John Keane (dir.), Civil Society: Berlin Perspectives, 2006

Keane (John), sous la direction de, Civil Society: Berlin Perspectives. New York-Oxford, Berghahn Books, 2006, 262 pages.

par Alain Chatriot  Du même auteur

Les livres collectifs réservent souvent des surprises. La diversité des textes rassemblés laisse toujours espérer, malgré des différences, que certaines contributions pourront intéresser le lecteur même si la solidité de l’ensemble est discutable. Avec ce volume international, on peut craindre que la surprise soit mauvaise tant l’entreprise dirigée par John Keane semble être une caricature de recherche collective. Financé par l’Union européenne, un projet intitulé « Towards a European Civil Society » a permis de nombreuses rencontres entre spécialistes de sciences sociales piloté par une équipe de collègues allemands qui sont les éditeurs d’une collection chez Berghahn Books. Si les autres volumes semblent centrés sur des objets un peu mieux définis, celui-ci est d’abord une compilation de références avec un manque de cohérence et d’analyses neuves ou précises. Bref, si on souhaite lire des textes qui cumulent, en parlant vaguement de société civile, les références classiques à Smith, Ferguson, Montesquieu, Hegel, Tocqueville, Marx, Weber, Simmel ou Elias et celles, plus contemporaines, à Beck, Giddens, Habermas, Keane, Kocka, Offe, Putnam, Rawls, Skocpol ou Sen, ce livre est une compilation idéale. Les textes publiés, souvent présentés par leurs auteurs lors de plusieurs rencontres internationales, semblent appartenir à un genre scientifique particulier : la « méta-synthèse »…

Certes, Jürgen Kocka tente de proposer une « perspective historique » sur la notion de société civile, rappelant brièvement les importants débats allemands autour de la Bürgergesellschaft, mais sa contribution parcourt bien vite de trop nombreux enjeux et la définition retenue pour la notion est surtout une liste des problèmes plus que la justification de la construction d’un objet scientifique. Parmi les études proposées on relève que plusieurs permettent l’accès à des bibliographies synthétiques originales comme le texte de Susanne-Sophia Spiliotis qui souligne comment la responsabilité des entreprises allemandes a été mise en cause par des associations – donc la « société civile » – pour leurs actions durant la Seconde Guerre mondiale, ou l’article de Shalimi Randeria sur le pluralisme dans la société post-coloniale indienne contemporaine. Certains auteurs soulignent tout de même les ambiguïtés de la notion, comme Herfried Münkler qui explique : « This, then, is “civil society”: it vaguely and confusedly mixes together the notion of removing a burden, wishful thinking and compensatory hopes » (p. 93).

En fait la notion, par sa plasticité même, n’aide pas vraiment l’analyse scientifique si elle n’est pas un minimum contextualisée. Dans ce volume, par exemple, on ne trouve pas de réflexions précises sur le développement et la structuration des organisations non gouvernementales, sur les rapports entre syndicats et associations, sur ce que certains nomment la « société civile organisée », sur le rôle joué par les « sociétés civiles » dans les processus de démocratisation – thème pourtant courant dans la littérature internationale –, sur les formes de reconnaissance de la société civile dans des institutions nationales ou internationales, ni sur les délicates question de représentativité des acteurs se revendiquant de la société civile. Deux questions débattues classiquement autour de la notion sont exposées en partie : les mouvements sociaux luttant contre la globalisation contemporaine et la question de la dissidence. Sur le premier sujet, cependant, le texte de Dieter Rucht ignore totalement les nombreux travaux espagnols, français et italiens. Sur le second thème, un texte original de l’ancien recteur de la London School of Economics, Ralf Dahrendorf, livre plus une méditation sur le XXe siècle – avec un beau titre : « The Temptations of Unfreedom : Erasmus Intellectuals in the Age of Totalitarianism » – qu’une étude sur la manière dont la pensée antitotalitaire s’est (re)saisie de la question de la société civile.

On a aura compris que ce volume collectif vaut surtout par ses bibliographies et par ce qu’il révèle du fonctionnement de la communauté scientifique internationale. On se permettra, à propos de la vaste et délicate question de la société civile, de recommander plutôt la lecture de l’entreprise plus modeste mais plus suggestive de Michel Offerlé avec le choix de textes qu’il présente dans : « La Société civile en question », Regards sur l’actualité, 888, 2003.


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