John Merriman, Police Stories. Building the French State 1815-1851, 2006

Oxford, Oxford University Press, 2006, 254 pages.

par Pierre Karila-Cohen  Du même auteur

À force d’arpenter les marges de la ville, les faubourgs ouvriers et les venelles traversées par des prostituées et des voleurs, John Merriman a fini par y croiser la police. Les rapports établis par les forces de l’ordre, et notamment par les personnages principaux de ce présent livre — les commissaires — constituaient certes depuis longtemps l’un des aliments archivistiques les plus sûrs de ses précédentes enquêtes. Mais, participant d’un mouvement historiographique profond, tangible depuis le milieu des années 1990 tant en France qu’en Europe et aux États-Unis, John Merriman a choisi dans cet ouvrage de consacrer son attention aux hommes chargés d’ordonner ces rues. Les simples agents, les mouchards, les maires et les préfets apparaissent bien dans ces histoires de police — il faut prendre le titre au pied de la lettre tant l’auteur accorde de la place au récit —, mais l’ouvrage est principalement consacré au fonctionnaire qui constitue la pierre angulaire du système de police français non seulement depuis la célèbre loi de pluviôse an VIII, mais aussi, à Paris au moins, depuis l’Ancien Régime : le commissaire. Un personnage typiquement français (« very French », p. 188), à en croire l’auteur, et dont l’attrait réside dans le fait qu’il vit, agit et travaille au cœur même de la société qu’il est censé surveiller et constitue donc idéalement à la fois un observateur et un observatoire des évolutions de son temps. Nommé et révoqué par l’État, mais payé — souvent mal — par les municipalités, il représente aussi un enjeu important dans les relations entre le premier et les secondes en un siècle où la question de la centralisation ne cesse d’être posée.

Le livre de John Merriman comprend sept chapitres. Après avoir rappelé l’organisation institutionnelle et humaine du système de police français (chapitre 1), l’auteur s’attache à détailler les origines sociales et les conditions de vie des commissaires des années 1815-1851 (chapitre 2), puis consacre le troisième chapitre aux raisons de leur révocation au cours de ces décennies, qui lui permet d’envisager la question centrale de la professionnalisation. Cette première séquence permet donc de donner un visage à ces acteurs méconnus de la vie urbaine du XIXe siècle. On recommandera en particulier les analyses de John Merriman sur les retraites des commissaires, ou plutôt leur absence avant 1895, si ce n’est dans certaines villes, et l’utile mise au point sur la diversité de leurs salaires, modulés selon la bonne volonté des conseils municipaux, diversité qui pouvait donner lieu à des situations de réelle pauvreté. Les trois chapitres suivants sont davantage dédiés aux activités des commissaires, à l’exercice pratique de leur métier — si bien rendu par le terme anglais policing — qu’il s’agisse de surveillance politique (chapitre 4), de contrôle des marginaux et des migrants (chapitre 5), ou de normalisation des comportements en ville, de la lutte contre le crime à la poursuite des jeux illégaux (chapitre 6). Enfin, en s’appuyant en particulier, mais pas seulement, sur l’exemple de Lyon, John Merriman conclut, par l’entremise du commissaire, représentant de l’État au cœur des municipalités, à la victoire du premier sur les secondes et au progrès de la centralisation. En favorisant cet exemple, alors que Lyon devient la seule police provinciale étatisée au cœur du siècle (1851), et en faisant cesser son récit à l’orée du second Empire, régime très centralisateur, John Merriman commet toutefois à mon sens une erreur de perspective : l’émiettement des polices municipales demeure malgré tout la règle, même sous Napoléon III, et la loi municipale de 1884 relancera ensuite les sempiternels conflits d’autorité entre préfets et maires à propos de la police et de son principal représentant en ville, le commissaire. Il paraît donc difficile de conclure à une victoire de l’État en 1851, sauf à la considérer comme temporaire. Ce faisant, l’auteur a toutefois le mérite de donner une profondeur chronologique au processus d’étatisation des polices municipales qui, après Lyon, se poursuit au début du XXe siècle et aboutira à la création d’une police nationale sous Vichy, en 1941.

De manière générale, on ne peut être qu’impressionné par le travail de dépouillement réalisé par John Merriman : pas moins de soixante-dix dépôts départementaux, soit presque la totalité, ont été visités. Cette collecte quasi exhaustive explique bien des qualités du livre. Elle est peut-être aussi à l’origine de sa principale limite. Commençons par celle-ci, pour nous en débarrasser : la succession ininterrompue d’exemples et d’anecdotes dans chaque chapitre peut, il est vrai, finir par lasser. Mais cette manière vivante d’aborder la question à travers des individus et des situations offre dans le même temps bien des avantages. Elle permet d’abord — et ce n’est pas rien — de saisir à plein nez l’atmosphère des villes françaises du XIXe siècle, des plus modestes aux plus considérables : Merriman possède un incontestable art du récit et nous offre de véritables bonheurs de lecture, telle cette évocation, p. 24-25, d’un commissariat où croulent les papiers officiels et où s’entassent les gens ordinaires désireux de raconter leur histoire à cette autorité à la fois distante et proche représentée par le commissaire. Elle permet aussi de vérifier, par le croisement de dizaines d’histoires, la représentativité de chacun des exemples : on a là un dépassement efficace de la citation isolée ou encore du placage de schémas interprétatifs un peu lourds sur des réalités passées. Elle permet enfin — c’est là l’essentiel — d’accéder à des vérités que seule la plongée dans les archives autorise.

Les exemples en sont multiples. Alors que la loi de pluviôse établit à 5 000 le seuil à partir duquel les villes peuvent et doivent se doter d’un commissaire, Merriman établit par exemple à vingt-huit le nombre de villes qui, au début des années 1830, sont dotées d’un tel fonctionnaire sans pour autant atteindre ce seuil, parce que leur surveillance est jugée, pour une raison ou une autre, nécessaire. Par ailleurs, il montre bien comment émerge, dès la Restauration, à l’initiative des préfets, une fonction que ne prévoient pas les textes, celle de commissaire central, chargé de coordonner l’action des différents commissaires lorsque la ville en compte plusieurs, et incidemment chargé, davantage que les autres, de la surveillance de l’état des esprits. On a là deux belles démonstrations qu’en histoire administrative, l’essentiel réside dans les pratiques et qu’on ne peut les saisir ni dans les règlements, ni par les imprimés : seule la lecture en série, si ce n’est en masse comme le fait Merriman, de la correspondance entre les autorités, permet de saisir des pans entiers d’une réalité enfouie. Cela est d’autant plus vrai dans ce qui nous semble être les points forts du livre. C’est dans la description de l’invention d’un métier — bien avant la mise en place d’un examen en 1879 — et de la conscience par les commissaires d’une identité sociale et professionnelle — bien avant la première parution en 1855 du Journal des commissaires — que le livre de John Merriman apparaît le plus innovant, et même le plus passionnant. Il montre ainsi, en examinant des pratiques effectives, comment la question de la compétence apparaît, dès les années 1820, comme la plus décisive, non pas vraiment pour obtenir un poste, mais au moins pour s’y maintenir : c’est donc sous la Restauration, obsédée au départ par la seule fidélité politique, que s’esquisse pour l’auteur, un mouvement de professionnalisation, entendue dans le sens d’une prise en compte par l’État des capacités réelles de ceux qu’il emploie pour exercer la police, et d’un relatif consensus sur ce qui fait un bon policier. Et c’est aussi à partir de ces années, c’est-à-dire très précocement, à travers les revendications à propos des pensions de retraite par exemple, que les commissaires commencent à former, à l’usage de leurs supérieurs mais aussi d’eux-mêmes, des images de leur métier, fondatrices d’une identité collective. Merriman rend donc au XIXe siècle toute sa durée et montre, en cette matière comme en d’autres l’importance des années de la Restauration et de la monarchie de Juillet dans la maturation du monde contemporain.



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