Julien Sorez, Le Football dans Paris et ses banlieues (de la fin du XIXe siècle à 1940) : un sport devenu spectacle.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 410 p.

par Fabien Archambault  Du même auteur

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Voilà un excellent livre, tiré d’une thèse soutenue en 2011, sur un sujet important et pourtant négligé jusqu’ici. Dans la période étudiée par Julien Sorez, en effet, le football devient le sport collectif majeur et les grandes villes européennes (Berlin, Budapest, Vienne, Prague entre autres) et sud-américaines (Buenos Aires, Montevideo, Rio de Janeiro) sont touchées par le phénomène. Il était intéressant de comprendre comment ce processus de diffusion et d’enracinement d’une nouvelle pratique culturelle a pu fonctionner dans le contexte parisien et de déterminer s’il existait une spécificité du département de la Seine en la matière.

Pour mener l’enquête, l’auteur s’est engagé dans plusieurs directions : d’une part, l’analyse du développement administratif et institutionnel du football dans la région parisienne, ainsi que de son insertion dans des structures d’encadrement politiques et religieuses plus larges ; d’autre part, l’étude de l’implantation urbaine et de la composition sociale des équipes et des spectateurs, sans oublier le rôle des clubs dans la création de formes d’identité urbaine inédites. Pour ce faire, il s’est appuyé sur un corpus impressionnant d’archives, à la fois publiques (nationales, départementales – Paris et les trois départements actuels issus de la dissolution de celui de la Seine –, municipales), privées (associations sportives, archevêché de Paris, fédérations affinitaires) et imprimées (les bulletins paroissiaux, de fédérations et d’associations, mais aussi la presse qu’elle soit généraliste, sportive, locale ou politique). La démonstration se déploie de manière chronologique et thématique, tout au long de huit chapitres insérés dans quatre parties abordant successivement les processus d’institutionnalisation, de territorialisation, de construction de nouvelles identités et, enfin, de légitimation sociale.

Les apports de ce travail sont riches et nombreux. J. Sorez a tout d’abord mis en évidence le rôle de la communauté britannique dans la diffusion du football à Paris, en montrant comment la greffe n’a pu prendre qu’à la faveur de l’investissement d’autres acteurs sociaux qui y avaient intérêt, par anglophilie mais pas seulement. Il présente, ensuite, comment la part du football ne cesse de croître au sein des clubs omnisports de l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA), ce qui ne va pas sans créer des conflits institutionnels en leur sein. De même, est retracée la lutte qui s’engage entre ces clubs et ceux liés au mouvement catholique autour de la question du contrôle de la pratique du football, toujours plus importante. Dans cette perspective, J. Sorez fournit des informations précises sur l’apparition des clubs et leurs efforts pour financer la création d’espaces de jeu spécifiques, avec l’appui notable des municipalités. Il s’intéresse également aux tentatives des partis politiques, notamment ceux de gauche, pour exploiter la popularité naissante du football auprès des classes populaires. D’un point de vue sociologique, il démontre en outre que ce sont les classes moyennes urbaines (les employés, les petits fonctionnaires, les artisans, les commerçants, voire certaines franges du monde des ouvriers qualifiés) qui jouent un rôle moteur dans l’extension de la pratique et du spectacle footballistiques, bien plus que les professions libérales ou les ouvriers spécialisés. La période de l’entre-deux-guerres est quant à elle l’objet de développements sur l’importance du football dans la structuration des réseaux des provinciaux montés dans la capitale, et sur l’apparition et la difficile gestion de phénomènes de violence physique et verbale.

Plus généralement, l’auteur permet de rendre compte de l’incongruité que constitue la région parisienne à l’échelle européenne, seule capitale à ne pas disposer de plusieurs grands clubs à l’heure de la professionnalisation, dans les années 1920 et 1930. Alors qu’au tournant du XXe siècle, Paris, par le dynamisme de ses dirigeants et l’importance de la pratique, se trouvait à la tête du mouvement d’introduction du football en France, il perd cette hégémonie nationale dans l’entre-deux-guerres. Tout au long de sa démonstration, J. Sorez identifie plusieurs facteurs explicatifs : le malthusianisme financier des dirigeants franciliens, détenteurs de capital culturel plus qu’économique, ce qui représenta un handicap une fois constitué un marché des joueurs ; la relative faiblesse des structures d’encadrement catholiques, les patronages, en dehors de Paris intra-muros, ce qui laissa la part belle aux régions où celles-ci prospéraient (le Lyonnais et l’Ouest en général, et la Bretagne en particulier) ; le nomadisme des clubs parisiens, en raison des contraintes foncières et des difficultés liées à la nécessité de trouver des espaces de jeu, ce qui interdit qu’opère autour d’eux un processus d’identification à même de fédérer une population de migrants – provinciaux et étrangers – attirée par d’autres fidélités sportives, celles de leur région ou pays d’origine, et d’autres formes de sociabilité associative ; enfin, l’absence à Paris d’un pouvoir municipal fort en quête de légitimité, « qui aurait pu être tenté de convertir le capital symbolique des victoires sportives en prestige politique » (p. 375) – les clubs parisiens se retrouvant qui plus est en butte à la concurrence des communes banlieusardes.

Très convaincante, cette recherche place l’histoire du sport à la croisée de l’histoire sociale et de l’histoire urbaine. Elle se montre autant attentive à l’identité individuelle et collective des acteurs qu’aux caractères propres du territoire, des institutions et des sociétés urbaines dans lesquels s’inscrit l’évolution du football. Elle éclaire ainsi de façon inédite et documentée cinq décennies décisives pour le ballon rond, à Paris comme dans ses banlieues.


Fabien Archambault.


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