Julie Pagis, Mai 68, un pavé dans leur histoire : événements et socialisation politique.

Paris, Presses de Sciences Po, « Académique », 2014, 340 p.

par Ingrid Hayes  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageVoici un ouvrage de sociohistoire, qui traite de l’articulation entre temps court de l’événement politique et temps long des trajectoires individuelles, en interrogeant les incidences de la participation aux événements de Mai-juin 1968 sur deux générations familiales. Julie Pagis, elle-même fille de soixante-huitards néoruraux, conteste l’idée qu’il n’y aurait qu’une « génération 68 » : reliant l’« amont », le « pendant » et l’«après » Mai 68, elle tente de construire un espace social des « micro-unités de génération 68 », en proposant une typologie qui articule une diversité de facteurs, liés aux trajectoires antérieures à 1968 mais aussi aux situations, à l’événement lui-même et à ses suites. Son analyse à la fois extrêmement rigoureuse sur le plan méthodologique et d’une grande finesse permet de battre en brèche certains clichés sur « 68 » qui se sont progressivement imposés. Elle permet plus généralement de renouveler la compréhension des diverses modalités de la socialisation politique.

Pour mener son enquête, Julie Pagis a constitué son corpus en partant de la deuxième génération : des enfants de soixante-huitards scolarisés dans deux écoles primaires publiques et alternatives, l’une à Paris et l’autre à Nantes, elle est remontée à leurs parents, qui avaient donc en commun non seulement d’avoir participé aux événements de Mai-juin 1968 mais aussi d’avoir développé des stratégies éducatives singulières. L’échantillon ainsi constitué contournait les figures publiques des héritiers autoproclamés et ouvrait la voie vers des anonymes formant une population hétérogène. Son analyse articule explicitement questionnaires et entretiens, c’est-à-dire statistiques et récits de vie, sans jamais les confondre du point de vue des résultats obtenus et de leur portée.

Il s’agit d’abord d’interroger les matrices de la participation aux événements de Mai-juin 1968, en en cherchant les déterminants dans la socialisation familiale, religieuse et scolaire, et dans les transformations structurelles des institutions correspondantes. Où l’on démontre que les soixante-huitards ne sont pas d’abord en révolte contre leur famille, puisque les transmissions familiales sont souvent déterminantes pour expliquer la genèse des engagements. Où l’on remet en cause cette idée, devenue schème explicatif, du déclassement (la fameuse crise des débouchés universitaires), puisqu’il est relativement absent du corpus étudié : il faut au contraire associer mobilité ascendante et engagement politique en Mai 68, particulièrement en ce qui concerne les intellectuels de première génération. Deux éléments encore : l’importance de la politisation d’engagements religieux, par exemple par le biais du tiers-mondisme, mais aussi par le réinvestissement et la radicalisation de pratiques militantes incorporées dans un cadre religieux, et la validation de l’idée d’une matrice générale renvoyant à la crise des rapports d’autorité, incarnés notamment par des acteurs aux trajectoires improbables qui se retrouvent en situation « d’outsiders » plus susceptibles de critiquer la position dans laquelle ils se retrouvent.

Mais ces matrices ne rendent pas compte des effets socialisateurs de Mai-juin 1968, qu’il s’agit bien d’articuler avec le temps long de la socialisation politique primaire. En fonction des ressources militantes accumulées en amont et du degré d’exposition à l’événement – qui n’a par ailleurs pas une nature unique –, ses effets sont divers : il peut contribuer à entretenir des dispositions antérieures, les renforcer, ou permettre une prise de conscience voire une conversion. Il produit cependant et globalement une situation exceptionnelle, en ce qu’il rend possibles des rencontres et des pratiques transgressives improbables hors du contexte de crise et d’affaiblissement de la régulation sociale. Cette idée générale est corroborée par le fait que ce sont avant tout l’intensité du militantisme en Mai 68 et plus encore le type de militantisme dans les années qui suivent 1968, qui sont les plus significatifs pour rendre compte de l’empreinte biographique des événements sur le long terme, plus que l’orientation politique des parents ou l’expérience militante antérieure. L’événement a donc un rôle décisif de resocialisation politique. Mais affinons encore en insistant sur le fait que c’est moins la participation effective à Mai 68 qui déstabilise les trajectoires que ses conséquences en termes d’insertion dans les réseaux de sociabilité postérieurs à 68. On ne déduit pas du rôle majeur de l’événement une interprétation simpliste et mécaniste. Ces inflexions biographiques, repérées dans les récits de vie, sont évidemment diverses, qu’elles soient liées à des processus de mobilité sociale, depuis les étudiants allés s’établir en usine jusqu’aux ouvriers rentrés à l’université, qu’elles se traduisent par un réinvestissement de préoccupations militantes sur le terrain professionnel, notamment dans le domaine de l’éducation populaire et de l’animation socioculturelle, ou qu’elles concernent les espaces personnels : l’engagement politique en 68 conduit ainsi chez certains à une redéfinition critique des rapports sociaux de sexe, de génération et des « métiers » de parents et d’enfants. Sur les aspects de mobilité sociale, l’analyse confirme qu’il n’y a pas d’effet univoque ou unilatéral : l’engagement peut produire du déclassement ou de la promotion sociale, il peut résulter d’une ascension sociale ou être investi comme un moyen de compenser une mobilité sociale descendante. Julie Pagis montre bien en outre la puissance de la dissonance entre les aspirations produites par l’événement, avec l’ouverture du champ des possibles, et les possibilités réelles de les satisfaire. Cet écart a produit pour certains un repli dans la marginalité individuelle ou collective, les utopies communautaires permettant de faire durer l’indétermination créée par 68. Lorsque les communautés se tarissent, au milieu des années 1970, les sorties et reconversions se font selon des modalités différentes, et avec plus ou moins de difficultés en fonction des ressources sociales, scolaires, culturelles mobilisables. Finalement, une fois mis un terme à « l’apesanteur sociale » qui prévaut au sein des communautés, les inégalités sociales ont tôt fait de rattraper les acteurs.

Au final, dans une brillante synthèse des différents résultats de son enquête, Julie Pagis conclut à l’existence d’une douzaine de « micro-unités de génération 68 » partageant une communauté d’expérience. Elle insiste sur trois variables majeures. L’appartenance générationnelle est plus fortement revendiquée chez les jeunes. Mais l’intensité de leur participation aux événements et leur insertion aux réseaux de sociabilité post-68 sont moins déterminées par l’âge en tant que tel que par l’indétermination matrimoniale et professionnelle de leur statut en 1968. Deuxième variable, le genre. Selon l’expression retenue par la chercheuse, qui l’assortit d’un point d’interrogation, « ils ont fait 68, tandis qu’elles ont été faites par 68 ». Les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à déclarer que leur trajectoire biographique a été infléchie par leur participation à 68. Au total, elles s’investissent dans un militantisme moins institutionnalisé, et participent massivement à la « rénovation critique du quotidien » plutôt que de rejoindre les organisations politiques préexistantes. Cela traduit des logiques de genre, au sens où se sentir comme un acteur ayant changé le cours des choses renvoie plutôt à un habitus masculin, mais aussi à la force de la cause féministe qui prend son essor dans les années 1970, et permet une certaine continuité avec les engagements féministes initiaux. L’importance des rapports sociaux de sexe est telle qu’il conviendrait, selon Julie Pagis, de retravailler sous ce prisme la constitution des générations politiques, ce à quoi elle s’essaie pour 68. Troisième variable, la période de socialisation politique. Ainsi, sur la douzaine de micro-unités de génération, cinq sont liées à la guerre d’Algérie, quatre à la guerre du Vietnam, les trois dernières étant composées d’individus n’ayant aucune expérience militante antérieure.

Reste la question de la deuxième génération, point d’entrée pour la constitution du corpus et point final de l’enquête. Il semble indéniable qu’il y ait un effet ricochet sur la deuxième génération, au moins dans cet ensemble constitué par des parents ayant fait le choix de stratégies éducatives alternatives. Là encore, la diversité est de mise dans les profils d’héritiers. Ceux-ci sont marqués à la fois par une solide transmission politique familiale et par une certaine « dyssocialisation » : les enfants d’enquêtés ont intériorisé des systèmes de dispositions partiellement contradictoires, entre une socialisation primaire « contre-culturelle » et la socialisation secondaire à laquelle ils sont confrontés une fois intégrés dans les structures scolaires classiques. Ils y réagissent en adoptant des postures différentes, rejet de la socialisation initiale, rejet des normes dominantes, ou oscillation entre les deux. Les variations sont pour l’essentiel imputables à la force de la dyssocialisation et des héritages transmis, aux effets plus marquants quand les trajectoires des parents ont été fortement impactées et que les enfants ont assisté en direct à la remise en cause des normes de la vie quotidienne. Mais pour tous les profils distingués, héritiers ambivalents, distants, déclassés ou militants, il faut bien tenir compte des évolutions socio-économiques, de l’offre politique dans laquelle ils grandissent, marquée par une faible valorisation du militantisme, et l’absence d’événements comparables à Mai 68, avant de conclure aux prétendus « individualisme » et « apolitisme » des « jeunes d’aujourd’hui ».

Ce n’est pas le moindre apport de cet ouvrage que celui d’enrichir la compréhension non seulement de la formation de générations politiques, mais aussi de la permanence et des changements observables dans la politisation de deux générations.

Ingrid Hayes



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