Karine Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché, 2000

Clément (Karine), Les ouvriers russes dans la tourmente du marché, Paris, Syllepse, 2000, 250 pages

par Jean-Paul Depretto  Du même auteur

Les travaux de chercheurs français sur les ouvriers russes d’aujourd’hui n’abondent pas ; aussi faut-il se réjouir de la publication du livre de K. Clément. Cette jeune sociologue s’est mise en quête du « devenir de ce qui fut appelé un temps la “classe ouvrière” » (p.15) : il s’agit de s’interroger sur la capacité d’action collective des ouvriers. Pour cela, elle a mené à partir de 1994 des enquêtes dans douze entreprises de Moscou et de province, appartenant à plusieurs branches, de statut juridique et de situation économique divers. Quatre méthodes ont été employées pour recueillir des données :

  • des entretiens individuels ou collectifs, dont une partie a été soumise à un traitement quantitatif,
  • des observations directes,
  • la lecture de monographies d’entreprise réalisées par des sociologues russes,
  • l’utilisation des médias.
  • L’auteur commence par retracer l’historique des luttes ouvrières depuis 1989.

Les années 1989-1991 sont marquées par la mobilisation anticommuniste ; après le putsch manqué d’août 1991, le mouvement s’affaiblit et atteint son point le plus bas en 1993, au moment où le conflit entre B. Eltsine et le Parlement fait craindre la guerre civile. A partir de 1994, les conflits du travail se multiplient : en 1998, les mineurs s’engagent dans une grève massive, et radicale par ses formes d’action. Mais les années 1999-2000 voient à nouveau régresser la protestation collective. K. Clément analyse les « freins » et les « moteurs » subjectifs de la mobilisation : « l’aspiration à la solidarité et la conviction qu’elle est atteignable » (p.81) coexistent avec la peur du licenciement. Les dirigeants d’entreprise et les gouvernants cherchent non sans succès à imposer aux ouvriers leur vision individualiste de la société : les militants jouent un rôle déterminant lorsqu’ils tentent de combattre ces représentations, en s’appuyant sur l’expérience vécue.

Le chapitre suivant décrit la condition ouvrière, telle qu’elle résulte des réformes libérales des années 1990 : aggravation de la pauvreté, désintégration du système de protection sociale, menace du chômage, qui rompt avec la garantie de l’emploi assurée par le régime soviétique ; l’exploitation prend le « nouveau visage » de la flexibilité (p.94). K. Clément s’arrête longuement sur la « débrouille » qui, pour de nombreux observateurs, relativise l’ampleur de la pauvreté : selon elle, il ne faut pas exagérer son apport en termes de revenus. Au fond, la « débrouille » n’est qu’une forme de travail « qui ne dit pas son nom » (p.102), effectué le plus souvent dans le secteur informel et marqué avant tout par la précarité. Les ouvriers jugent cependant la « débrouille » de façon diverse : certains y voient « la preuve de leur capacité d’autonomie individuelle » (p.101) ; d’autres la vivent comme une atteinte à leur dignité. Pour les syndicalistes, c’est une solution individualiste, qui nuit à la solidarité et aux luttes collectives. Malgré la massive déstabilisation du salariat survenue depuis 1992, on observe d’indéniables continuités historiques avec l’URSS : par exemple, la flexibilité, la « débrouille » et les activités informelles ont des antécédents dans la « société de l’ombre » de la période soviétique. Mais les évolutions que connaît actuellement la Russie n’ont rien d’exotique : « le marché du travail (…) s’engage finalement sur la même pente que celle des pays occidentaux » : dérégulation, flexibilisation et précarisation (p.109). L’auteur renvoie ici aux travaux de sociologues français (R. Castel, S. Beaud et M. Pialoux).

Dans ces conditions, le « désarroi identitaire » n’a rien pour étonner : « La majorité des ouvriers s’enfoncent (…) sur la pente de la désubjectivation, c’est-à-dire de la dépossession de soi, de ce qui fait de l’individu un sujet, un être humain » (p.120). Une proportion importante des personnes interrogées éprouve un sentiment d’inutilité, intériorisant ainsi les discours des hommes politiques et des économistes sur les ouvriers « superflus » et « inadaptés » au marché. D’autres, plus nombreuses, se déclarent opprimées, écrasées, bafouées dans leur dignité, déniées de droits. Presque toutes rejettent l’idée « d’appartenance à la “classe ouvrière”, catégorie minée par des années de rhétorique ouvriériste soviétique » (p.113). Au total, ce sont la passivité, la résignation et l’autodénigrement qui dominent : seule une minorité de militants parvient « à se réapproprier l’identité ouvrière » (p.114) en faisant du travail « l’enjeu d’une lutte pour sa qualification et son contrôle » (p.117). K. Clément consacre de belles pages à deux militants, Vitali Chichkariov (Moscou) et Dimitri Igochin (Nijni-Novgorod).

Phénomène classique, le monde ouvrier est parcouru de multiples divisions internes : « En partie héritée de la période soviétique, l’atomisation ouvrière prend une nouvelle vigueur avec le renforcement des logiques de marché » (p.124-125). Au total, l’atelier ne favorise guère le développement de la solidarité ; comme le travail pénètre toutes les relations de la sphère privée, le voisinage et la famille ne permettent pas de nouer des liens sociaux plus structurés. Sur les rapports entre Russes et non-Russes, l’auteur se montre nuancée (mais la question demanderait à être approfondie) : les tensions ethniques à l’usine, écrit-elle, sont « fortement atténuées » par le sentiment de subir le même sort (p.131). Les jeunes rejettent la profession de leurs parents : cette « coupure générationnelle » est « douloureusement ressentie par des ouvriers qui (…) se perçoivent comme (…) relégués dans un monde finissant » (p.132). Les femmes sont fortement présentes dans les actions collectives, mais c’est en tant que mères qu’elles revendiquent des droits : elles ne forment pas un groupe social spécifique qui se définirait par opposition avec les hommes. Au total, malgré la force des processus d’atomisation, une certaine « socialité » se maintient grâce à l’existence de « micro-groupes » et de « réseaux informels » (p.136) : brigades de travail et regroupements de militants (cf. le soviet des travailleurs de l’usine automobile de Moscou). Mais K. Clément insiste sur la faiblesse et la fragilité de ces réseaux : la solidarité horizontale est entravée « par l’ingérence des logiques verticales de pouvoir et de clientélisme » (p.140). Les ouvriers interrogés valorisent massivement la solidarité, mais beaucoup d’entre eux veulent protéger leur autonomie individuelle ; souvent, « les professions de foi en faveur de la solidarité s’accompagnent (…) de l’évocation » des nombreux obstacles à sa réalisation (p.142). La solidarité demeure latente, abstraite et s’exprime peu dans des actions communes.

La mobilisation collective est gênée « par une intégration (…) excessive aux centres de pouvoir extérieur à la collectivité ouvrière » (p.145). Les personnes interrogées se partagent presque également entre trois types de rapport à la hiérarchie de l’entreprise :

  • la subordination, qui conduit par exemple des responsables syndicaux à collaborer avec la direction, dans l’espoir d’obtenir de celle-ci des avantages ; dans ce cadre, les ouvriers russes acceptent un certain paternalisme,
  • l’opposition latente, qui ne se traduit que faiblement par des actions collectives,
  • le refus de toute relation avec les dirigeants pour affirmer son indépendance.

L’héritage de l’URSS pèse lourdement sur le syndicalisme : la FNPR, descendante en droite ligne des syndicats soviétiques, regroupe encore 56% des salariés, soit quarante millions de personnes. De nouvelles organisations ont cependant vu le jour en 1989-1990 : Sotsprof et Zachtchita. Mais les ouvriers « ne mâchent pas leurs mots » sur les syndicats quels qu’ils soient (p.153) : ils critiquent le manque d’information, la collusion avec la direction, les divisions entre organisations et l’insuffisante protection des droits des salariés. Seule une minorité reconnaît quelque utilité à ces organisations ; bien qu’en majorité réticents à se mobiliser, les ouvriers voudraient des syndicalistes plus combatifs. La direction nationale de la FNPR, ralliée à V. Poutine, ne mène plus aucune action collective de protestation et reste fidèle à une attitude de collaboration avec les directeurs d’usine, mais les « nouveaux syndicats » se montrent plus offensifs ; toutefois,à la base, même les syndicalistes de la FNPR évoluent vers l’opposition. Les organisations professionnelles consacrent beaucoup d’efforts au maintien d’un minimum de services sociaux (logements, soins médicaux, etc.) dans les entreprises, qui tendent à s’en débarrasser ou à restreindre leurs dépenses ; dans la majorité des cas, elles essaient de concilier cette fonction de protection sociale, typique de l’ère soviétique, et une action plus militante axée sur les salaires et l’emploi. Mais, malgré ces tentatives de réforme, la tendance générale reste à la collaboration avec les directeurs d’usine : cette pratique contribue au discrédit des syndicats, qui n’ont pas réussi à renouer des rapports de confiance avec leur base. Les organisations professionnelles « n’offrent pas de cadre (…) propice à la construction et à la mobilisation d’un groupe social » (p.167) : ce fait explique en partie la faiblesse de la mobilisation ouvrière.

Les partis politiques eux aussi sont « complètement décrédibilisés » (p.184) aux yeux de la majorité, mais cela ne signifie pas absence d’intérêt pour les affaires publiques. Les personnes interrogées expriment mépris et haine vis-à-vis du pouvoir, perçu comme oligarchique, mais l’élection de V. Poutine à la présidence (mars 2000) semble avoir redonné aux autorités une certaine « légitimité symbolique » (p.175). À partir des entretiens qu’elle a menés, K. Clément distingue quatre types de rapport au politique :

  • le « légitimisme », ou soumission volontaire à la domination, qui est le fait d’une faible proportion des ouvriers,
  • le souci du bien commun, porté par une conception éthique du politique, la plus répandue chez les gens interrogés,
  • la non-participation comme renonciation au politique, liée à un sentiment d’impuissance,
  • la non-participation comme résistance à la domination.

Une minorité non négligeable exprime des « convictions socialisantes », au sens large du terme : l’étiquette de « communiste » est en général récusée comme insultante et déformante. La « sensibilité socialisante » est faite d’attachement à la justice sociale et d’opposition à l’accaparement des richesses par les capitalistes ; elle s’accompagne le plus souvent d’une « conscience de classe » affirmée. Mais il ne s’agit pas d’un « contre-projet politique structuré » (p.189). Les ouvriers « socialisants » sont les plus critiques envers le KPRF de G. Ziouganov, accusé d’être « conservateur » et « opportuniste » : ils se tournent donc plutôt vers des organisations de gauche plus radicales, mais ces groupes divers ont des effectifs très modestes. Lorsqu’ils ont présenté des listes communes aux élections législatives de 1995 et 1999, ils ont recueilli moins de 5% des suffrages. En fait, ces ouvriers « socialisants » ne parviennent pas à « trouver une traduction adéquate de leurs idéaux » dans les partis existants (p.194). Le paysage politique est brouillé : le KPRF, par exemple, développe des thèmes nationalistes et étatiques ; ses rivaux de gauche adoptent souvent un langage dogmatique et extrémiste, qui rebute. En fait, il n’existe pas de projet collectif mobilisateur.

En somme, le monde ouvrier apparaît comme éclaté. La notion d’exclusion proposée par A. Touraine n’est pas pertinente sur le plan scientifique, mais elle rend compte des représentations que les personnes interrogées se font de leur place dans la société : elles expriment des sentiments d’impuissance, d’isolement ou d’inutilité. Confrontés à la menace de l’exclusion, « les ouvriers sont tentés de lui préférer l’exploitation qui fait d’eux des exploités mais tout de même quelque chose plutôt que rien » (p.207). Dans l’espace public, ils sont « traités comme des non-sujets » (p.218) : à chacune de leurs mobilisations, la presse les présente comme des irresponsables, des imbéciles ou des extrémistes en puissance et agite le spectre de la guerre civile. Aspirant à la reconnaissance en tant qu’hommes dignes de ce nom, ils s’évertuent à apparaître comme des travailleurs « modérés, honnêtes et consciencieux » (p.211) : ils sont ainsi conduits à accepter la légitimité des catégories imposées par les dominants. Mais ces mécanismes peuvent être combattus : certains ouvriers tentent de s’opposer aux processus d’aliénation à partir de leurs convictions et de leurs aspirations à la solidarité, à l’éthique ou à des projets « socialisants ». Le déterminisme est ainsi limité par « les ruades de l’humain » (p.219).

K. Clément conclut que les ouvriers russes sont malgré tout acteurs de leur propre histoire, même s’ils « subissent beaucoup » (p.221). Ils forment un groupe social « latent », mais non une « classe ouvrière » : l’auteur propose le terme de « prolétaires », définis comme « ceux qui vivent de leur seule force de travail, sans être protégés de la précarité par aucune garantie statutaire » (p. 222) ; cette identité n’a des chances de se concrétiser qu’en cas de mobilisation. Or, actuellement, c’est plutôt la démobilisation qui prédomine, pour quatre raisons :

  • le travail divise les ouvriers, qui se font concurrence pour en obtenir,
  • les rapports sociaux sont opaques : l’adversaire n’est pas clairement identifié : est-ce le gouvernement ? le directeur de l’entreprise ? les commerçants ? les nouveaux riches ? etc.,
  • syndicats et partis sont défaillants,
  • la sphère médiatico-politique traite les ouvriers comme relevant d’un passé à combattre ou à réformer. Ici, le rejet systématique, sans débat public, de toute l’expérience soviétique joue un grand rôle : les valeurs (par exemple la justice sociale) susceptibles de fournir des arguments contre le nouvel ordre « sont minées par leur assimilation » à cet héritage (p.225).

Les transformations que connaît la Russie sont aussi riches d’enseignements sur notre propre système démocratique : « L’Est nous tend le miroir de nos espoirs déçus et de notre démission. L’humanité ne gagne guère à éviter de s’y regarder » (p.227). De son expérience en Russie, K. Clément a retiré une leçon essentielle : « sans conflits, la démocratie se meurt ; sans discussion critique, la science déraille » (p.228).

Ce compte rendu n’est qu’un pâle reflet de ce livre passionnant : il faut lire les extraits d’entretiens cités, qui donnent vraiment l’impression d’entendre les voix des sans-voix, interrogés avec sympathie et chaleur humaine. K. Clément associe avec bonheur sens critique et forte implication personnelle. Pour réaliser son enquête, elle a dû vaincre bien des obstacles : méfiance des directions d’entreprise, incompréhension ironique de bien des sociologues russes, etc. Grâce à l’aide de militants, elle a pu pénétrer dans les usines discrètement, voire secrètement, et y observer les ouvriers au travail.

Sans rien retirer à mes éloges, je ferai cependant deux critiques. La première porte sur « l’historique des luttes depuis 1989 » (p.43-52) : l’auteur écrit que sa périodisation s’appuie sur la statistique officielle des grèves, mais ne cite pas de données chiffrées, ce qui empêche le lecteur de juger par lui-même et affaiblit donc la démonstration. L’ouvrage évoque à plusieurs reprises le passé soviétique comme élément d’explication du présent et s’appuie sur des travaux d’historiens : K. Clément souligne même, en citant H. Arendt (p.124), tout ce que « l’atomisation des ouvriers » doit au régime stalinien. Cela m’amène à ma seconde remarque : il est regrettable que soient ignorés les livres de D. Filtzer, qui avait dès 1986 analysé le « processus d’atomisation » et a poursuivi dans les années 1990 son projet d’écrire une histoire du prolétariat soviétique : le volume consacré à la perestroïka aurait pu renforcer l’argumentation de ce livre remarquable.



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