serait un beau chantier.


Nicolas Hatzfeld.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays