Julian Mischi (dir.), « Campagnes populaires, campagnes bourgeoises »

Agone, 51, mai 2013, 224 p.

par Victor Marneur  Du même auteur

Vues des villes, les campagnes sont souvent perçues comme des espaces essentiellement agricoles, un peu conservateurs et peuplés de « ploucs ». Les qualificatifs dépréciatifs et, il faut le dire, un peu condescendants ne manquent pas lorsqu’il s’agit de parler des campagnes et de ceux qui y vivent. Loin de cette vision réductrice et essentialiste des espaces ruraux, ce numéro de la revue Agone nous donne à voir toute la diversité des campagnes. Les contributions mettent en évidence les différents groupes sociaux et fractions de groupes sociaux qui coexistent dans ces espaces, souvent réduits au monde agricole ou à des lieux récréatifs pour urbains en villégiature.

On voit, avec la contribution de Jean Rivière, que cette approche unifiante des espaces ruraux est largement véhiculée par les médias, notamment au moment des élections présidentielles (parrainages). Les mondes ruraux seraient indistinctement peuplés de ménages modestes relégués géographiquement et socialement, forcément réactionnaires. Les classes populaires rurales seraient ainsi un vivier d’électeurs pour l’extrême droite. Les travaux savants contribueraient également à diffuser cette vision surplombante et homogénéisante des campagnes et de ceux qui y vivent.

À travers une démarche ouvertement classiste, les contributions démontrent que les espaces ruraux sont traversés, au même titre que les espaces urbains et périurbains, par des rapports sociaux de classe. Les articles mettent en évidence des campagnes contrastées, où les écarts et les antagonismes entre groupes sociaux sont parfois violents, tant symboliquement que physiquement. Cette grande diversité de situations permet avant tout de saisir des pratiques et des manières différenciées de vivre et d’investir les espaces ruraux.

Dans cette perspective, Julian Mischi rappelle que les ouvriers constituent le groupe social le plus représenté dans les espaces ruraux. Cette surreprésentation a des effets sur la compétition politique locale qui, dès les années 1960, prend une allure de lutte des classes. Les ouvriers, qui capitalisent sur leurs réseaux locaux de sociabilité, présentent des listes contre celles de leurs patrons et parviennent à se faire élire. Mais depuis une période récente et avec l’avènement des intercommunalités qui requièrent des compétences plus techniques, les ouvriers sont mis à l’écart des municipalités au profit d’une petite bourgeoisie d’origine urbaine. De manière plus globale, c’est un bouleversement des modes de vie et des manières d’investir l’espace qui se joue à la campagne. La périurbanisation et le développement du tourisme remettent en cause les usages populaires de ces territoires, notamment la pratique ouvrière de la chasse. Dès lors, c’est bien une opposition de classes qui s’opère dans certaines campagnes entre bourgeois (ru)urbains et ouvriers ruraux.

Cette succession d’enquêtes nous emmène au cœur des sociabilités et des modes de vies des populations vivant dans les campagnes. On découvre ainsi que des groupes sociaux souvent réifiés comme les agriculteurs n’ont en commun que leur classement par l’INSEE dans la même catégorie socioprofessionnelle. Il est donc nécessaire de « déconstruire […] ces catégories statistiques » (Jean Rivière) afin de rendre compte de leur hétérogénéité.

Si la population proprement agricole est maintenant largement minoritaire à la campagne, il ne faut pas la réduire à une petite paysannerie condamnée au déclin et mise au ban de la société moderne. C’est l’objet des contributions d’Elise Roullaud, de Gilles Laferté et de Jean-Baptiste Paranthoën qui mettent en évidence les bouleversements et les recompositions des structures agraires depuis les années 1950, ainsi que leurs effets sur les pratiques et le mode de vie des populations vivant de l’agriculture. On voit notamment comment, dans le contexte socio-politique de la fin des années 1960, les révoltes des petits paysans contre l’accaparement des terres par les notables locaux prennent une tournure politique sous la forme d’une lutte des classes opposant les petits agriculteurs prolétarisés aux gros exploitants capitalistes. Ces transformations de la structure économique du monde agricole ont conduit à la création d’une « classe nouvelle » (p.115) incarnée par les gros céréaliers décrits par Gilles Laferté, qui se distinguent par un hexis, un capital scolaire et des pratiques culturelles proches de la bourgeoisie urbaine. « On découvre alors une agriculture riche, à rebours de l’image misérabiliste née de l’exode rural et des difficultés financières, et des agriculteurs, pour beaucoup, depuis les années 1950, en plein embourgeoisement » (p.103). Ce rapprochement des agriculteurs avec la bourgeoisie est particulièrement visible dans le cadre des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) étudiées par Jean Baptiste Paranthoën. Il montre en effet comment, autour de la formation d’un « entre-soi distinctif » construit sur la base du partage de pratiques de consommation différentes, un rapprochement social s’opère entre consommateurs et producteurs, qui constituent des fractions de la petite bourgeoisie locale.

À côté de cette petite bourgeoisie rurale, de grandes familles issues de la noblesse terrienne (ré)investissent les espaces ruraux. Héloïse Fradkine, à travers le cas d’un couple issu de la grande bourgeoisie qui réimplante un équipage de chasse à courre dans le domaine familial, tend à montrer le mode de vie et les pratiques distinctives de cette frange très supérieure de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui, bien que nouant principalement ses relations sociales au niveau national et international, continue, par tradition familiale, de bénéficier d’un ancrage local où exercer son pouvoir social.

Mais l’intérêt de ce numéro de revue est précisément de mettre en évidence la coexistence de plusieurs catégories sociales dans un même espace. C’est donc aussi des classes populaires dans leur diversité dont il est question. Nicolas Renahy, à travers son article constitué essentiellement de passages d’entretiens avec un ouvrier du bâtiment, rend compte des conditions de vie d’une certaine forme de salariat précaire en milieu rural. Entre la dépendance au travail au noir et la dépendance à l’alcool, on saisit en toile de fond le rapport aux autres, au travail et même au politique d’une certaine frange des classes populaires rurales. Julien Gros nous amène à une autre époque, au milieu des années 1970, dans un contexte de forte précarisation des salariés immigrés ouvriers dans la filière du bois en Bourgogne. Le corps de l’article, essentiellement composé de la retranscription d’un rapport rédigé par les ouvriers eux-mêmes, présente ces travailleurs comme mal payés, victimes de licenciements abusifs et choisis pour leur faible de la langue française, limitant ainsi les risques de revendications pour les patrons.

Faisant la part belle aux rapports sociaux de classe, ce numéro n’oublie pas pour autant les rapports de genre. C’est l’objet de la contribution de Marie-Hélène Lechien qui évoque la question de l’isolement que subissent certaines jeunes femmes appartenant aux classes populaires en milieu rural. Cet isolement est à la fois professionnel, familial et social. En milieu rural, les femmes des catégories populaires occupent plus souvent que les hommes des emplois sans collectif (service à la personne). Parallèlement, les loisirs des classes populaires en lieu rural sont souvent excluants pour les femmes : foot, chasse, bistrot,… Enfin, les femmes issues des catégories populaires peuvent subir une forme d’isolement au sein même du couple puisqu’elles sont conduites à délaisser leurs réseaux d’ami-e-s antérieurs pour s’intégrer à ceux de leurs conjoints, tout en y étant largement marginalisées (discussions, loisirs, centres d’intérêt,…). Du coup s’opère une mise à l’écart de ces jeunes mères, due aux «logiques de sociabilité populaire en milieu rural » (p.150) relativement excluantes pour les femmes.

L’originalité de ce corpus, outre la mise en évidence de campagnes « éclatées », réside dans la pluralité et la richesse des formes que prennent les contributions et dans le croisement des méthodes d’enquête. Ce parti pris heuristique de croisementdes méthodes et des approches disciplinaires aurait toutefois mérité une explication et, à ce titre, une introduction aurait été la bienvenue. Quoi qu’il en soit, ce numéro contribue utilement à compléter l’état des connaissances savantes sur les espaces ruraux. Il résonne comme un appel à investir plus à fond ce champ de recherche encore largement délaissé mais qui offre d’importantes possibilités d’investigations, en particulier du point de vue des rapports sociaux de sexe qui restent un angle mort des travaux sur les espaces ruraux.

Victor Marneur.



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