Judith Rainhorn, Paris, New York : Des migrants italiens, années 1880-1930, 2005

Rainhorn (Judith), Paris, New York : Des migrants italiens, années 1880-1930, Paris, CNRS éditions, 2005, 233 pages.

par Nancy L. Green  Du même auteur

Paris, New York : Des migrants italiens, années 1880-1930 est une belle réussite d’histoire comparée (si souvent souhaitée, si rarement tentée). La comparaison entre New York et Paris est elle-même bien construite, intégrant les deux cas au sein de chaque chapitre (et non seulement en alternance), formant ainsi un dialogue constant entre les deux villes.

Différents types de comparaisons sont menés ici. Tout d’abord il s’agit d’une comparaison « divergente » d’un groupe — les Italiens — à travers l’espace. Mais en même temps, nous avons une comparaison entre deux espaces, deux quartiers – East Harlem et La Villette, d’ailleurs rarement étudiés. Le choix est en lui-même original. Il s’agit de deux quartiers périphériques par rapport à l’urbanisation de la fin du xixe siècle, et minoritaires quant aux choix de regroupement de l’immigration italienne. Or, l’un et l’autre participent à leur manière à la construction de ces villes en forte croissance et deviennent des lieux conséquents d’implantation des Italiens dans chaque ville. C’est donc une histoire urbaine comparée d’abord : East Harlem se transformant d’un village bucolique en faubourg déshérité tandis que La Villette, faubourg dépotoir, devient une ruche industrieuse. Au-delà de cette première approche du territoire, on suit l’arrivée des nouveaux immigrés. La sédentarisation, dans les deux cas, s’opère sur fond d’intégration dans des villes complexes, où d’autres immigrés tentent également de se frayer une place.

Ces migrations de travail, mais aussi migrations en famille comme le souligne Judith Rainhorn, soulignent les facteurs clés de l’installation des migrants transalpins ou transatlantiques. Faisant tous les métiers, des petits métiers à l’industrialisation de masse, les Italiens et les Italiennes accèdent peu à peu, comme d’autres immigrés, à la boutique et aux postes des cols blancs. Dans une analyse fine des pratiques commerçantes, Rainhorn montre, cartes à l’appui, la présence italienne dans les rues (partagées avec des juifs russes – sur le départ – à Harlem) : commerces d’alimentation, services, confection ; hôtel-restaurant, et, bien sûr, entreprises du bâtiment, qui ont pignon sur rue tandis qu’elles aident à bâtir la rue. L’intégration ne peut être que processus, marquée dans les deux cas, par des allers-retours, parfois des retours définitifs qu’on oublie trop souvent. Mais à travers l’accès à la propriété (plus que d’autres groupes), les Italiens s’implantent plus durablement, le lien social s’établit autour de pratiques religieuses, d’associations, voire de sections syndicales. A côté des ressemblances importantes entre ces deux quartiers séparés par un océan, Judith Rainhorn note des différences de nature et de rythme. La force du nombre est importante à East Harlem. Mais c’est surtout le rapport au politique qui distingue les deux quartiers. L’analyse en profondeur permet à J. Rainhorn d’illustrer finement une différenciation souvent remarquée entre Italiens en France et Italiens aux Etats-Unis face au fascisme. Elle permet de voir la complexité d’une situation qui, globalement, fit des Italo-Américains des citoyens plutôt apolitiques et de bon nombre de Franco-Italiens des antifascistes déterminés.

De manière moins explicite, d’autres comparaisons se précisent : celle, temporelle, qui met en contraste trois périodes : de 1800 à 1900, avant la période de l’immigration de masse ; entre 1900 et 1920, quand la concentration d’Italiens donne une coloration spécifique aux quartiers ; et le reflux des années 1920-1930, accompagné d’une recomposition socio-économique et identitaire. Notons encore ces micro-comparaisons entre Italiens méridionaux et Italiens septentrionaux (les premiers plus présents aux états-Unis, les seconds davantage tournés vers la France, avec d’importantes exceptions – une vraie découverte : Rainhorn trouve des méridionaux à Paris) ; comparaisons aussi avec les autres « Petites Italies » (le Lower East Side de New York, l’Est parisien italien). A chaque fois, l’auteur développe une vraie réflexion sur différences et ressemblances qui va au-delà de simples juxtapositions.

L’approche de J. Rainhorn est importante en ce qu’elle bouscule quelques stéréotypes historiographiques. Paris, vu des quartiers italiens, est moins éloigné de New York qu’on pouvait le croire. Rites, pratiques religieuses (ou athées), commerces d’alimentation posent leurs empreintes dans les deux villes. J. Rainhorn montre comment appréhender le quartier italien à Paris au moyen des fonds d’archives les plus divers, notamment les registres de baptêmes et les listes de recensements. Le choix d’évoquer les « autres » quartiers italiens inaugure, en outre, une réflexion importante sur la multiplicité des concentrations d’un groupe immigré au sein d’une ville. En conclusion d’une analyse nuancée, J. Rainhorn confirme une différence essentielle, signalée par d’autres études consacrées aux dissemblances franco-américaines : la tendance à une expression identitaire ethnique plus accentuée à East Harlem au regard du processus d’intégration observé à La Villette. L’extrême finesse de l’analyse montre bien les limites d’un raisonnement en termes d’opposition entre deux modèles d’immigration. Le livre fera date, doublement : dans le champ de l’histoire de l’immigration et comme exemple particulièrement réussi d’histoire comparée.



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