Jean Védrine, Dossier. Les prisonniers de guerre, Vichy et la Résistance, 1940-1945. Présenté et annoté par Johanna Barasz.

Paris, Fayard, 2013, 931 p. Avant-propos d’Hubert Védrine ; préface de Jean-Pierre Azéma et Johanna Barasz.

par Laurent Douzou  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageFruit du travail successif d’un acteur épaulé par des camarades qui lui ont confié leur témoignage, de son fils qui a voulu rendre cette enquête publique et de deux historiens qui en ont rédigé l’avant-propos et composé l’appareil critique, ce dossier est d’abord intéressant en raison de cet amalgame, opéré au fil du temps, entre une démarche militante et une dimension critique. L’acteur se nomme Jean Védrine. Dans les années 1970, cet ancien prisonnier de guerre (PG) se désolait que la mémoire de ce qu’avaient vécu et accompli ses camarades fût en passe de sombrer dans l’oubli. Il entreprit en conséquence de collecter des témoignages en sillonnant la France. Il en résulta un document de plusieurs centaines de pages qui regroupe 80 témoignages retraçant des itinéraires individuels. Jean Védrine mit la dernière main à ce travail en rédigeant une préface qui est datée du 31 mars 1981. À la mort, à l’âge de 96 ans, de son père en janvier 2010, son fils Hubert Védrine a formé le projet de faire éditer cette somme « par devoir filial, par fidélité et reconnaissance pour [son] père. » Pour que cette publication soit autre chose qu’une juxtaposition de parcours, il fallait la mettre en perspective, fournir les clés qui permettent d’en décrypter la signification. C’est ici que sont intervenus Jean-Pierre Azéma et Johanna Barasz. Cette publication, constituée de plusieurs strates, est en conséquence un travail composite qui se déploie sur différents niveaux et autorise différents degrés de lecture.

Pour saisir l’intérêt de ce dossier, il faut revenir à la raison profonde qui dicta à Jean Védrine sa quête exigeante de témoignages. Elle puise sa source dans la mémoire des quelque 1 800 000 hommes faits prisonniers de guerre en 1940, caractérisée par Robert Frank, dans sa contribution au deuxième volume de La France des années noires publié au Seuil en 1995 sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, comme « socialement discrète, introvertie et repliée sur elle-même ». À sa façon, Jean Védrine confirmait ce diagnostic : « Pour une bonne partie de l’opinion, la captivité et les prisonniers de guerre (les PG) font partie d’une « vieille histoire », qui ne comporte ni le panache de la guerre « fraîche et joyeuse », ni le mystère de la Résistance, ni la tragédie de la déportation ». Cultiver la mémoire des PG, c’était ipso facto rappeler la cuisante débâcle de 1940. C’était aussi pointer la popularité dont Pétain avait longtemps joui dans les stalags et oflags. C’était enfin revenir sur la sollicitude que ledit Pétain avait toujours affichée à l’endroit des PG jusqu’à les ériger en modèles.

Pour aller contre ces vents contraires, Jean Védrine a concentré sa collecte sur les acteurs qui avaient travaillé dans les services administratifs et les organisations sociales PG, ceux qui avaient combattu dans les organisations de la Résistance PG, ceux qui avaient participé à la fois à la Résistance et à une ou deux autres activités. En sorte que les éléments collectés dessinent un kaléidoscope d’itinéraires qui campe bien le monde des PG dans son hétérogénéité. Les témoignages, qui vont du schéma hâtif au récit peaufiné, éclairent ce que fut la captivité de guerre d’une part, la difficile réinsertion des prisonniers (rapatriés sanitaires, anciens combattants, pères de familles nombreuses, spécialistes qualifiés) qui purent regagner la France avant 1945 d’autre part. Beaucoup sont précédés d’une caractérisation et accompagnés de notes dues à l’expertise de Johanna Barasz, ce qui permet de les situer et d’en faire ressortir l’intérêt. L’historienne, auteure d’une thèse remarquable sur les « vichysto-résistants », rappelle que s’il n’y a jamais eu de résistance de Vichy, il y a bien eu des résistants à Vichy ou venus de Vichy. Depuis la parution en 1994 d’Une jeunesse française : François Mitterrand, 1934-1947 de Pierre Péan, qui fit quelque bruit, ce volet mal connu de l’Occupation est venu sur le devant de la scène sans être toujours assorti de toute la rigueur critique souhaitable. Ce dossier, conçu comme un plaidoyer polyphonique par Jean Védrine, éclairé par les précisions historiennes, aide à renouer avec la complexité de la question.

En définitive, ce recueil donne à voir, grâce à la palette que dessinent les dépositions qui le constituent, les attitudes des Français occupés dans leur diversité avec une attention particulière accordée aux vichysto-résistants. Il y a fort à parier que les curieux se précipiteront sur le témoignage de François Mitterrand et à craindre qu’ils bornent là leur lecture. Ce ne serait pas faire justice à une enquête qui a voulu arracher à l’anonymat et à l’oubli la mémoire de milliers d’hommes qui furent, à divers titres, des victimes directes du désastre de 1940.

Laurent Douzou



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