José Luis Moreno Pestaña, Foucault, la gauche et la politique.

Paris, Textuel, 2010, 144 p.

par Enzo Traverso  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLes grands esprits critiques ne sont pas toujours politiquement avisés. Nombreux sont les cas de génies égarés, objets d’inépuisables querelles. Vue sous cet angle, la trajectoire de Michel Foucault est plus banale et c’est sans doute pour cela qu’elle n’a retenu l’attention que de quelques biographes, plutôt rares dans un océan d’études critiques, souvent hagiographiques.

Ce brillant petit essai de J.-L.-Moreno Pestaña ne se limite pas à reconstituer les prises de position politiques du philosophe ; il les met en rapport avec son œuvre et en esquisse une interprétation qui emporte la conviction. Communiste pendant ses études à l’École normale supérieure, Foucault a été proche du pouvoir gaulliste pendant les années 1960, lorsqu’il enseignait à Clermont-Ferrand et essayait de bâtir sa carrière universitaire. Pendant la décennie suivante, il s’est laissé emporter par la vague gauchiste, avant de subir finalement la fascination du néolibéralisme.

Ce parcours éclectique et discontinu relève, selon Pestaña, d’un « polymorphisme en accord avec les conjonctures » qui, sans forcément tenir à des choix opportunistes, lui a toujours assuré un certain consensus lié à l’air du temps. Sa rupture avec le communisme, après une expérience traumatique de la Pologne stalinienne dans les années 1950, a laissé place, une décennie plus tard, à un rejet radical, mais jamais systématisé, du marxisme, résumé dans le verdict sur la « mort de l’Homme » affiché dans Les mots et les choses (1966) : notre tâche, on y lit, est de « s’affranchir définitivement de l’humanisme ». Une réconciliation avec la gauche marxiste aura lieu avec Surveiller et punir (1975), dans un esprit libertaire de dénonciation du pouvoir et de ses dispositifs de coercition (panoptiques et « anatomopolitiques »). Pendant un âge de contestation généralisée, sa critique de l’institution carcérale apparaît moins fumeuse que les abstractions d’un Althusser sur les « appareils idéologiques d’État » ou les théories de l’école de Francfort sur l’épilogue totalitaire de la raison instrumentale. Le philosophe que Sartre tenait pour un nietzschéen ambigu, apparaissait comme la nouvelle figure de l’intellectuel engagé.

Le tournant néolibéral de Foucault, annoncé sur le plan politique par son soutien aux Nouveaux Philosophes en 1977, s’amorce avec ses cours au Collège de France sur la naissance de la biopolitique (1979). Certes, il ne deviendra jamais un néoconservateur dans la lignée de Friedrich von Hayek, ni un admirateur de Ronald Reagan ou Margaret Thatcher, mais il essaie d’articuler son esprit libertaire avec un individualisme et un anti-étatisme qui s’accommodent bien du culte du marché. L’idée néolibérale de liberté et de la responsabilité individuelle lui paraissent une alternative heureuse aux dispositifs anthropologiques contraignants, intrinsèquement liés au « pouvoir pastoral » incarné par un État moderne qui prend en charge le bien-être de ses citoyens, en les guidant, les protégeant et en les assujettissant à la fois. À ses yeux, c’est le socialisme réel qui a poussé à l’extrême ce modèle de « pouvoir pastoral », en y ajoutant l’autoritarisme de ses dispositifs disciplinaires. Favorisant la rationalité calculatrice des comportements individuels, en revanche, la société néolibérale apparaît susceptible de s’autoréguler sans répression et, même, de tolérer un certain taux d’« illégalisme ». Elle est parfaitement compatible avec les styles de vie anticonformistes et marginaux, tandis que, écrira-t-il en 1983, le système de sécurité sociale vise implicitement à fixer des normes.

Avant la mort de Foucault, les inégalités sociales engendrées par le capitalisme néolibéral n’étaient pas aussi monstrueuses qu’aujourd’hui. Mais ce grand philosophe, souligne Pestaña en conclusion de son essai, ne semble y avoir jamais prêté la moindre attention. Voici donc s’esquisser, dans les plis d’une pensée critique parmi les plus subtiles et flamboyantes de son temps, la modernité hideuse d’un vulgaire Tony Blair.

Enzo Traverso.



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