Karim Taharount, « On est chez nous ». Histoire des tentatives d’organisation politique de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988), préface de Thomas Kirzbaum

Paris, Solnitsata, 2017, 370 p

par Samir Hadj Belgacem  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLes ouvrages sur l’engagement politique dans les cités de logement social sont trop rares pour ne pas souligner la parution de l’ouvrage de Karim Taharount, issu d’une thèse d’histoire soutenue à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne en 20141. Le titre, « On est chez nous », n’est pas entièrement représentatif du contenu de l’ouvrage2, qui aborde l’histoire des tentatives d’organisation politique des populations immigrées et des quartiers populaires entre 1981 et 1988. L’auteur s’intéresse plus particulièrement à l’émergence d’une « mouvance autonome » au cours des années 1980, qui se compose de « jeunes immigrés » (p. 21). L’ouvrage suit un plan chronologique et se compose de trois parties intitulées : « Prologue (1981-1982) », « Émergence (1982-1983) » et « Espoir et désillusion (1983-1988) ». La première partie couvre la formation de plusieurs associations ou collectifs dans les cités de transit ou de logements sociaux des banlieues lyonnaises et parisiennes autour de problèmes de logements, de violences et de crimes à caractère « raciste » ou « sécuritaire ». La deuxième partie aborde les liens qui se tissent autour de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, un événement central qui suscite un ensemble d’attentes, d’aspirations, mais aussi de divergences et de conflits3. Si les années consécutives à la Marche sont bien détaillées, la dernière période (1986-1988) est moins riche.

L’ouvrage présente un format original et a été rédigé afin de toucher un public plus large que les seuls universitaires ou spécialistes. Cependant, les notes de rappels supposées faciliter la lecture sont extrêmement présentes. Un index des noms propres ou des mobilisations en fin d’ouvrage aurait peut-être permis d’alléger les renvois. Il se veut accessible tant aux « néophytes » qu’aux militants, aux élus ou encore aux divers professionnels (p. 27). L’auteur a cherché à ce que l’ouvrage puisse être lu de manière sélective, partielle, voire résumée. Ainsi, l’introduction s’accompagne d’un long prologue et la conclusion prend la forme d’une synthèse assez longue. Un épilogue, intitulé « Une histoire inachevée », clôt l’ouvrage en faisant le lien avec la période plus récente. Les matériaux mobilisés sont riches (articles, documents imprimés et émissions télévisées). L’ouvrage s’appuie sur un corpus d’entretiens de première main (80 entretiens semi-directifs), fait assez rare pour un travail d’historien, complété par l’exploration de la presse militante de l’époque. Les entretiens auprès de militants fournissent un ensemble de détails et d’informations biographiques parfois inédites. L’auteur accompagne ses portraits de militants de photos d’époque et évoque leurs participations à différents événements. Karim Taharount cherche à comprendre « comment la mouvance étudiée s’est mise en place et quels étaient sa composition, ses objectifs, son fonctionnement et ses modes d’action » (p. 26). Il tente plus particulièrement de saisir « pourquoi cette mouvance n’a pas réussi à se structurer et s’imposer à l’échelle nationale » (p. 26).

Les éléments de réponse à cette problématique se trouvent principalement en conclusion. L’auteur distingue plusieurs difficultés pour expliquer l’échec d’une structuration de cette « mouvance autonome » à l’échelle nationale. Il évoque d’abord les difficultés liées à l’existence d’une « base » organisationnelle « restreinte et divisée » (p. 316), à la représentation d’un groupe fortement stigmatisé, à la faiblesse des moyens financiers et des soutiens politiques ou encore à la force des adversaires et des concurrents de cette « mouvance ». L’auteur souligne aussi le cadre organisationnel informel et peu institutionnalisé, qui a pu contribuer à des débats sans finalité organisationnelle, à une relative absence de structure décisionnelle et des désaccords sur le projet commun à défendre de même que sur le type d’organisation à privilégier (coordination, fédération, mouvement, lobby, parti). Si les facteurs identifiés ne sont pas inédits, l’auteur a le mérite de chercher à les expliciter et à les discuter. Ces difficultés organisationnelles sont similaires à celles observées, de longue date, dans les mouvements sociaux de groupes démunis et minoritaires aux États-Unis4 ou en France5. La comparaison aurait permis d’enrichir et d’approfondir l’analyse. De même, l’examen des trajectoires et des socialisations militantes aurait permis de montrer qu’une partie des acteurs impliqués dans ce processus étaient aussi réticents que méfiants vis-à-vis de toute organisation centralisée et hiérarchisée. Ainsi, le projet de créer une « organisation nationale et autonome » présente tous les traits d’un paradoxe au regard du degré élevé de défiance vis-à-vis du champ politique traditionnel et des risques d’institutionnalisation et d’instrumentalisation6.

Ces tensions entre volonté d’une structuration nationale, d’une part, et revendications d’autonomie, d’autre part, n’ont pas été suffisamment interrogées par l’auteur, en partie en raison de la construction de l’objet et de sa problématique. Le choix d’analyser ces divers associations et collectifs sous l’angle de leur contribution à une « mouvance autonome des jeunes immigrés » (p. 21) tend à unifier un peu rapidement des générations militantes aux histoires distinctes7. Si l’usage de « mouvance » permet d’exprimer « une nébuleuse aux contours flous et changeants » (p. 20), le concept de mouvement social ne renvoie pas forcément à un degré plus élevé de structuration et d’organisation8. Le terme de mouvement est d’ailleurs celui qui est principalement employé et revendiqué par les acteurs comme les chercheurs9. Cependant, le terme de « mouvance » trouve son sens en lien avec l’adjectif « autonome », qui n’est utilisé qu’à certains moments et notamment par certains militants. Il renvoie à une histoire politique et militante à laquelle l’auteur ne fait qu’une brève référence10. Quelques militants ont ainsi entretenu des relations avec les courants d’extrême gauche dans les années 1970 (maoïstes, trotskistes), avec les courants anarchistes ou libertaires dans les années 1990. Si l’auteur annonce dès le début son intention de ne traiter que d’une « fraction » de la mouvance (p. 20), l’ouvrage tend parfois à généraliser cette position à l’ensemble des acteurs, notamment concernant la posture critique vis-à-vis de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, observée chez les militants politisés antérieurement à celle-ci11. Ainsi, l’auteur revendique une histoire à « hauteur d’homme » (p. 25), autour de certains militants qui ont participé à l’agence IM’média12 et ont constitué en 1995 le noyau du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues13, dont l’auteur est un fin connaisseur14. Ce choix aurait mérité de plus amples explications méthodologiques, d’autant qu’il a des incidences d’un point de vue analytique.

En effet, en s’appuyant préférentiellement sur les itinéraires, les propos de certains militants ou les archives de collectifs singuliers, dont l’index des individus (p. 349-353) rend bien compte, et en optant pour la forme de la « chronique », il est difficile de « ne pas reprendre le point de vue des militants » (p. 26). Ainsi, quand l’auteur souhaite confronter « la mouvance » à son projet et l’appréhender « à l’aune des revendications et des objectifs qui ont été les siens et qu’elle a clairement affichés » (p. 26), il est délicat de comprendre comment il pourra se départir des discours militants et éviter de généraliser son propos à un ensemble d’acteurs, dont l’auteur montre bien qu’ils ne partagent pas nécessairement les mêmes orientations politiques, les mêmes visions de l’autonomie ou encore les mêmes stratégies militantes. L’« aspiration » à l’autonomie prêtée à « la mouvance » aurait mérité d’être davantage interrogée, voire déconstruite, de même que les discours militants. Ainsi l’auteur ne met pas en doute que le projet d’une « organisation nationale et autonome » ait été l’objectif premier ou central des militants qui se sont mobilisés au sein des différentes associations ou collectifs, quand bien même plusieurs tentatives avortées ont bel et bien existé. Dès lors, l’ambition de comprendre l’échec de la structuration nationale ou de dresser un « bilan » de la « mouvance » par rapport à cet objectif n’était-elle pas compromise ? La socialisation politique des différents militants, les conditions matérielles de mobilisation, la faiblesse des soutiens pouvaient-elles aboutir à un autre résultat ? Ces revendications d’autonomie auraient pu faire l’objet d’une analyse critique pour saisir les « contradictions internes » des militants et collectifs qu’évoque l’auteur. Ne pouvaient-elles pas être une manière de faire de nécessité vertu ou constituer une position défensive pour arbitrer les luttes de leadership au sein du mouvement ? L’existence de fortes divisions comme d’héritages politiques nettement différenciés aurait sûrement permis de mieux comprendre ses difficultés de structuration dans leurs spécificités et leurs contraintes. L’analyse en termes de générations militantes aurait pu ouvrir des pistes intéressantes pour formuler différentes hypothèses. Finalement, le choix de problématiser cette période autour de l’émergence d’une « mouvance autonome » ne peut se comprendre sans être réinscrit dans le projet éditorial plus large d’une histoire centrée autour des militants du MIB, auquel l’auteur vient de consacrer deux nouveaux volumes15.

Samir Hadj Belgacem


  1. K. Taharount, « Matériaux pour une histoire : les tentatives d’organisation politique nationale et autonome de l’immigration et des quartiers populaires (France, 1982-1992 », thèse de doctorat, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, Paris, 2014.
  2. Ce slogan a été repris plus récemment par les mouvements de sans-papiers, qui ne sont pas l’objet de l’ouvrage. De même, l’expression « J’y suis, j’y reste » était initialement employée par les travailleurs immigrés avant d’être réapproprié au cours des luttes des années 1990. M. H. Abdallah, J’y suis, j’y reste ! Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante, Paris, Reflex, 2000, 172 p.
  3. S. Hadj Belgacem et F. Nasri (dir.), La Marche de 1983. De la mémoire à l’histoire d’une mobilisation collective, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, « Les passés dans le présent », 2018.
  4. F. Fox Piven et R. Cloward, Poor People’s Movements: Why They Succeed, How They Fail, New York, Vintage Books, 1977.
  5. J. Siméant, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998 ; D. Mouchard, « Les mobilisations des “sans” dans la France contemporaine : l’émergence d’un “radicalisme autolimité” ? », Revue française de science politique, n° 52, 2002, p. 425‑447.
  6. A. Hajjat, « L’improbable construction d’un consensus national “antiraciste” », in La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Paris, Éditions Amsterdam, 2013, chap. 4, p. 103‑142.
  7. A. Boubeker et A. Hajjat, Histoire politique des immigrations (post)coloniales : France, 1920-2008, Paris, Éditions Amsterdam, 2008.
  8. Si l’on s’en tient à la définition d’Erik Neveu, il consiste en « un agir-ensemble intentionnel, marqué par le projet explicite des protagonistes de se mobiliser de concert. Cet agir-ensemble se développe dans une logique de revendication, de défense d’un intérêt matériel ou d’une “cause” », in Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 2015 (6e éd.), p. 9.
  9. Voir les dénominations choisies par un des principaux regroupements d’associations, par exemple le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), mais aussi celles des médias, « mouvement beur », ou celles de chercheurs : « mouvement de jeunes maghrébins » ou « de mouvement associatif de la seconde génération maghrébine ».
  10. S. Schifres, « La mouvance autonome en France de 1976 à 1984 », mémoire de maîtrise d’histoire et sociologie, Université Paris Nanterre, 2004.
  11. Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à V. Collet, « Un soutien critique. La participation ambivalente du Comité Gutenberg à la Marche », in S. Hadj Belgacem et F. Nasri (dir.), La Marche de 1983…, op. cit., p. 109‑130.
  12. S. Grelet, V. Patouillard, I. Saint-Saëns et B. Tijou, « IM’média, l’immigration par elle-même. Entretien avec Mogniss H. Abdallah », Vacarme, no 17, 2001, p. 30-36.
  13. X. Crettiez et I. Sommier, « Le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) », in La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation, Paris, Éditions Michalon, 2006, p. 479-482.
  14. Le MIB était déjà l’objet d’une précédente recherche : K. Taharount, « MIB : Mouvement de l’immigration et des banlieues », mémoire de master 2, Université Paris 1-Sorbonne, 2005.
  15. K. Taharount, « Pas de justice, pas de paix ! ». Vol. 1 : Résistance des banlieues (RDB) (1988-1992) et Vol. 2 : Le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) (1993-2006), Paris, Solnitsata. Pour plus d’informations sur les ouvrages, voir le site internet de l’éditeur : http://solnitsata.fr/a-paraitre.


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