Jordi Canal, Gilles Pécout et Maurizio Ridolfi (dir.), Sociétés rurales du XXe siècle. France, Italie et Espagne, 2004

Canal (Jordi), Pécout (Gilles) et Ridolfi (Maurizio), sous la direction de, Sociétés rurales du XXe siècle. France, Italie et Espagne. Rome, École française de Rome, 2004, 418 pages.

par Laurence Montel  Du même auteur

Le volume rend compte du colloque international organisé par la Faculté de littérature et de langues étrangères modernes de l’Université de la Tuscia-Viterbe, en collaboration avec l’École française de Rome, sur le thème des sociétés rurales au XXe siècle (Europe méridionale et méditerranéenne), tenu à Viterbe du 19 au 22 mai 1999. À partir de l’étude comparative des cas français, italien et espagnol, les articles ici rassemblés entendent apprécier le rôle joué par la politique et la culture dans la transformation des campagnes. Les mises au point historiographiques de Gilles Pécout, Giacomina Nenci et Ramón Villares apportent une contribution très importante en ce qu’elles permettent d’évaluer l’importance des préoccupations idéologiques qui, si elles ont stimulé, dans un premier temps, de nombreuses recherches, en ont limité plus tard le progrès. La vision schématique du passage entre une économie surtout agricole à une économie à caractère industriel et capitaliste a ainsi contribué à la construction d’une représentation historique peu attentive aux contradictions du processus de modernisation et indifférente aux multiples facteurs de changement au sein même d’une société rurale trop souvent tenue pour « immobile ». D’une façon générale, l’histoire de la société rurale du XXe siècle n’a pas reçu l’attention qu’elle méritait.

En France, les raisons de ce désintérêt pour l’histoire rurale ont plusieurs causes. La crise du modèle labroussien et, de manière générale, l’engouement des historiens économistes pour d’autres thèmes et d’autres périodes sont une explication plausible. L’histoire contemporaine, en répondant à une demande sociale et à une mode, a fini par privilégier l’histoire politique et culturelle au détriment de l’histoire des campagnes. Une autre raison réside dans la part modeste des historiens, comparée à celle d’autres spécialistes des sciences sociales, dans l’étude du monde contemporain. Au regard de ses homologues italienne et espagnole, l’historiographie française a fait, cependant, de remarquables progrès ces dix dernières années. À partir de 1994, avec la parution de la revue Histoire et sociétés rurales, l’histoire rurale française apparaît parfois comme l’une des « illustrations des formes que peut prendre l’appel au renouveau en histoire ». Certaines études bien particulières ont émis des hypothèses interprétatives très suggestives. De ce point de vue, l’hypothèse publiée par Geneviève Gavignaud-Fontaine en 1996 sur La Révolution rurale dans la France contemporaine (de la fin du XVIIIe à nos jours) proposait de faire une distinction chronologique et conceptuelle entre « révolution agricole » et « révolution rurale ». En Italie, plus qu’en France et en Espagne, les raisons d’un tel retard dans les recherches s’expliqueraient par l’idée d’une historiographie fortement influencée par l’idéologie. Pendant longtemps les historiens ont discuté de la façon dont aurait dû s’effectuer le développement économique et social des campagnes, mais non de son déroulement effectif. L’insistance sur un thème tel que la « révolution agraire manquée » a conduit, par exemple, Emilio Sereni, l’un des plus grands experts en la matière, à écrire d’innombrables pages. Le débat entre les tenants de l’historiographie marxiste et une historiographie se réclamant de Benedetto Croce illustre parfaitement cette situation. En réalité, comme le souligne Giacomina Nenci, la plupart de ces travaux offrent une connaissance historique à caractère très métaphorique. « Le discours sur la révolution agraire manquée du XIXe siècle est aussi un discours critique sur la réforme agraire des années 50 du XXe siècle et sur les mesures qui l’ont accompagnée ». En pratique, pour beaucoup de spécialistes, surtout ceux de tendance marxiste, tous les problèmes des campagnes du XXe siècle résulteraient de « l’irrésolu du Risorgimento ». Les travaux réunis autour de la revue Meridiana, née en 1987, nous paraissent également marqués par l’idéologie. D’abord soucieux de montrer un sud de l’Italie plus avancé que ne le disait l’historiographie précédente, ils finissent par offrir le panorama d’une agriculture dépourvue de problèmes. En Espagne, les études centrées sur le rôle de l’agriculture dans la lente croissance économique de l’Espagne contemporaine ont répandu l’image d’une société paysanne arriérée et immobile qui s’est imposée dans l’histoire de l’Espagne du XXe siècle. À partir de 1981, certains historiens réunis autour du Grupo de estudios de historia rural ont toutefois commencé à réfuter les thèses d’un immobilisme agricole. Plus particulièrement, on a cherché à mettre en évidence la manière dont l’Espagne, à partir de la crise agraire de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle, aurait vécu un vaste processus de modernisation du secteur agraire. De nombreuses recherches ont surtout démontré l’impossibilité de pouvoir étudier l’histoire de l’Espagne en la confrontant directement à celle de la Grande-Bretagne. Enfin, l’utilisation par le passé de modèles trop rigides, qui portaient leur attention plus sur la manière dont on aurait dû atteindre la modernisation que sur la façon dont on l’a rejointe, a suggéré par la suite l’adoption d’un comportement plus élastique, mieux à même de saisir la spécificité espagnole. La critique du paradigme de « l’arriération » et l’insistance sur la capacité d’adaptation du monde rural à l’économie capitaliste ont représenté les idées dominantes du Seminario de historia agraria (SEHA) qui à travers des congrès, des publications et la revue Historia agraria a considérablement renouvelé l’histoire espagnole.

Les recherches publiées dans le volume représentent bien les traits historiographiques de chaque pays. Petri, Moroni et Pepe se concentrent sur les caractéristiques économiques de l’agriculture italienne et sur l’histoire politique du mouvement paysan. Gallego, Sabio Alcutén et Fernàndez Prieto reprennent sous forme de critique le « mythe » de l’arriération pour démontrer la mobilité et les transformations de la société rurale espagnole. Barral, Hubscher et Lynch étudient certaines spécificités de la politique dans le monde rural français. En Italie, selon Petri, le passage d’une économie agricole prédominante à une économie industrielle a été accompli surtout au cours du XXe siècle. À partir de 1929, la production industrielle a dépassé celle de l’agriculture. La transformation de celle-ci ne s’est pas réalisée selon le schéma prévu par la théorie économique classique du développement. Selon Moroni, il n’y aurait pas eu uniquement la formation de quelques pôles industriels dominés par la grande entreprise, avec un dépeuplement successif des campagnes et la naissance de grandes agglomérations urbaines, mais surtout une industrialisation diffuse, fondée sur de petites et moyennes entreprises, qui ont bouleversé le réseau établi préexistant sans entraîner de douloureuses ruptures. L’attention portée à la capacité innovante de l’agriculture espagnole par plusieurs études infirme le stéréotype de l’immobilisme des campagnes. L’approfondissement de l’histoire des changements technologiques et l’analyse de l’historicité du processus de modernisation ont permis d’établir une chronologie très précise du phénomène en indiquant une évolution des innovations durant différentes étapes de l’époque contemporaine. Ainsi, on a remarqué que les agriculteurs espagnols ont su et pu assimiler les innovations sans ce que cela se traduise par des bouleversements des modes de culture. Les études proposent, pour l’Espagne aussi, une démarche qui se différencie dans le temps et l’espace, à l’exemple de ce que l’on observe dans la plus grande partie des pays européens. Des idées très intéressantes sur le rôle joué par les différentes cultures politiques dans la formation et dans l’identité politique de la société rurale nous sont fournies à travers les contributions de Barral et Hubscher. Le premier analyse le rôle joué par le mouvement de jeunesse catholique dans les changements vécus par l’agriculture française, tandis que Hubscher essaie de comprendre l’identité spécifique paysanne à travers la culture politique communiste. Le poids que la religion chrétienne a eu dans la formation des jeunes des classes rurales a fini, selon Barral, avec le temps par peser sur la composition et les orientations des organisations de défense des intérêts ruraux, ainsi que dans le renforcement des valeurs, surtout pendant la guerre froide, opposées aux partis marxistes. Hubscher voit, par contre, une osmose singulière entre le parti communiste et le monde paysan. « Dès lors le bolchevisme au village, écrit-il, perd de sa pureté doctrinale, se colore d’agrarisme et d’une certaine façon est réinterprété par les militants ruraux ». Les dernières études de ce livre concernent les rapports entre littérature, cinéma et monde rural. Beretta Anguissola examine la culture rurale évoquée par Proust à travers la ville de Combray. Petrocchi analyse l’opposition entre ville et campagne exprimée par la littérature de la période fasciste. Cadé examine le mythe du monde rural offert par le cinéma français. Sanfilippo considère la présence des campagnes dans le cinéma italien.



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