Karine Salomé, Je prie pour Carnot qui va être assassiné ce soir. Un attentat contre la République, 24 juin 1894.

Paris, Vendémiaire Éditions, 2012, 186 p.

par Pierre-Yves Baudot  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le 24 juin 1894, à Lyon, Sadi Carnot est assassiné d’un coup de couteau par un anarchiste italien, Santo Caserio. Condamné à mort, celui-ci est exécuté le 16 août à 5 heures du matin devant plus de 3000 personnes. Dans un petit ouvrage, vif et très bien écrit, Karine Salomé fait revivre l’esprit de l’été 1894. Pour saisir les différentes facettes de l’événement, elle démêle la pelote des significations, des institutions et des acteurs qui ont fait cette période.

Premier fil : la propagande par le fait. L’auteure rappelle dans une chronologie la longue succession des attentats anarchistes ayant marqué, en Europe et en France, la période 1880-1894. Sans rediscuter l’historiographie de cette période et du mouvement anarchiste, elle montre simplement comment la menace criminelle anarchiste est progressivement définie comme terroriste, et comment l’attentat contre Sadi Carnot s’inscrit dans cette entreprise de qualification progressive. Les débats sur la qualification spécifique du crime par une juridiction d’exception ou à l’inverse son inscription dans le droit commun ne sont pas là encore précisément détaillés, d’importants travaux ayant déjà fait le point sur cette controverse1. Ce n’est pas là ce qui intéresse Karine Salomé, qui entreprend de décrire l’esprit de ce temps, c’est-à-dire des différentes histoires dont il est fait.

À l’histoire de la propagande par le fait, l’assassinat de Carnot renvoie, second fil, à l’histoire même de la fonction présidentielle. Celle-ci n’est en effet pas uniquement questionnée par la façon dont le successeur va être désigné, à l’issue d’une courte période de vacance du pouvoir. La volonté de Carnot de renouer avec les voyages en Province l’amène à privilégier un contact direct avec la population. C’est ainsi que le Secrétaire général et Chef de la Maison militaire de l’Élysée, le Général Borius, présent dans la voiture avec Carnot mais visiblement épuisé de fatigue, explique l’absence de policiers sur les marches de la voiture et l’allure très lente de celle-ci, sous le feu des critiques de son prédécesseur, le général Brugère, qui insiste quant à lui sur les précautions qu’il appliquait systématiquement dans l’organisation des déplacements présidentiels. Conflits d’expertise, la protection de la personne présidentielle est aussi un conflit de services administratifs, entre les services de l’Élysée et ceux de police, insuffisamment mobilisés pour assurer la protection du Président en dépit des deux tentatives avortées les années précédentes. Ce n’est qu’en 1934, après l’assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou, ministre des Affaires Étrangères, que le service des voyages officiels et de la sécurité des hautes personnalités sera créé. L’assassinat de Carnot raconte alors également l’histoire de l’institutionnalisation de la fonction présidentielle. Les éloges funèbres participent également de ce mouvement. La presse républicaine met en évidence l’inutilité d’un régicide en République. Georges Clemenceau avance ainsi que « frapper le premier magistrat de la République ne change rien et ne peut rien changer » (p. 105), tandis que, sous couvert de participer au concert des éloges, de subtiles fausses notes apparaissent ici ou là, raillant le président « le moins fait de tous les chefs d’État pour appeler sur sa tête une haine personnelle ou provoquer un acte de fanatisme politique » (p. 105), comme l’écrit le Journal des Débats pour railler le « président-soliveau ». Comparant les termes employés par la presse lors de son élection à la présidence de la République à ceux utilisés à son enterrement, l’auteure met en évidence l’effet propre de l’événement sur le discours politique, amenant à glorifier les défauts passés. Mais elle indique également la possibilité que le défunt ait lui-même participé, par la façon dont il a pratiqué la fonction présidentielle, à instituer une fonction faisant encore largement l’unanimité contre elle lorsqu’il y avait été élu. Enfin, le déroulement même des obsèques, procession gigantesque dans les rues de Paris, de l’Élysée au Panthéon, glorifie tant la profession politique que la République, exaltant le sacrifice d’un élu pour le service de la Nation.

Troisième fil, cet événement s’inscrit aussi dans une histoire plus longue de la xénophobie, en réactivant les conflits qui avaient marqué quatre ans plus tôt la ville d’Aigues-Mortes. Dans toute la France, et surtout à Lyon, des Italiens sont frappés, des commerces vandalisés. L’événement amène plusieurs milliers d’Italiens à quitter le pays, sous les insultes de la foule, notamment à la gare des Brotteaux à Lyon. Le calme reviendra assez vite, plusieurs meneurs sont condamnés à une ou plusieurs années de prisons.

Quatrième fil : la compréhension du criminel. Caserio est l’objet de toutes les attentions des criminologues de l’époque, qui utilisent son cas pour défendre leurs théories. Alexandre Lacassagne est présent dans la chambre funèbre de Carnot et examine Caserio. L’aliéniste Emmanuel Régis, qui avait publié une analyse des régicides en 1890, demande à faire de même. Cesare Lombroso publiera dans Les Anarchistes en 1897 les résultats de son investigation sur Caserio, y voyant la confirmation de sa thèse sur les « criminels nés ». Le débat n’est pas uniquement scientifique : il porte sur la responsabilité pénale de Caserio qui se défend lui-même d’être fou.

L’été 1894 s’achève sur l’exécution de Caserio. Karine Salomé pousse l’investigation jusqu’à en traquer les derniers soubresauts dans les inscriptions urbaines vantant le crime et à relater les prolongements mémoriels, dans les rues baptisées du nom de Carnot. La lecture de l’ouvrage s’achève avec un sentiment ambivalent : celui d’avoir saisi l’esprit d’une époque, dans les modalités de construction du sens de l’événement. Mais le sentiment du lecteur est aussi celui de n’avoir pas réellement avoir saisi la place que l’historienne assigne à cet événement. Simple façon de tracer un sillon profond dans l’histoire politique et culturelle française de la République naissante, prétexte pour raconter une époque ? Ou à l’inverse, cet événement est-il un moment tranchant, brisant la continuité de l’histoire, remettant en cause des modes de protestation, provoquant l’institution définitive de la fonction présidentielle ou de la République, ou la démonétisation des modalités violentes de protestation ? Que se joue-t-il dans cet événement ? Quelle épreuve passe la République à cette occasion ? Le fil du récit mis en place par l’historienne emporte le lecteur qui saisit les controverses et les oppositions structurant cette époque. Mais une fois refermé cet exposé, faute d’avoir expliqué l’importance des enjeux, le lecteur – ou la lectrice – n’en sait guère plus sur la neutralisation du risque réussie par les acteurs politiques lors de l’été 1894. À l’inverse, K. Salomé avance que « pour la grande majorité de la population, l’assassinat du président n’a pas mis la République en danger » (p. 146). Ce faisant, elle ne peut saisir l’événement comme un élément venant probablement troubler l’ordre de dévolution des pouvoirs en République. De même, en n’ayant pas positionné cet événement dans l’histoire plus large des rapports entre Église et République, elle ne décrit pas le lit de mort de Carnot, qui reçoit les derniers sacrements, et dont la dépouille passe par Notre-Dame avant de rejoindre le Panthéon, comme l’un des éléments d’une controverse dont l’ampleur à la fin du XIXe siècle n’est pas à démontrer, celle des relations entre la République et l’Église catholique.


Pierre-Yves Baudot


1. J.-P. MACHELON, La République contre les libertés? Les restrictions aux libertés publiques de 1879 à 1914, Paris, Presses de la FNSP, 1976.


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