Joël Lebeaume, L’enseignement ménager en France : sciences et techniques au féminin, 1880-1980.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 265 p. Préface de Rebecca Rogers.

par Gérard Bodé  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Comme le rappelle Rebecca Rogers dans la préface de cet ouvrage, dans la mémoire collective, l’enseignement ménager survit par son « côté désuet qui fait sourire » (p. 9). Cet enseignement dont « personne ne regrette vraiment la disparition » a aussi longtemps été vécu comme l’expression, voire l’instrument de la légitimation idéologique, du rôle subalterne assigné aux femmes. Or, l’un des mérites de l’étude de Joël Lebeaume est de démontrer que la réalité était bien plus complexe et qu’à côté de cet aspect moralisateur, l’enseignement ménager fonctionnait aussi, plus ou moins officiellement selon l’époque, comme une voie de professionnalisation féminine. Bien qu’il ait déjà fourni quelques études pointues (comme par exemple la thèse de Sandrine Roll), l’enseignement ménager n’a cependant pas encore suscité de travaux synthétiques d’envergure. Ce livre comble donc un vide puisqu’il se propose de retracer l’histoire de cet enseignement depuis ses prémices à la fin du XIXe siècle jusqu’à la suppression de l’option « enseignement ménager » du baccalauréat en 1984. Selon l’auteur, « l’enjeu de cet ouvrage est de contribuer à l’histoire de cet enseignement féminin en clarifiant son existence, sa construction et ses contenus » (p. 17). Il s’y consacre selon une perspective didactique et curriculaire en s’intéressant aux éléments structurants (l’organisation administrative et pédagogique, la formation et la qualification professionnelle, les équipements scolaires). De ce fait, il croise aussi l’histoire des femmes et les divers pans de l’histoire de l’éducation touchés par cette éducation ménagère. Les sources utilisées sont des manuels scolaires, des revues pédagogiques, des textes réglementaires, l’iconographie et des témoignages. L’étude est organisée en quatre parties chronologiques subdivisées en plusieurs chapitres. Les limites chronologiques ne sont pas toujours rigides car, en fonction des thématiques, des flashbacks ou des incursions dans le futur sont fréquents. La première partie est consacrée à la période allant des années 1880 à la fin de la Grande Guerre. Souhaitant « découvrir les contenus de cette action éducative » (p. 37), l’auteur détaille les fondements idéologiques, les concepts, « les principes, maximes, recettes, secrets » qui mènent d’une simple éducation domestique à l’enseignement ménager. La seconde période, des années 1920 à la Libération, est celle de la construction de l’enseignement ménager et des sciences domestiques que l’auteur qualifie de « sciences impliquées » (p. 69). On constate notamment l’intérêt grandissant des pouvoirs publics qui mène à l’obligation de l’enseignement ménager à la veille et au cours de la Seconde Guerre mondiale. Même si les idéologies divergent, la continuité est visible entre les gouvernements de la fin de la Troisième République et le régime de Vichy. Cet enseignement revêt néanmoins des positionnements différents selon les ordres d’enseignement. Dans l’enseignement technique, il prend depuis la fin des années 1920 un caractère de plus en plus professionnalisant, notamment avec l’instauration du Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) d’Art ménager et la construction de « carrières féminines » (p. 89). La troisième partie qui couvre la période de la Libération aux années 1950 est celle de la mise en ordre de l’enseignement ménager. Son développement et sa structuration au sein des institutions éducatives sont d’abord l’affaire de quelques personnalités féminines comme Paulette Bernège ou Marie-Louise Cordillot qui œuvrent pour une homogénéisation des contenus et des méthodes par le biais de la publication d’un Guide de l’enseignement ménager (1947). De son côté, la direction de l’Enseignement technique s’engage particulièrement en faveur de cet enseignement et de sa double finalité éducative et professionnelle avec le développement du CAP « arts ménagers » à partir de 1944. L’enseignement ménager intègre les divers niveaux de l’enseignement technique (cours professionnels obligatoires, centres d’apprentissage, collèges techniques et écoles nationales professionnelles). Une attention particulière est accordée à la formation des enseignants avec l’ouverture de sections ménagères dans les deux ENNA (École normale nationale d’apprentissage) féminines de Paris et Toulouse ainsi qu’à l’ENSET (École normale supérieure d’enseignement technique). Un véritable professorat d’enseignement ménager est institué en remplacement des anciennes monitrices. Dans les enseignements primaire, secondaire et agricole, l’évolution est différente. Pour le primaire, l’auteur s’appuie surtout sur les expériences dans les cours complémentaires parisiens qui insistent sur le rapport des jeunes filles à l’enfant, soit comme future mère de famille, soit pour la préparation à des métiers de la puériculture. L’enseignement agricole poursuit le développement d’un enseignement ménager agricole spécifique pour les populations rurales. L’enseignement secondaire s’inscrit non seulement dans le développement des arts ménagers « placés au carrefour des arts et des techniques » selon une citation de Jean et Françoise Fourastié (p. 127) mais voit aussi l’émergence des travaux manuels éducatifs pour les filles qui s’alignent ainsi sur ceux des garçons, « rectification importante car elle signifie un changement et la promotion de l’enseignement féminin » (p. 133). La quatrième partie intitulée « apogée et déclin de l’enseignement ménager » débute à la fin des années 1950 par la « reconnaissance de la méthode française » (p. 142) et se termine par la disparition officielle de cet enseignement. Le rôle de l’enseignement technique, démontré par un tableau signalant les taux de réussite des CAP « arts ménagers, services divers » et « aide maternelle » (p. 143), est clairement établi dans cette période du baby-boom, de l’explosion scolaire et de la croissance économique qui voit, entre autres, la forte augmentation de la scolarisation des filles. Dans ce contexte, « l’enseignement ménager, avec son orientation fondatrice d’étude raisonnée des pratiques, porté par des femmes, participe alors au mouvement d’autonomisation des femmes qui préfigure leur nouveau rôle » (p. 144). Les années 1960, avec la mise en place d’un système scolaire unifié, va pourtant porter un coup fatal à cet enseignement. Les lois Debré de 1960-1961 entraînent la disparition de l’enseignement ménager agricole à la fois en mettant fin à une certaine spécificité de l’enseignement agricole, en ouvrant largement cet enseignement au secteur privé et surtout en modifiant la position de la jeune fille rurale qui acquiert une certaine autonomie et « met en cause le statut d’aide familiale – voire de servante – de la femme, au profit de celui d’agricultrice » (p. 153). Les années 1960 apparaissent ainsi comme une rupture. Les collégiens et les collégiennes qui fréquentent les établissements créés à la suite des réformes Berthoin et Fouchet y entrent dans le monde de l’enseignement de technologie domestique. Si au début, une certaine différence entre garçons et filles se maintient, celle-ci vole en éclat avec les nouveaux horaires et la rénovation des contenus scolaires. Petit à petit, l’enseignement ménager se transforme en « impossible action éducative » et est inévitablement amené à disparaître. Ce résumé rapide plaide pour la richesse de l’ouvrage qui met en lumière les éléments de continuité, les ruptures et les évolutions d’une histoire complexe et méconnue. L’auteur, au-delà de la structuration du livre, a divisé cette histoire en sept époques (p. 36). Néanmoins cette chronologie repose uniquement sur ses sources (manuels, textes officiels, programmes…) donc sur une vision de l’histoire par en-haut (selon l’expression d’Antoine Prost) ce qui rend le découpage quelque peu artificiel. De la lecture de ce texte, il ressort que cette histoire connaît surtout trois périodes majeures, les débuts (jusqu’en 1920), la construction (entre 1920 et 1960), puis la disparition. Si l’auteur prend bien la peine de reconstituer quelques carrières d’individus et donc, comme l’ogre de Marc Bloch, de courir après la chair humaine, la vision demeure globalement trop générale. Certes, il a réussi son pari de clarification en identifiant et précisant les fondements idéologiques, l’action des pouvoirs publics, les étapes « officielles » de la construction. Il a aussi parfaitement réussi à intégrer cette histoire dans le contexte général, à « dédiaboliser » cet enseignement qui n’est pas seulement un instrument de domination des femmes et un conservatoire des positions sociales. Mais quid de l’application sur le terrain ? Les établissements scolaires, le lieu où les politiques officielles rencontrent la réalité, ne sont brièvement abordés que dans quelques pages (p. 89-94) et encore ne s’agit-il que d’un rapide tableau des différents types d’écoles ou d’institutions existantes. S’il est vrai que les études sont rares sur ce sujet, elles existent néanmoins. L’historien reste frustré de ne rencontrer ici que des textes normatifs et réglementaires et aucune cote d’archives nationales ou départementales. Certaines études de cas rapides auraient permis d’éclairer le vécu de cet enseignement. On court ici le risque de ne présenter qu’une vision un peu trop lisse sans confrontation avec la réalité du terrain. Il faut donc lire cet ouvrage comme une invitation au voyage. La richesse des informations livrées, la variété des approches et des hypothèses, le regard synthétique sur cette belle inconnue devraient susciter des vocations et encourager les études locales ou les monographies d’établissements susceptibles de préciser, de corriger ou d’infirmer les affirmations présentées ici.  
Gérard Bodé.


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