Jeffrey Mehlman, Émigrés à New York. Les intellectuels français à Manhattan…, 2005

Mehlman (Jeffrey), Émigrés à New York. Les intellectuels français à Manhattan (1940-1944). Paris, Albin Michel, 2005, 254 pages. « Idées ».

par Gisèle Sapiro  Du même auteur

Alors qu’il ne suscite l’intérêt des chercheurs français que depuis peu, le thème des intellectuels émigrés aux États-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale a déjà fait l’objet de plusieurs études américaines. Après Colin Nettlebeck, Jeffrey Mehlman, traducteur de Lacan, Laplanche et Derrida, et auteur de plusieurs ouvrages d’histoire intellectuelle qui se situent dans la mouvance du post-structuralisme et de la déconstruction, se penche sur ce sujet.

Composé d’une série de portraits juxtaposés, le livre s’ouvre sur le récit du voyage de Pétain et de Laval aux États-Unis en octobre 1931, le premier pour recevoir un doctorat honoris causa, le second en tant que président du Conseil. L’auteur voit dans leurs comportements respectifs lors de ce voyage – au cours duquel ils se sont croisés – une anticipation de leurs attitudes sous l’Occupation. Suit une étude des représentations du régime de Vichy et du personnage du maréchal Pétain dans le New Yorker à partir du paradigme de 1870 : selon la journaliste Janet Flanner, Pétain répète la trahison du maréchal Bazaine, tandis que de Gaulle serait une réincarnation de Gambetta, couvrant une nouvelle Commune mûrie par le Parti communiste. L’auteur poursuit son exploration des différents usages et implications de l’analogie entre 1940 et 1870, thème qui revient dans le livre comme un leitmotiv.

On passe ensuite à l’expérience de l’exil d’une série d’intellectuels. Du vieux poète symboliste Maeterlinck, dont la pièce Jeanne d’Arc, écrite à New York, est une allégorie de la situation politique en France – Philippe le Bon alias Pétain représentant le parti de la collaboration, Jeanne d’Arc alias de Gaulle appelant à poursuivre le combat –, à Saint-Exupéry qui, tout en étant anti-allemand, défend la politique de Pétain, l’auteur nous introduit aux textes de ces auteurs et à leurs ambiguïtés. Ainsi le penseur catholique Denis de Rougemont, auteur de l’ouvrage à succès L’Amour et l’Occident (1939) où il dénonçait le triomphe de la passion dans le monde occidental, depuis le catharisme jusqu’au romantisme, explique dans un article politique de 1941 que l’hitlérisme, qui a transformé la passion individuelle en passion collective pour la nation, est en fait l’aboutissement de ce que la Révolution française a entamé, le totalitarisme étant, selon le vieil adage tocquevillien, un résultat de la démocratie. Quant à Simone Weil, admiratrice inconditionnelle des cathares dans lesquels elle voit la renaissance du christianisme originel, antérieur à son détournement par Rome et par le judaïsme qui en ont fait un instrument au service du pouvoir, son anticolonialisme s’allie à un antisémitisme, faisant, selon l’auteur, de la philosophe d’origine juive un curieux précurseur du conflit entre Noirs et Juifs à Harlem (où elle allait souvent se promener durant son séjour new yorkais) ainsi que du tiers-mondisme antisémite. Mehlman détecte de semblables ambiguïtés chez le fin lettré George Steiner, qui a grandi pendant la guerre à New York, a été marqué par sa lecture de Bérénice de Racine, à travers laquelle il relira les événements de cette époque.

Avec Louis Rougier et Saint-John Perse, on reprend le fil de l’histoire diplomatique. Histoire occulte dans le cas d’un des initiateurs du néo-libéralisme en France, le professeur de philosophie Louis Rougier, qui a affirmé après la guerre avoir été chargé par Pétain de négocier des accords secrets avec Churchill, argument qui devait constituer une pièce maîtresse en faveur de la thèse du double jeu de Pétain, mais que les Anglais ont nié. Il fut un des seuls défenseurs de Pétain dans les milieux émigrés new yorkais et tenta en vain d’obtenir la levée de l’embargo allié contre la France. Ses prises de position lui valurent d’être révoqué de l’Éducation nationale après la guerre, et d’être écarté du colloque sur le néo-libéralisme organisé par Lionel Robbins et Friedrich Hayek, alors même qu’il avait été un des initiateurs du colloque Lippman de 1938. Au rôle politique que Rougier s’attribue abusivement on peut opposer l’effacement d’Alexis Léger alias Saint-John Perse, démissionnaire du poste de secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, qui refusa de rallier la France libre parce qu’elle transgressait la loi Tréveneuc de 1872, la seule sur laquelle puisse se fonder un gouvernement français républicain selon lui. L’exil correspond à un réveil du poète. Bien que celui-ci ait refusé toute lecture temporelle de son œuvre, Jeffrey Mehlman ne peut s’empêcher de suggérer que son poème Exil est la réponse du diplomate vaincu et exilé au jeune homme qui en 1924, alors qu’il soutenait la politique briandiste d’un rapprochement entre la France victorieuse et l’Allemagne défaite, publiait un poème sur le thème de la conquête (Anabase).

New York fut aussi le lieu de la naissance du structuralisme : Lévi-Strauss y fit la rencontre de Roman Jakobson et d’André Breton. Du premier il allait retenir l’approche diacritique des phénomènes qui n’existent que par opposition à d’autres, du second le principe de la juxtaposition, deux éléments constitutifs du structuralisme. Mehlman voit dans l’approche diacritique une source du différentialisme qui s’apparente selon lui au racisme du fait qu’il postule l’irréductible différence des cultures, raccourci auquel on ne saurait souscrire. Nommé en août 1944 secrétaire général de l’École libre des hautes études, où il représentait la fraction gaulliste, Lévi-Strauss quittera ce poste un an plus tard pour rentrer en France. Le livre s’achève sur les descriptions du naufrage du Normandie dans la presse américaine, symbole du naufrage de la France pendant cette période. Très convaincant dans ses lectures subtiles des textes, Jeffrey Mehlman l’est moins dans ses analyses historiques, qui demeurent toutefois suggestives.



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