Jérémie Dubois, L’enseignement de l’italien en France, 1880-1940 : une discipline au cœur des relations franco-italiennes.

Grenoble, Ellug, 2015, 460 p. Préface de Gilles Pécout.

par Marie-Pierre Pouly  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Premier travail d’ampleur sur l’enseignement de l’italien en France, l’ouvrage de Jérémie Dubois documente de façon précise la naissance de la discipline universitaire. Jérémie Dubois place au cœur de l’analyse les relations diplomatiques et son angle d’approche s’avère fructueux.

L’auteur situe son étude dans un ensemble de travaux sur l’enseignement des langues en France et les transferts culturels. C’est sans doute au travail d’Alain Messaoudi sur les arabisants de la France coloniale que l’approche méthodologique comme les interrogations sont les plus redevables1. L’auteur réfléchit, parallèlement, à la notion de discipline, système de légitimité qui délimite un domaine du savoir. La question de l’italien dépasse les frontières disciplinaires, mais la promotion de l’italien s’effectue en grande partie par une action universitaire qui se déploie à travers des structures associatives largement académiques et s’appuie, notamment, sur le rayonnement de normaliens. Après la création de l’agrégation, les trajectoires des italianisants sont de plus en plus déterminées par l’institution scolaire.

L’auteur met en série les dossiers d’enseignants en France et en Italie et décode finement leurs échanges épistolaires avec le ministère. Il mobilise la correspondance conservée dans les archives de l’Institut français de Florence, les archives de l’École française de Rome et celles du ministère italien des affaires étrangères. Pour éclairer les formes prises par l’italianisme universitaire, l’exploitation systématique des revues, bulletins spécialisés, sujets de diplômes d’études supérieures, de doctorat, rapports d’agrégation, circulaires et autres documents administratifs est complétée par le recueil de témoignages de proches et descendants d’italianisants. La richesse des sources mobilisées fait de cet ouvrage un travail de référence durable.

L’ouvrage permet d’établir les voies de promotion de l’italien en France : les contacts personnels des défenseurs de l’italianisme avec les cercles de décision politique, les interventions de l’État italien, les structures professionnelles françaises. Le groupe des immigrés italiens – groupe d’émigration le plus étoffé en France au début du XXe siècle – est largement exclu de cette institutionnalisation : c’est précisément de ce groupe populaire et de sa langue « vulgaire » qu’il convient de se démarquer pour ennoblir la langue italienne universitaire et ses enseignants. C’est par l’agrégation, dispositif bien fait pour exclure les non nationaux, possibles concurrents sur le marché de l’enseignement des langues, que la discipline trouve à se cristalliser durablement. L’étude de Jérémie Dubois montre que la promotion des langues des nations étrangères contribue à rendre évident le cadre national. Progressivement, les critères non linguistiques, plus fortement liés à l’habitus scolaire national, deviennent prépondérants dans la carrière des enseignants d’italien.

L’ambivalence de l’italien, langue à la fois attractive et suspecte, mais également sa place dominée vis-à-vis des langues scolaires du « Nord » (anglais et allemand) sont explorées dans la première partie de l’ouvrage. La langue italienne existe en France de façon largement extrascolaire au début de la période étudiée. Le sens commun de l’époque sur l’apprentissage nécessairement autodidacte de l’italien, réputé aisé, conduit à penser que cette langue ne nécessite pas d’enseignement spécifique. Triplement secondaire, la langue italienne est réservée au Midi comme aux petites classes, et les maîtres ne l’enseignent que rarement à titre principal. On note la très forte présence initiale d’enseignants corses, tirant un profit ambivalent de leur bilinguisme encore fréquent. Les chapitres suivants sont consacrés à la promotion de l’italien sous la houlette de l’universitaire Charles Dejob, d’une part, puis aux initiatives qui conduisent à l’institutionnalisation de la discipline avec la création d’un cours d’italien à Grenoble et de la licence et de l’agrégation à la toute fin du XIXe siècle. Les initiatives culturelles en faveur de l’italien sont conçues pour faire pendant à la xénophobie envers les Italiens immigrés dans un contexte de concurrence sur le marché du travail local. La Société d’études italiennes est créée en 1894 par une « élite » française cultivée pour contribuer à apaiser les relations diplomatiques.

Les deux parties suivantes s’intéressent aux professeurs agrégés d’italien. Elles mobilisent les dossiers d’enseignants pour reconstruire les carrières des italianisants universitaires, en soulignant d’abord la rareté des influences italiennes directes. Les passages consacrés à l’agrégation d’italien, dont la première session se déroule en 1900, sont particulièrement instructifs. Ils documentent la façon dont la langue italienne parlée exigée est celle de l’élite cultivée ; la langue postulée par les études italiennes est, en outre, une langue réflexive, matière à analyse linguistique plutôt que sens pratique linguistique. Les agrégations de langues vivantes sont les premières à devenir des concours mixtes, ce qui n’est sans doute pas sans rapport avec la moindre reconnaissance sociale des agrégations de langues. Les stéréotypes de genre jouent à plein et les candidates, puis les enseignantes, ne sont pas évaluées à travers les mêmes catégories de jugement (aux érudites « brouillonnes » s’opposent des candidats dont le goût est sûr). On retrouve, en outre, la contradiction, notée pour les autres langues vivantes, entre les directives pédagogiques qui privilégient la connaissance pratique des langues et les orientations du jury d’agrégation qui sanctionne avant tout les capacités intellectuelles des candidats. L’italien est soumis à une domination disciplinaire à plusieurs niveaux : moins considéré que les langues du Nord, il est également dominé par l’espagnol, et plus fondamentalement encore par les lettres et le latin. Le jury insiste souvent davantage sur ses attentes en matière de prononciation latine qu’en termes de prononciation italienne. La troisième partie retrace à la fois les carrières des italianisants diplômés et les contours du discours sur l’Italie qu’ils professent. Dans ce contexte, un contenu savant et méthodique se transmet d’une génération à l’autre et la stabilité du canon classique est reproduite sur de très longues périodes. Les professeurs en poste placent leurs disciples ou leurs élèves : il semble que le détenteur d’une chaire possède des droits à désigner son successeur comme si un poste universitaire était un bien personnel transmissible.

La dernière partie, sans doute la plus novatrice au sein des travaux sur l’histoire des langues et de leur enseignement, étudie les enjeux politiques de l’enseignement de l’italien. Deux chapitres denses retracent l’instrumentalisation de l’enseignement des langues par la diplomatie culturelle à deux périodes successives de la première moitié du XXe siècle. L’italien acquiert, d’abord, le statut de langue de l’allié puis, pendant la période fasciste, les lecteurs d’italien, les écoles italiennes, les cours du soir et la société Dante Alighieri sont utilisés pour diffuser des idées fascistes en France. La richesse de l’entrée par les relations diplomatiques est manifeste. Il est difficile de déterminer, faute de travail systématique similaire sur les autres langues vivantes enseignées de façon centrale en France à la même période (allemand, anglais, et dans une moindre mesure espagnol et arabe), la nature de ce caractère heuristique. Provient-il du phénomène historique lui-même – l’italien, langue située au début de la période étudiée du côté des adversaires, occupant une position spécifique dans les relations diplomatiques dans une France hantée par la défaite de 1870 ? Est-il lié à l’angle d’analyse que l’auteur a pu être conduit à privilégier du fait de sa propre formation initiale en sciences politiques ? Découle-t-il, parallèlement, du type de sources qu’il a mobilisées ?

L’approche diplomatique conduit l’auteur à moins insister sur d’autres dimensions. L’ouvrage n’évoque que ponctuellement les acteurs économiques qui, à l’époque étudiée par l’ouvrage, se sont mobilisés pour l’enseignement des langues vivantes. Cette conception, soulignant l’importance de l’adaptation aux « besoins régionaux », se donne particulièrement à voir dans les réponses des chambres de commerce et des conseils généraux à l’enquête parlementaire sur l’enseignement secondaire de 1899. La mobilisation de sources permettant de saisir l’action de sociétés et d’institutions prises dans la nébuleuse philanthropique réformatrice donnerait peut-être mieux à voir cette dimension de l’institutionnalisation de l’italien2. D’autre part, bien que la dimension religieuse et politique de la défense du monde « latin » soit évoquée, l’angle diplomatico-militaire prime. Or divers éléments – le catholicisme parfois exacerbé de certains italianisants en vue, en premier lieu – suggèrent que la défense de la langue italienne, langue de la « sœur latine », doit aussi être envisagée sous l’angle de la mobilisation des fractions religieuses des groupes dominants dont une partie des luttes se déroulent, à l’époque couverte par l’auteur, sur le terrain scolaire. Les études italiennes se sont fédérées, comme l’auteur le souligne en conclusion, autour d’un conservatisme social associé à des convictions religieuses militantes. L’italien de l’époque étudiée prolonge un culte de la latinité entretenu par une fraction de la bourgeoisie catholique cultivée. La référence à l’italianité, par opposition aux langues et âmes du nord, protestantes, s’inscrit au sein des luttes de construction de l’identité nationale, rattachant la France aux « peuples latins ». S’interroger sur la hiérarchie des langues et les combats symboliques qui se nouent autour des langues invite alors à penser ensemble les langues et leurs rapports avec les luttes qui se jouent entre les groupes sociaux à chaque moment historique.

Marie-Pierre Pouly


1 A. Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale : savants, conseillers, médiateurs 1780-1930, Plyon, ENS Éditions, 2015.

2 C. Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.



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