Julien Maréchal, La guerre aux cheminées. Pollutions, peurs et conflits autour de la grande industrie chimique (Belgique, 1810-1880)
Arnaud Péters, La Vieille-Montagne (1806-1873). Innovations et mutations dans l’industrie du zinc
Alexis Zimmer, Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930, contre-enquête

Namur, Presses universitaires de Namur, 2016, 554 p.
Liège, Les éditions de la province de Liège, 2016, 622 p.
Bruxelles, Zones Sensibles, 2016, 272 p.

par Thomas Le Roux  Du même auteur

Simultanément, ces trois ouvrages issus de travaux de doctorat attestent de la vigueur actuelle de l’histoire environnementale en Belgique. Dans un développement parallèle à celui rencontré en France, un groupe d’historiens, en partie rassemblés dans le réseau HEnRi (Histoire Environnementale – Réseau interdisciplinaire) piloté par Isabelle Parmentier de l’université de Namur, renouvelle l’histoire économique et sociale et l’histoire des techniques depuis une dizaine d’années. Grâce à leurs énergiques recherches, il n’est plus possible d’entrevoir l’histoire industrielle européenne seulement comme une épopée heureuse. Une mise à distance rendue nécessaire par la contamination du monde permet de mesurer combien les nuisances et pollutions sont depuis longtemps une variable de l’équation industrielle, avec des considérations qui dépassent la seule technique pour se déployer dans les sphères juridique, sociale, médicale et scientifique, enfin environnementale.

Couverture de l'ouvrage ISBN: 978-2-87037-900-4Ces trois ouvrages excellents et très documentés – les fonds d’archives mobilisés sont remarquables et pour la plupart inédits – recoupent un grand nombre de problématiques communes et peuvent se lire ensemble pour appréhender avec précision les enjeux du choc industriel des années 1800 jusqu’aux années 1930, soit un panorama circonstancié sur les impacts de la technique et de l’industrialisation sur l’environnement (et, disons-le d’emblée, son altération), d’autant plus que leurs conclusions convergent. Ils possèdent également des spécificités, chacun une vie propre et singulière, qui les font apprécier pour eux-mêmes. Julien Maréchal concentre son analyse sur l’industrie chimique, essentiellement sur celle de la soude caustique produite selon le procédé Leblanc, dans une séquence historique d’un bon demi-siècle, depuis son introduction en 1822 à Bruxelles jusqu’à sa disparition et son remplacement progressif par le procédé Solvay dans les années 1870. Rappelons que cette production était sans aucun doute la plus polluante du siècle, avec ses rejets considérables d’acide chlorhydrique dans l’atmosphère. Au-delà de l’important travail empirique sur la connaissance de ce secteur industriel, l’auteur nous entraîne vers des thèmes plus vastes : les régulations, judiciaires et administratives, l’expertise, scientifique et profane, la technique comme outil ambivalent de lutte contre les nuisances, enfin les dynamiques sociales à l’œuvre dans la définition et l’accommodement aux pollutions.

Couverture de l'ouvrage. ISBN: 9782390100386Arnaud Péters traite, quant à lui, de l’industrie belge du zinc, de loin la première au monde au XIXe siècle, notamment à travers la multinationale La Vieille-Montagne ; son intérêt porte essentiellement sur le processus de l’innovation, habile réflexion sur la politique des brevets et l’expérimentation empirique au sein des usines. Près d’un tiers des brevets touchent aux techniques de réduction des pollutions, une autre partie concerne le blanc de zinc, concurrent contesté de la mortifère céruse (ou blanc de plomb) : l’auteur montre que les impacts de l’industrie sur les hommes et l’environnement sont tôt entrevus et concourent à une réflexion sur le changement technique et les modes de production. Enfin, Alexis Zimmer adopte une démarche toute différente puisque, à partir de la catastrophe sanitaire du « brouillard de la Meuse » en 1930 (une pollution atmosphérique mortelle provenant du « couloir du zinc » de la vallée), il déploie une réflexion sur le rapport séculaire de la science et de la médecine avec le monde industriel. La forme de son essai, qui peut dérouter par le bousculement du récit diachronique, aide aussi à mettre en perspective les deux autres ouvrages qui ont fait le choix d’une narration plus classique.

Couverture de l'ouvrage. ISBN 978 293 0601 23 6Un des apports de ces ouvrages est de rappeler que le choc industriel du XIXe siècle n’a pas seulement touché la France, la Grande-Bretagne, ou encore l’Allemagne : il se déploie selon une logique à la fois infra- et transnationale à l’échelle des bassins, des vallées et de pôles urbains dont les logiques empruntent moins au récit national qu’aux dynamiques de l’investissement capitalistique, ce dernier s’ancrant sur les bassins de main-d’œuvre, les compétences techniques, les réseaux de l’encouragement industriel et banquier, les opportunités locales, si diverses, enfin sur les réseaux de transport, sans cesse restructurés par l’avènement du chemin de fer. Outre Bruxelles et Gand, les vallées belges de la Sambre et de la Meuse, en Wallonie, sont alors des lieux essentiels d’une industrialisation non réduite au machinisme, au textile et à la métallurgie, mais qui témoigne du rôle essentiel du secteur chimique. La verrerie et le zinc, dont l’expansion est phénoménale après 1840, sont les piliers de ce développement qui requiert avec avidité les deux ingrédients que les industriels s’attachent à produire localement : la soude et l’acide sulfurique. Caustiques ou décapantes, les émanations qui résultent de ces productions agressent autant la nature environnante que les imaginaires sociaux ; pourtant, et malgré un accroissement des nuisances autour des sites de production, parfois jusqu’à plus de dix kilomètres – c’est toute la vallée de la Meuse qui est asphyxiée par les fumées en 1930 et par plusieurs autres épisodes lors des décennies précédentes –, l’industrie poursuit sa marche et franchit les obstacles des plaintes de voisinage, des résistances juridiques, des confrontations politiques. Les trois ouvrages démontrent que dans l’affrontement des légitimités et des idéologies concurrentes, le paradigme techno-industrialiste triomphe des « guerres » aux cheminées.

Il est maintenant acquis qu’au niveau local les mouvements d’opposition aux implantations d’usines ont été très nombreux partout où l’industrie s’est établie en Europe et aux États-Unis au cours du XIXe siècle, et que la « prise de conscience » environnementale des années 1970 n’est qu’une réactivation sous d’autres formes de contestations nées de la transformation industrielle du monde. Ces ouvrages confirment cette percée historiographique en l’étayant de nombreux exemples et surtout en en donnant diverses clés de lectures. Une première entrée est celle de l’avènement du conflit environnemental. Le processus est récurrent : alors que les élites scientifiques, industrielles et politiques entrevoient l’établissement d’usines comme un progrès pour la prospérité du pays, les riverains le ressentent comme une perturbation de leur cadre de vie antérieur. Il suffit que les retombées bénéficient peu à la localité pour qu’enfle une contestation qui redouble en cas de nuisance. Cette effervescence retombe ensuite avec la génération suivante, qui apprend à vivre avec. J. Maréchal offre un cas particulièrement éclairant de ce processus avec le conflit qui dure des années 1845 à 1855 contre les fabriques chimiques des vallées wallonnes. La virulence de la contestation s’explique non seulement par les effets délétères des vapeurs acides, mais aussi par la déstructuration de la société causée par le capital industriel, à l’heure où les récoltes de pomme de terre pâtissent d’une maladie du tubercule attribuée par certains aux émanations des soudières. On peut ainsi interpréter la guerre aux cheminées comme un conflit social qui oppose la rente foncière et la rente industrielle, ou qui met en scène le déclin de l’ancienne aristocratie terrienne face à la puissance de la bourgeoisie capitaliste.

Si le cadre social a pu amplifier ou cristalliser les contestations, les trois auteurs montrent bien comment la victoire de l’argumentation industrialiste aboutit à une naturalisation des pollutions. Étrangère et extérieure, nouveauté abrupte au monde sensible des économies agraires ou urbaines avant l’érection des usines, la pollution finit par s’acclimater. Passé les effusions et les réactions, le déni se consolide en mode de raisonnement alliant le chantage à l’emploi ou l’idéologie du progrès. Passé le temps de l’incubation, on souffre en silence, les corps s’adaptent, le peuple s’habitue, les voisins s’accommodent. Le monde industriel et ses fléaux sont devenus le monde social et ses artefacts. En particulier, Alexis Zimmer s’attache à concevoir ce processus de naturalisation, non seulement à travers l’accident de 1930, mais tout au long de la chaîne qui commence aux premières implantations d’usines dans le premier tiers du XIXe siècle. Il rend compte de l’incapacité théorique et pratique des experts et de la communauté scientifique à enrayer la dégradation continue de la situation sanitaire, car la plupart ont intégré les logiques industrielles à leur raisonnement. Les cas du zinc et de la soude, décortiqués par A. Péters et J. Maréchal, sont comme des pièces à l’appui de la démonstration. Ils montrent par exemple qu’aux années de contestations les plus conflictuelles correspondent des entreprises éditoriales de grande envergure et soutenues par les milieux gouvernementaux et industriels, telles que La Belgique industrielle au début des années 1850.

La fracture touche aussi l’expertise, qui s’avère le pivot des modes de résolution des conflits, quels qu’en soient les lieux, les secteurs ou les époques. Car, les processus de production se complexifiant et les savoirs chimiques devenant hermétiques aux institutions de la régulation, les scientifiques sont de plus en plus appelés à se prononcer, ce qui creuse le fossé entre les savoirs empiriques des paysans et les discours scientifiques. Toujours dans ces années 1845-1855 narrées par J. Maréchal, les voisins demandent régulièrement la fermeture des usines chimiques, et les rapports d’expertise n’éludent aucun aspect de la question. Mais, alors que les rapports médicaux, rédigés par des médecins néo-hippocrates connaissant bien le milieu local, constatent l’influence néfaste des fabriques sur la végétation et la santé humaine, ceux rédigés par les scientifiques venus de lieux de notabilité nationale, commandités par l’administration ou les industriels, rendent des conclusions opposées, plaçant l’expérimentation en laboratoire et l’analyse chimique au centre de leur démarche. Pour eux, les données manquent pour établir les preuves et qualifier les effets sanitaires des vapeurs. Il s’ensuit, comme le souligne A. Zimmer, que la science produit aussi de l’ignorance, un savoir dont le but est, en mettant en doute les causalités, de neutraliser les critiques. L’expertise scientifique et l’économie politique s’avèrent fortement imbriquées dans une volonté commune de rendre inéluctable l’industrie.

Ce caractère inéluctable se pare également d’arguments techniques, au moins à deux niveaux. Le premier est celui qui peut être compris comme une forme de dépendance au sentier (path dependence), théorie selon laquelle des particularités historiques, justifiées à époque mais qui ont cessé d’être optimales ou rationnelles, peuvent perdurer parce que les changer impliquerait un coût ou un effort trop élevé à un moment, alors que ce changement pourrait être payant à long terme. En l’occurrence, la lecture d’A. Zimmer montre la forte dépendance au sentier du charbon et de ses technologies associées. Bien que les effets délétères des fumées du charbon aient été constatés, le système technique, et sa trajectoire thermo-dynamique, n’est plus modifiable, sauf à la marge. Autrement dit, l’inertie technique permet de comprendre les formes de perduration des pollutions. Or, et c’est le deuxième niveau de l’argumentation techniciste, c’est justement l’amélioration technique qui est privilégiée comme mode de résolution des pollutions. A. Péters analyse finement comment la technique est devenue un gage de dépollution pour l’avenir, du fait de son perfectionnement ou de la substitution d’un procédé par un autre, ce que l’innovation rend possible. L’innovation est alors un outil efficace pour désamorcer la remise en cause d’établissements polluants car les promesses techniques sont prises au sérieux par les autorités et les industriels, persuadés que l’addition des perfectionnements locaux et sectoriels aboutira à une amélioration générale – un processus bien sûr démenti par les faits, dans une récurrence éloquente.

Finalement, les trois auteurs s’accordent pour parler d’un arbitrage des autorités de régulation en faveur de l’industrialisme qui, lorsqu’il n’est pas clairement affiché, prend les chemins détournés des connivences construites et entretenues par les trajectoires professionnelles, les biographies personnelles, les rencontres informelles entre le personnel des administrations et les milieux industriels, cultivant une sorte de réflexe d’exclusion ou d’atténuation des problèmes liés aux émanations de l’industrie. Cette régulation se construit au niveau des instruments par une gestion administrative des responsabilités publiques, reléguant la justice pénale aux marges, bien qu’elle ne soit jamais complètement démunie, et laissant à la justice civile (indemnisations) et aux négociations de gré à gré (arrangements privés et notariés, achat de propriétés) une part essentielle de résolution des conflits au niveau local, au bénéfice des industriels qui ont les moyens de financer les aléas environnementaux de leur activité, selon le principe formalisé au XXe siècle comme celui du pollueur payeur. Les ouvrages dévoilent ainsi comment la responsabilité des dégâts environnementaux et de santé publique s’est bâtie sur l’impunité des industriels : un enseignement capital qui éclaire notre crise écologique contemporaine.

Thomas Le Roux



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