Karine SALOMÉ, L’Ouragan homicide. L’attentat politique en France au XIXe siècle.

par Gilles Malandain  Du même auteur

Karine SALOMÉ. – L’Ouragan homicide. L’attentat politique en France au XIXe siècle. Seyssel, Champ Vallon, 2010, 322 pages. « Époques ».

Assez étonnamment, il n’existait pas jusqu’ici d’essai de synthèse de ce niveau sur un phénomène, l’attentat politique, dont l’actualité est évidente, mais dont la profondeur historique est finalement peu interrogée[1]. Dans ce livre, Karine Salomé montre que l’attentat contemporain, essentiellement fils de la Révolution, devient une éventualité relativement familière dès le premier XIXe siècle. En s’appuyant sur l’analyse des événements marquants qu’ont été les attentats de la rue Saint-Nicaise (Noël 1800), de Fieschi (juillet 1835), d’Orsini (janvier 1858), mais aussi des projets et tentatives moins connus qui les entourent et qui jalonnent la période, elle remet ainsi en perspective le moment anarchiste des années 1880 et 1890, souvent perçu comme inaugural dans l’histoire de la violence « terroriste » propre à notre temps. Dès 1800 en effet, l’usage « aveugle » de l’explosif signale une rupture profonde dans l’histoire du meurtre politique, rupture non pas seulement technique mais caractéristique d’un âge démocratique, où la politique ne se confine plus dans les palais ou dans des combats singuliers. Le corps du souverain reste certes la cible principale, ou apparente, de ces « machines infernales », ainsi d’ailleurs que d’une partie des attentats anarchistes eux-mêmes – dont les victimes ne sont jamais choisies entièrement au hasard (forces de l’ordre, clients d’un établissement bourgeois…). L’attentat ne cesse donc pas de toucher au régicide ou à l’assassinat politique « classique », mais il ajoute une dimension plus massive, démonstrative et perturbatrice, qui vise si l’on peut dire un corps politique élargi, ou en d’autres termes, « l’opinion ». Cet élargissement du corps politique rend d’ailleurs toujours plus vain l’attentat comme assassinat – même si la mort du Premier consul ou de Napoléon III aurait sans doute été très déstabilisatrice – tandis que les « victimes innocentes » des bombes se retournent inévitablement contre les « attentateurs », faisant toujours jouer l’attentat au profit du pouvoir qu’il attaque. Dans ces conditions, l’attentat est un acte paradoxal et suicide, qui ne peut réussir que dans sa dimension sacrificielle ou « déclarative » ; à cet égard, c’est sans doute Orsini qui a le plus « réussi », si l’on admet qu’il a contribué à décider l’intervention française en Italie.

Alliant clarté et finesse, l’étude saisit les attentats dans toutes leurs dimensions, d’abord en s’affranchissant du récit chronologique à travers quatre chapitres synthétiques, puis (chap. 5) dans une vue d’ensemble de chacun des grands « moments » considérés : le Consulat, la Monarchie de Juillet, les premières années du Second Empire et la fin du siècle. Dans un premier temps, l’auteure part des événements eux-mêmes comme « carnages », en s’inscrivant dans les courants novateurs de l’histoire de la violence – violence révolutionnaire, certes, mais aussi violence de guerre – et du corps meurtri, et en montrant bien la sidération spécifique que suscite l’attentat à l’explosif et le sentiment croissant d’une « déshumanisation » (ou d’une déshéroïsation) des morts. La consternation laisse place à des « émotions » diverses, parmi lesquelles dominent évidemment l’indignation ou même la colère, dont cependant la mesure précise paraît difficile tant les sources en la matière sont biaisées. La gestion de l’information, la scrutation et le « gouvernement » des réactions, leur exploitation aussi, ainsi que le traitement des manifestations dissidentes, et enfin le « sentiment d’insécurité » provoqué par les attentats, surtout dans les années 1890, sont tour à tour analysés. Le chapitre 3 propose ensuite une perspective originale sur les enquêtes, souvent particulièrement minutieuses, que motivent ces événements à la fois spectaculaires et opaques. Des enquêtes que l’imaginaire du complot nourrit et rend plus compliquées, ou plus ambiguës, tant il est difficile de le circonscrire, quand il ne se retourne pas contre le pouvoir (surtout lorsque l’opposition peut s’exprimer, comme au début des années 1830). Enfin le chapitre 4 s’arrête sur les auteurs d’attentat, permettant à la fois de faire émerger quelques figures, comme le trop oublié Alibaud, auteur en juin 1836 d’un coup de feu contre la voiture royale – et d’un beau discours de justification du régicide, objet d’une censure révélatrice –, et surtout d’analyser le regard du siècle sur un « type criminel » toujours ambigu, et résistant aux élaborations systématiques de la criminologie naissante.

La récapitulation qui fait suite à ces développements permet de revenir sur le sens de ces actes à la « modernité » paradoxale, au regard de l’évolution des cultures politiques et du répertoire de l’action subversive au cours du XIXe siècle. Ce sens peut être interrogé à trois niveaux : celui des « intentions » de leurs auteurs, sur lesquelles priment souvent les hypothèses, celui des interprétations dominantes au moment où ils surviennent (ce qui appelle un retour sur les formes d’intelligibilité de l’événement et sur les politiques de l’attentat menées par les différents régimes) et celui de l’analyse rétrospective, nourrie par exemple par les travaux de science politique, à partir des classiques de Ted Gurr et de Charles Tilly. C’est sans doute sur la Monarchie de Juillet que la relecture que propose Karine Salomé apparaît la plus novatrice puisque c’est au fond la première étude d’ensemble aussi fouillée des attentats répétés contre les Orléans, où l’on peut voir un sursaut plus ou moins désespéré de l’élan insurrectionnel. Mais, dans la continuité, les pages sur le Second Empire et la résurgence du tyrannicide s’avèrent également passionnantes, ainsi que la synthèse équilibrée sur les attentats anarchistes – gros dossier, évidemment plus travaillé, plus controversé aussi, et plus difficile à traiter à une échelle seulement nationale. Dans tous les cas, l’auteure allie l’exploration de nombreuses sources manuscrites et imprimées aux apports d’une bibliographie très à jour, et mène ainsi à bien, comme le montre une dense conclusion, sa réflexion sur l’histoire politique contemporaine dont la violence « déclarative » reste une dimension fondamentale.


[1] On pourra également se reporter au dossier « L’attentat, objet d’histoire » qui doit être publié à l’automne 2011 dans La Révolution française. Cahiers de l’IHRF (sous la direction de G. Malandain, G. Mazeau et K. Salomé).

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