Kenneth C. Davis, Une Culture à deux balles : la révolution du livre de poche aux États-Unis.

Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, 2015 [1984], 496 p.

par Sylvain Lesage  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est singulier à plus d’un titre. Écrit il y a plus de trente ans sur fond de crise de l’édition de poche américaine (hausse des prix, course aux acquisitions dans une recherche effrénée de best-sellers, réduction des points de vente), il offre un panorama riche de la transformation profonde des circuits de production, de diffusion et des publics du livre aux États-Unis, sans proposer pour autant de réponse réellement satisfaisante aux questions qu’il soulève.

Kenneth Davis restitue ici avec beaucoup de vivacité les contours et les acteurs du paperbacking of America, judicieux sous-titre que l’édition français ne peut que pauvrement traduire en « révolution du livre de poche ». De la création en 1939 de Pocket Books par Robert de Graff à la revente brutale en 1984 de Fawcett par CBS, Kenneth Davis restitue un demi-siècle de profondes transformations du marché du livre de poche aux États-Unis, en onze chapitres chronologiques.

Il en rappelle les ouvrages phares, ces best-sellers qui transforment non seulement la perception qu’ont les éditeurs de leurs publics, mais qui plus largement reflètent, accompagnent ou transforment les mentalités américaines. Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage de traiter sur un même pied, comme autant de phénomènes de l’édition, Jack Kerouac, Norman Mailer, Taylor Caldwell et Ian Fleming, J.R.R. Tolkien et Mickey Spillane, William Shakespeare et le Dr Spock, dont le Baby and Child Care sorti en 1946 est devenu le deuxième livre le plus vendu aux États-Unis, derrière la Bible. Mais Davis s’attache avant tout aux éditeurs (pour l’essentiel Pocket Books, créé en 1939, Avon en 1941, la Popular Library et Dell en 1943, Bantam Books en 1945, la New American Library en 1948) et évoquant plus sommairement les maisons aux lisières de ce marché. Plus que les structures, dont il trace à grands traits l’évolution, Davis dresse le portrait des hommes qui marquent l’histoire de ce secteur : Kurt Enoch, Ian Ballantine, Allen Lane, Robert de Graff, Victor Weybright ou encore Barney Rosset, le « trafiquant de porno » à la tête de Grove Press, qui enfreint le premier l’interdiction de publication qui frappe Lady Chatterley’s Lover de D. H. Lawrence et publie également Henry Miller.

Kenneth C. Davis fournit un aperçu passionnant des débuts de l’industrie du poche, évoquant ces entrepreneurs féroces qui mettent sur pied des appareils de distribution efficaces, s’appuyant sur le réseau des kiosques et des drugstores pour élargir considérablement les points d’accès aux livres pour les Américains. En partant du lancement de Pocket Books en 1939 par Robert de Graff, Kenneth Davis n’omet pas les racines européennes du livre de poche, signalant ainsi les éditions Tauchnitz, l’Albatross Modern Continental Library ou Penguin. Cette démarche, qui voit la naissance du livre de poche dans les collections rééditant des classiques sous un format accessible, fait pourtant l’impasse sur un siècle d’histoire du livre de poche. En France, de la « Bibliothèque Charpentier » à la « Collection Michel Lévy » en passant par la « Bibliothèque des chemins de fer » d’Hachette, les caractéristiques morphologiques ou sociales du livre de poche sont bien présentes dès le milieu du XIXe siècle ; cependant, la modernité de ces collections est surtout inscrite dans leur « capacité à toucher toutes les catégories, toutes les générations, les deux sexes, donc l’irruption d’une civilisation où la culture de masse homogénéise les comportements et les loisirs qui se révèle déterminante »1. Dans le cas américain, la filiation avec le pulp est évoquée mais sur le mode du repoussoir, sans que l’auteur ne s’interroge sur la manière dont le pulp a pu préparer l’avènement d’un nouveau marché dans la construction de compétences techniques et la structuration d’un lectorat de masse2. Car l’un des impensés du livre réside là : en quoi consiste la lecture de masse ? S’agit-il de l’alphabétisation du peuple, de la constitution d’une culture littéraire partagée, de l’effacement de barrières culturelles entre les lectures d’une élite et les lectures du peuple ?

Ces questions sont au cœur de l’histoire culturelle et de l’histoire du livre, et restent totalement ignorées par Davis – et pour cause : l’ouvrage, datant de 1984, est écrit au moment où les travaux des historiens du livre prennent leur essor. Mais on peut alors s’interroger sur l’utilité d’un tel ouvrage aujourd’hui, en particulier s’il n’est pas accompagné d’un appareil critique conséquent. Le chapitre IV, « Ils étaient sacrifiables », consacré au rôle de la Seconde Guerre mondiale dans la popularisation du poche, témoigne de l’impasse que fait Davis sur les pratiques de lecture. Les Armed Services Editions (1 180 titres et 123 millions d’exemplaires distribués gratuitement pendant la guerre, selon les comptes de Paula Rabinowitz) créent en effet un important groupe de lecteurs qui, de retour au pays, contribue à faire décoller l’industrie éditoriale. Mais ces ouvrages « firent-ils de personnes qui avaient peu l’habitude de lire des adeptes de la lecture ? Ont-ils modifié le taux d’alphabétisation des forces armées ? » (p. 115). Davis ne fait que poser les questions centrales : il s’arrête au seuil des mutations techniques et économiques, sans envisager pleinement la transformation des manières de lire induites par cet accès simplifié au livre.

Tout aussi problématique est la dimension scientifique de l’ouvrage. Kenneth C. Davis, qui signait là son premier ouvrage, est connu pour ses histoires populaires de la série Don’t know much about…, sous forme de questions / réponses. Une Culture à deux balles se lit comme un roman d’aventures, avec ses coups de théâtre et ses formules frappantes. La plume vivante de Kenneth Davis incarne les enjeux arides des restructurations capitalistiques, des luttes bureaucratiques dans un récit vivant, chaleureux, drôle. Mais si le document est passionnant, son statut est singulier pour l’historien qui n’a là à se mettre sous la dent pas la moindre archive, pas la moindre source et très peu de notes. Compilation d’articles de journaux et de biographies (du moins doit-on le supposer, car rien n’est explicite), l’ouvrage de Davis fournit un document fascinant pour les chercheurs spécialisés dans le livre et l’édition, que ce soit sur les circuits de distribution et le déplacement du centre de gravité du marché du livre, les mobilisations morales dont le livre de poche fait l’objet, le déplacement des frontières du bon goût et de l’obscénité. Mais il s’avère pourtant d’une utilité très relative, tant le travail de contextualisation de ces enjeux reste limité. Le chapitre VIII par exemple (« Une lady au tribunal »), centré autour de la publication par Barney Rosset de Lady Chatterley’s Lover, restitue la teneur d’échanges peu amènes entre éditeurs et élus au sein du Select Committee on Current Pornographic Materials de la Chambre des représentants. Mais il n’explique rien des motifs, acteurs et contours de ces mobilisations qui conduisent à l’inscription du problème des effets néfastes des lectures du peuple et de la jeunesse à l’agenda parlementaire, des méandres tortueux de la définition judiciaire de l’obscénité3.

Le panorama très riche esquissé par Kenneth Davis paraît devoir être éclairé par des annexes sérieuses, comme par exemple des tableaux récapitulatifs des titres publiés, voire des tirages, même s’il s’agit de données délicates à compiler. Or ces informations – dont la provenance est rarement explicitée –, sans être totalement absentes, sont disséminées au gré des chapitres, parfois au détour de paragraphes résumant l’intrigue d’un livre ou les avanies de tel éditeur. Et elles sont alors d’autant moins utilisables que le livre ne comporte qu’un sommaire expéditif, sans la moindre table récapitulative de ces différentes listes, qui aurait pu faire de l’ouvrage un outil de travail intéressant.

On peut donc regretter les limites du travail éditorial mené autour de cet ouvrage. On aurait été en droit d’attendre une véritable édition scientifique d’un tel texte, accompagnant au minimum l’ouvrage d’une mise au point bibliographique restituant trois décennies de travaux en histoire du livre, menés aux États-Unis et ailleurs, et qui éclaireraient d’un jour très différent un ouvrage bien daté. La préface de Bertrand Legendre, qui relie les débats américains autour de la valeur du livre de poche et des dangers qu’il fait peser sur la culture aux débats français sur les mêmes termes, reste insuffisante pour offrir une mise en perspective utile au lecteur d’aujourd’hui. L’ouvrage n’en offre pas moins un contrepoint passionnant aux débats entourant « l’apparition » française du livre de poche4.

Sylvain LESAGE


 
  1. J.-Y. MOLLIER, « Le livre de poche avant le “poche”  », dans J.-Y. MOLLIER et L. TRUNEL, dir., Du “poche” aux collections de poche, Liège, Céfal, Les Cahiers des paralittératures n°10, p. 46.
  2. Sur le pulp, voir P. RABINOWITZ, American Pulp. How Paperbacks Brought Modernism to Main Street. Princeton, Princeton University Press, 2014.
  3. B. BEATY, Fredric Wertham and the Critique of Mass Culture. Jackson, University Press of Mississippi, 2005. Sur les paniques morales liées à la lecture en France, voir notamment A. STORA-LAMARRE, L’Enfer de la IIIe République : censeurs et pornographes (1881-1914), Paris, Imago, 1989 et Th. CRÉPIN, « Haro sur le gangster ! » : la moralisation de la presse enfantine, 1934-1954, Paris, CNRS, 2001
  4. Voir également sur cet aspect B. LEGENDRE, « Les débuts de l’édition de poche en France : entre l’industrie et le social (1953–1970) », Mémoires du livre vol. 2, n°1, 2010, [disponible en ligne :http://id.erudit.org/iderudit/045320ar].


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