Judith Rainhorn, dir., Santé et travail à la mine XIXe-XXIe siècle

Presses Universitaires du Septentrion, 2014, 302 p.

par Marie Thébaud-Sorger  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’histoire de la santé au travail fait actuellement l’objet de nombreux renouvellements, notamment dans ses connections avec l’histoire politique transnationale1 et l’histoire du risque environnemental. L’ouvrage dirigé par Judith Rainhorn s’inscrit opportunément dans ce champ qu’il explore à partir d’un point d’entrée, la mine, envisageant ici la pluralité des activités de ce secteur (non restreintes aux extractions charbonnières mais aussi aux métaux … ). Cette approche à l’avantage de saisir les problèmes sanitaires de la mine à l’aune d’une multitude de facteurs qu’il faut articuler pour en comprendre la spécificité : ceux relatifs aux changements techniques et industriels, aux régulations politiques, nationales et internationales, aux formes instituées de la reconnaissance des maladies et de l’indemnisation qui en découle, aux cultures ouvrières et syndicales. En réunissant des études de cas situées dans différents contextes, l’ouvrage met en lumière à la fois les similarités propres à l’exploitation minière, à la dureté de ce travail et à ses risques, mais éclaire également les conditions particulières de chaque situation locale.

Ce dispositif permet d’une part de mettre en regard des études de cas situées dans différents pays étalées sur plus de deux siècles, de l’industrialisation à la désindustrialisation, jusqu’aux formes contemporaines des enjeux globalisés de l’énergie et du développement. D’autre part, il permet d’explorer à tous les niveaux une histoire faite de hiatus et de décalages entre l’identification des dangers, la compréhension médicale des affections, la mise en place de législation et de réglementation (prévention, protection et réparation) et la pluralité des pratiques au quotidien sur le terrain.

Le premier intérêt de l’ouvrage est de rendre accessibles en langue française des travaux émanant d’un ensemble de chercheurs internationaux actifs dans le domaine. Faisant suite à la préface de Paul-André Rosental qui recadre pertinemment la dimension mondiale du sujet, l’introduction de Judith Rainhorn, dresse une remise en perspective historiographique bienvenue, prolongée en ouverture des trois grandes parties thématiques de l’ouvrage, chacune organisée de manière chronologique.

Le premier volet s’intéresse aux « réseaux et mobilisation socio-politiques autour de la santé à la mine », présentant trois cas européens, la Ruhr (Lars Bluma) la Belgique (Eric Geerkens) et la France du Nord (Marion Fontaine), et une étude sur le cas moins connu mais très édifiant de la législation sociale précoce du Chili et de ses mines de cuivre (Angela Vergara) ; ces analyses font ressortir au fond les paradoxes entre les prises de conscience, les mouvements ouvriers et la reconnaissance de la maladie permettant l’établissement de régimes d’indemnisation adéquats. Les cas exposés de compromis sociaux forgés au sein de systèmes paritaires exemplaires, de protections sociales précoces et d’attentions militantes montrent que ce ne sont ni des conditions suffisantes pour répondre aux défis sanitaires, ni l’origine de mobilisations sociales de grande ampleur.

De la difficulté à définir l’étiologie de ces maladies, notamment les affections respiratoires, naissent d’intenses débats et expertises médicales portant autant sur la reconnaissance des maux que sur le stade à partir duquel les acteurs prennent acte de l’incapacité du travailleur – étape qui, à mesure que les régimes de protection sociale se mettent en place, ouvre le droit à des indemnités compensatoires. Ainsi cette deuxième partie, « invisibilité et invisibilisation du champ sanitaire dans l’industrie minière », expose les multiples stratégies que les les pouvoirs publics et les responsables des exploitations, publics ou privés, mettent en œuvre pour maintenir la productivité tout en minimisant le coût humain, social et financier d’une éventuelle réparation : ajustements opérés dans le décomptes des malades, établissement de mesure et de « dose limites » de particules et de poussières effectuées soit sur les sites soit sur les corps des mineurs, etc. Du déni de la nocivité de la poussière de charbon dans l’Espagne des années 1930 et 1940 (Alfredo Menéndez-Navarro), le spectre de l’analyse s’élargit ensuite aux mines de charbons du Japon (Bernard Thomann), de la Chine contemporaine (Irène Huang) et aux mines d’uranium africaines (Gabrielle Hecht).

Enfin, la dernière partie s’intéresse de façon neuve à « écouter et voir les corps à l’ouvrage », dépassant ici les analyses soulignant les registres intériorisés du stoïcisme et de l’héroïsme dans la culture des mineurs. Elle s’attache à la variété des maux, aux rapports qui lient corps meurtris et corps social – notamment dans les relations de genre – dans des mines d’Écosse au XIXe siècle (Angela Turner), des mines de cuivre de l’Arizona au début du XXe (Judith Rainhorn) et des houillères britanniques au XXe siècle (Arthur McIvor). De la démarche novatrice d’Alice Hamilton, passée par l’école de sociologie de Chicago aux diverses manières de saisir la parole des ouvrier(ère)s sur la réalité de leur travail, c’est aussi le rôle de l’enquête qui est ici mis en lumière.

Ces parties imbriquées de manière cohérente sont parcourues de thématiques transversales. Si l’accident, très médiatisé lorsqu’il est spectaculaire, a su émouvoir les opinions publiques sur le sort des mineurs, la mine est avant tout le lieu de petits accidents quotidiens, non moins meurtriers. Mais les problèmes de santé à la mine, ce sont avant tout l’usure des corps dans les galeries, la vulnérabilité aux épidémies et surtout le défi permanent que représente l’inhalation de poussières et de particules nocives, car, quelque soit le type d’extraction, elle fabrique graduellement mais sûrement de véritables hécatombes. Dans le cas de ces « morts lentes », anthracose, silicose, sidérose, cancers, le désastre sanitaire ne semble jamais endigué, encore moins prévenu, il se déploie entre les politiques de court terme et le temps long de la fabrication de la maladie avant et après l’apparition des symptômes. Alors que la sécurité dans les mines s’améliore durant le XXe siècle, l’introduction de la mécanisation change la donne et accroît la production de poussières, nécessitant des mesures de prévention (humidification, ventilation, masques) dont la mise en œuvre s’avère insuffisante de manière récurrente. La détermination de « seuil de tolérance » est à la fois une reconnaissance de la nocivité et une affirmation de sa maitrise et de son « juste » usage. L’aspect négocié des maladies contractées engendre aussi des formes de consentement par les ouvriers eux-mêmes, favorisant même des comportements à risque au dépens de leur santé. Mais ceux-ci résultent essentiellement des rapports de domination inhérents au contexte industriel, social et politique : héroïsation de la ‘bataille du charbon’ et du statut de mineur (dans des périodes de reconstruction d’après-guerre), hausse du chômage global, compromis avantageux comme la possibilité de garder un statut d’indemnisation intéressant, salaires élevés relativement à d’autres secteurs d’emplois (permettant de soutenir l’économie familiale et rurale), voire indexés sur la productivité, etc.

La pluralité des cas de figure évoqués permet de réfléchir aux conditions d’émergence d’une pression pouvant s’opérer sur les pouvoirs publics, le patronat, les législateurs, afin de faire bouger les lignes en faveur de la reconnaissance professionnelle de la maladie. Comment la parole des mineurs surgit-elle et devient-elle audible pour la société, et leur maux reconnus comme questions de santé publique ? Comment, à quelles conditions, des mobilisations sont elles possibles ? L’ouvrage révèle la manière dont ici et là se nouent des alliances entre communautés ouvrières, militants, corps médical qui, selon l’évolution des configurations, parviennent à faire avancer la reconnaissance du préjudice et sa réparation. Les médecins sont des acteurs phare de cette histoire, parfois complices de l’entreprise, parfois indépendants, c’est pourtant souvent leur engagement remarquable qui est souligné.

La mention récurrente des formes de publicisation constitue une autre thématique essentielle, celle des arènes judiciaires, procès et prétoires, qu’avaient déjà mis en lumière Gérald Markowits et David Rosner, celle des médias, plus rarement traités. Le procès présente souvent le moyen de mettre au cœur de la place publique les désastres sanitaires d’un monde qui semble clos sur lui-même et sur lequel les projecteurs sont ainsi braqués, quitte à produire, comme dans le cas de Liévin développé par Marion Fontaine, un artefact de procès faisant émerger expertises indépendantes et réflexions citoyennes. Mais ce n’est bien souvent que lorsque la mine est fermée et que l’économie locale ne dépend plus des compagnies d’exploitations que les langues se délient, comme le montre le cas du japon exposé par Bernard Thomann. L’ouvrage ne minimise en rien la portée limitée de ces médiations, ainsi que leur usage parfois perverti, à l’instar de la propagande menée par le pouvoir franquiste qu’analyse Alfredo Menéndez-Navarro.

En tout état de cause, la situation des mineurs parait toujours fragile quant à la reconnaissance d’une invalidité dès lors qu’elle se fonde sur la notion de « durée d’exposition » et permet toutes sortes de contournements pour les employeurs, notamment concernant les travailleurs migrants. Figures toujours invisibles, le livre souligne à maintes reprises leur importance, car les mines ont été un catalyseur de main d’œuvre émigrée, attirant les communautés les plus pauvres des zones rurales et celle des migrants venus parfois temporairement d’autres pays, dont la mobilité permet trop souvent de les évincer des statistiques et des droits à l’indemnisation. Pour autant, comme le montre par exemple le cas de mineurs italiens ayant travaillé en Belgique, dont l’ambassade engage une procédure dans les années 1950 (E. Geerkens), l’internationalisation de la gestion de ces maladies est inévitable. Ainsi progressivement les efforts des organismes internationaux naissants, tout d’abord l’Organisation internationale du travail (OIT), puis l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et toute sorte de commissions spécialisées par secteur, s’attachent à produire des standards de protection, une harmonisation des règlementations. Si leurs recommandations non contraignantes n’impliquent pas nécessairement la mise en place effective des mesures préconisées, elles constituent le cadre des négociations, qui prend un visage encore nouveau avec le rôle accrue des ONG, non seulement comme ressource auprès des communautés locales, mais également par la pression exercée sur les gouvernements locaux, en Afrique et en Chine notamment. Comme le souligne Gabrielle Hecht, la reconnaissance de la maladie résulte des « frictions » entre ces différents niveaux locaux ou internationaux de savoirs et d’actions.

Outre l’absence d’un index et d’une bibliographie, on pourrait regretter celle d’un cas issu du bloc soviétique – effleuré cependant avec la Chine – afin d’alimenter la réflexion relative à la nature des régimes politiques. Mais l’objet d’un tel ouvrage n’est pas de viser à l’exhaustivité, et l’un de ses apports, au delà de sa richesse informative, se situe également dans la réflexion méthodologique qu’il propose sur ces jeux d’échelles, sur la mise en lumière de décrochages et d’apories à travers ces cas précis, et comme le montre les deux derniers articles, sur nos propres outils méthodologiques d’analyse, jusqu’à la réflexion ouverte sur l’usage des archives orales (Arthur McIvor).

Comme l’écrit très justement Judith Rainhorn, c’est bien à l’heure où nos sociétés pensent avoir tourné la page de la mine en procédant à la patrimonialisation des paysages qui furent le théâtre de cette histoire majeure de notre développement industriel, et alors même que leurs effets irradient encore le corps des mineurs désormais retraités, qu’elle demeure une actualité brûlante à l’échelle de la planète, rendant nécessaire la remise en perspective et la réflexion auquel cet ouvrage contribue habilement.

Ce dispositif permet d’une part de mettre en regard des étude de cas situées dans différents pays étalées sur plus de deux siècles, de l’industrialisation à la désindustrialisation, jusqu’aux formes contemporaines des enjeux globalisés l’énergie et du développement. D’autre part, il permet d’explorer à tous les niveaux une histoire fait de hiatus et de décalages entre l’identification des dangers, la compréhension médicale des affections, la mise en place de législation et de réglementation (prévention, protection et réparation) et la pluralité des pratiques au quotidien sur le terrain.

Marie Thébaud-Sorger.


1. « Health and safety at work. A transnational history »,numéro spécial,Journal of Modern European History, 2009, n°2.

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