Jean-Yves Mollier, Hachette, le géant aux ailes brisées.

Paris, Éditions de l’Atelier, 2015, 208 p.

par Anthony Glinoer  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageQuinze ans après la publication de sa biographie de Louis Hachette1, Jean-Yves Mollier revient à cet empire éditorial. Entre les deux, il a poursuivi son travail sur l’édition française des deux derniers siècles avec des ouvrages de synthèse2, des monographies consacrées à des maisons d’édition3 et des réflexions sur le monde du livre aujourd’hui4.

Louis Hachette, commence par rappeler l’historien, entre dans le métier d’éditeur lorsque celui-ci se spécialise par rapport à celui d’imprimeur. À la même époque, la figure de l’éditeur s’impose dans le secteur du livre, à la fois sur le plan symbolique et sur le plan économique. C’est en intellectuel, plus qu’en commerçant, que Louis Hachette vient à l’édition, mais il se mue rapidement en homme d’affaires constamment tourné vers l’innovation, habile à trouver des protections politiques. La vente de manuels scolaires et le monopole sur la vente de journaux et de livres dans les gares lui assurent une fortune et une reconnaissance considérables. Avant et après sa mort, la création de nombreuses collections de livres (dont les célèbres « Bibliothèque verte » et « Bibliothèque rose »), la multiplication des bibliothèques de gare (300 en 1865, 1 200 en 1900), le développement de la publicité, la concentration verticale (maisons d’édition, distributeurs, librairies) et des contacts bien placés dans l’administration ont été les principaux ingrédients du succès de la librairie Hachette, désormais surnommée la « pieuvre verte ». À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Hachette trône sans partage sur le monde du livre français.

Les périodes de l’Occupation et de la Libération ont été très agitées pour l’édition française en général et pour Hachette en particulier. Mollier en avait déjà fait le point central de son Édition, presse et pouvoir au XXe siècle, où il avait montré le rôle moteur du Syndicat des éditeurs dans l’établissement de la censure (des Juifs, des communistes, des résistants, etc.). Il revient ici plus en détail sur le cas des Messageries de la presse, le réseau de distribution de Hachette qui servit aux Allemands tout au long de l’Occupation. À la Libération, le Conseil national de la Résistance ayant souhaité la moralisation de la presse, Hachette doit résister de toutes ses forces à la nationalisation des Messageries de presse souhaitée par le gouvernement de Gaulle. L’entreprise y parvient grâce à ses appuis politiques et par l’astuce : elle fait passer son réseau de distribution sous le contrôle des Nouvelles messageries de la presse parisienne, dont elle garde la majorité des parts grâce aux journaux qu’elle possède (France-Soir, France Dimanche, Le Journal du dimanche, Elle).

L’après-guerre voit la consolidation de l’empire Hachette. En 1953, la création du « Livre de poche » permet de vendre des millions d’exemplaires supplémentaires. Y sont souvent, mais pas exclusivement, réédités des livres parus en grand format dans une des nombreuses maisons d’édition rachetées par la « pieuvre verte » : Grasset, Fasquelle, Fayard, Stock où sont placés des éditeurs dynamiques et perspicaces dans la chasse aux prix littéraires (Yves Berger, Jean-Claude Fasquelle, Bernard Privat, Françoise Verny). Consolidant constamment sa position dominante par la concentration horizontale et verticale, Hachette est au sommet de sa puissance. Les archives dépouillées par Mollier montrent indubitablement que ce maintien au sommet est en partie dû à la corruption de responsables politiques tant de gauche que de droite. En 1967, pour n’en prendre qu’un exemple, François Mitterrand touchait de Hachette 3 800 francs par mois, soit l’équivalent de 4 000 euros.

La suite se passe à une autre échelle financière. Après avoir été sous-capitalisée en 1977 et une tentative de regroupement ratée pilotée par l’Élysée, Hachette SA est racheté par le groupe Matra, dirigé par Jean-Luc Lagardère. Alors que d’un autre côté Havas est absorbé par Vivendi, le monde éditorial français semble partagé entre deux géants, auxquels s’ajoutent quelques groupes concurrents, Gallimard en particulier, et d’innombrables petits éditeurs indépendants. Cette situation n’a été que de courte durée, avec l’effondrement rapide du groupe dirigé par Jean-Marie Messier et le rachat par le groupe Hachette de 40 % de ses activités. Ce dernier poursuit sa cure de grossissement en investissant massivement à l’étranger et en passant sous le contrôle de groupes d’investissement, Editis puis Grupo Planeta.

Les choses en sont là quand entrent dans la danse des entreprises au taux de progression fulgurant. Amazon, Google et Apple prennent position à différents niveaux de la chaîne du livre (édition, librairie, bibliothèque numérique, diffusion de livres électroniques) aux États-Unis, en Occident puis dans le monde entier. Depuis une dizaine d’années, l’arrivée de ces nouveaux géants bouscule l’ensemble du monde du livre, plutôt habitué au gentlemen’s agreement derrière porte fermée. La taille de ces entreprises, désormais des géants de l’industrie du divertissement, rend les mégafusions et les acquisitions des années 2000 passablement dérisoires. Une confrontation inédite s’ensuit entre ces deux univers économiques différents, non seulement en termes d’échelle mais aussi de pratiques, comme l’élimination des intermédiaires, parmi lesquels l’éditeur lui-même, et l’embauche d’une armada d’avocats en vue de procédures judiciaires qui sont traînées en longueur. Hachette, auquel rien n’a semblé résister pendant près de deux siècles, est devenu un nain condamné à plier l’échine.

Le livre de Jean-Yves Mollier s’achève sur ce constat où pointe l’indignation devant l’incurie des dirigeants de Hachette et, à travers eux, de toute l’industrie du livre dite traditionnelle face à la montée en puissance des fameux Gafa (Google, Amazon, Facebook et Apple). Le ton et le rythme de ce livre tranchent d’ailleurs avec les patientes reconstitutions historiques auxquelles s’est livré Mollier jusqu’ici. Il poursuit plutôt la veine inaugurée dans Une autre histoire de l’édition française en 2015 : l’auteur avance à grandes enjambées sur certaines périodes (les années 1900-1940 sont traitées en sept pages), s’attache à mettre en valeur des découvertes nouvelles (en particulier sur la politique croisée de Hachette et des gouvernements successifs sous la IVe et la Ve République) et ne manque pas de dénoncer certaines bassesses et corruptions. Il en résulte un livre rigoureux et synthétique, une autre pierre ajoutée au vaste édifice d’histoire économique, sociale et culturelle de l’édition française que Jean-Yves Mollier a entrepris de bâtir il y a une trentaine d’années.

Anthony Glinoer


1 J.-Y. MOLLIER, Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Paris, Fayard, 1999.

2 J.-Y. MOLLIER, Édition, presse et pouvoir au XXe siècle, Paris, Fayard, 2008 (rééd. 2014) ; Une autre histoire de l’édition française, Paris, La Fabrique, 2015.

3 M. LETOURNEUX et J.-Y. MOLLIER, La librairie Tallandier : histoire d’une grande maison d’édition populaire (1870-2000), Paris, Nouveau Monde, 2011; B. DUBOT et J.-Y. MOLLIER, Histoire de la librairie Larousse, 1852-2010, Paris, Fayard, 2012.

4 J.-Y. MOLLIER, Où va le livre ?, Paris, La Découverte, 2000 (rééd. 2002 et 2007).



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays