Joël Hedde (dir.), La CGT de 1966 à 1984 : l’empreinte de Mai 1968, 2009

Joël Hedde (sous la direction de), La CGT de 1966 à 1984 : l’empreinte de Mai 1968. Montreuil-sous-Bois, Institut CGT d’histoire sociale, 2009, 535 pages. Préface de Georges Séguy.

par Patrick Fridenson  Du même auteur

Mieux connaître l’histoire à tous les niveaux de la CGT depuis la scission de 1947 est une priorité pour l’histoire de la France du temps présent. En 2008 la parution aux Éditions L’Archipel de l’autobiographie partielle de Georges Séguy, secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982, Résister, de Mauthausen à Mai 68, a apporté aux historiens d’importants éléments inédits sur l’histoire de la CGT dans cette période. On pouvait donc espérer que le colloque que l’Institut CGT d’histoire sociale a tenu les 14-15 mai 2008 et qui a été publié avec célérité poursuivrait sur cette lancée et serait l’équivalent du volume publié sous les auspices de cet Institut pour les années 1950. Force est bien de constater que nous sommes en présence d’un volume d’ordre différent. Au reste, tant la préface que les deux conclusions ont la prudence de souligner la « complexité » de la période et les limites des apports de ce volume. Celui-ci est une véritable mosaïque de textes. Ceux des acteurs sont les plus nombreux, et la majorité résument les positions nationales ou locales de la CGT à l’époque. Il y a peu de contributions des chercheurs – historiens, sociologues, économistes et politistes – et la majorité de celles-ci sont des synthèses de travaux antérieurs ou bien dans un cas la reprise tel quel d’un texte paru peu auparavant dans un autre livre (Michel Margairaz). Pourquoi la moisson est-elle inégale ? Cela tient d’abord au déplacement de l’objet du colloque au cours de sa préparation : « Au départ, nous voulions étudier une période excessivement restreinte : les travaux du 40e Congrès », celui de 1978 où l’aspiration au renouveau des analyses et des pratiques soutenue notamment par G. Séguy fut mise sous le boisseau. « Puis nous avons jugé qu’il était intéressant d’essayer de comprendre l’avant et aussi l’après. Enfin, nous en sommes arrivés à cette périodisation de 1966-1984 » (E. Bressol, p. 532). Mais même le sens de cette chronologie prête à débat : G. Séguy dans sa préface y voit « une étude approfondie de l’orientation et de l’action de la CGT […] entre son 36e et son 41e Congrès », R. Mouriaux dans sa conclusion écrit que le colloque « avait pour bornes 1966 – l’accord CGT-CFDT du 10 janvier – et 1984 – la sortie des ministres communistes du gouvernement ». Enfin le caractère brûlant de cette période dans l’histoire de la CGT a influé sur les témoignages et les débats, au point que les organisateurs avaient « la crainte d’écrire une histoire avec des larmes » et se félicitent « d’avoir globalement évité le règlement de comptes, à l’exception d’une ou deux communications écrites ».

Il en résulte une série de lacunes. Alors que l’économiste Guy Caire souligne dans son article p. 182-183 la réduction des effectifs ouvriers à la fois en valeur absolue et en proportion de la population active : de 39 à 31 % entre 1962 et 1985, l’évolution des effectifs de la CGT et de sa composition socio-professionnelle n’est pas abordée. Seuls les textes du SNETP et de la Fédération des Transports évoquent la désyndicalisation. En revanche, dans l’une des introductions de chapitre par un historien, Michel Pigenet appelle à une analyse de la place des jeunes, de leurs aspirations et de leurs « modalités de socialisation ». Si plusieurs témoignages mettent en valeur le rôle du secteur public et nationalisé, sa place et son poids au sein de la CGT de cette période ne sont entrevus que pour mai 1968 et le texte sur la CGT et le pouvoir après 1981 fait état avec franchise d’un « débat avorté » à l’époque sur ce sujet mais n’en tire pas les implications. De l’accord CGT-CFDT, présent dans bien des témoignages et célébré par G. Séguy dans sa préface, il n’est dressé ni l’histoire ni le bilan. Sur les rapports de la CGT avec les partis politiques, on lit plus de choses sur ce qui se passe avec la FGDS puis le PS qu’avec le PCF. Enfin la diversité des appréciations et des expériences au sein d’une vaste et ancienne confédération comme la CGT, qui a été récemment mise en valeur par des sociologues, n’est pas étudiée en tant que telle.

Alors que trouve-t-on ? A mes yeux, trois éléments surtout. D’abord, comme dans le volume sur les années 1950, une présentation décapante par un chercheur et plusieurs acteurs de l’expérience des relations internationales de la CGT qui souligne les difficultés de celle-ci au sein de la FSM, les différences d’analyse avec les Italiens de la CGIL, l’épreuve subie sur la Tchécoslovaquie puis, différemment, sur la Pologne et les contradictions entre la volonté de rejoindre la CES et une négation renouvelée de l’intégration européenne. Le mineur Achille Blondeau témoigne par exemple : « Quand j’allais là-bas et que j’étais reçu dans un puits de mine, c’était le directeur de la mine qui me recevait et non pas le secrétaire du syndicat ». Ensuite, dans les rubriques discussion de chaque chapitre, la transcription des nombreuses et parfois dissonantes interventions orales d’anciens responsables cégétistes présents au colloque sur un passé décidément brûlant. On a là à la fois un échantillon saisissant des représentations actuelles, culturelles et politiques, de ces ténors du syndicalisme (plusieurs se déclarent autogestionnaires), à l’image des reclassements et divisions des gauches, et des témoignages parfois critiques sur leurs expériences cégétistes. Georges Séguy dans sa préface va dans le même sens. Il écrit ainsi que « la CGT a tant contribué » au Programme commun « au point de négliger son propre programme », et que « la rupture de ce programme en 1977 […] fut l’objet de désaccords sérieux au sein de sa direction à propos de sa conception unitaire ». Enfin, parmi les 5 papiers fort inégaux de chercheurs, un excellent article exploratoire de Danielle Tartakowsky sur l’élargissement de la conception de la CGT du hors-travail à partir de 1967 jusqu’à l’intégration en octobre 1984 du « cadre de vie », concept antagonique à celui de valeur travail qui fonde sa doctrine. A l’inverse, le texte de Jocelyne George sur les femmes à la CGT n’utilise ni les mémoires initialement auto-édités de Madeleine Colin ni les travaux universitaires, ignore la généalogie réelle du mouvement des femmes en France et, alors qu’elle a organisé un colloque en 2007 sur le sujet, s’en tient au minimum syndical sur les difficultés puis le sabordage du magazine féminin de la CGT, Antoinette. Il faut aller ailleurs (p. 430-431 et p. 453) pour comprendre la diversité de la CGT sur ce sujet essentiel.

Le livre reproduit aussi une table ronde, qui ajoute à la diversité de ce livre avec des témoignages et opinions d’acteurs d’autres bords : Jacques Julliard, historien et ancien membre du Bureau National de la CFDT, Henri Rouilleault, haut fonctionnaire, ancien militant du PSU et de l’UNEF, Peter Seideneck, ancien responsable Europe à la confédération allemande DGB.

En définitive, chacun méditera les fortes paroles de Georges Séguy dans sa préface : « Le fait de n’avoir pas vraiment débattu de ces problèmes au moment où ils sont intervenus, par souci d’éviter d’étaler publiquement une mésentente interne, a privé la génération des militants de la CGT des deux dernières décennies du siècle dernier d’une connaissance réelle de la nature de ces divergences qu’il serait absurde de soustraire de l’histoire de la CGT ». Ces mots sont une apologie pour une histoire critique aux antipodes de la justification. Ils peuvent s’appliquer non seulement à la CGT, mais encore à bien d’autres organisations.



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