Jean-Pierre DURAND, Joyce SEBAG. Métiers du graphisme

Paris, La Documentation française, 2012, 223 p.

par Isabelle Mayaud  Du même auteur

Métiers du graphismeJean-Pierre
Durand
, Joyce
Sebag
.
Métiers
du graphisme
Paris, La
Documentation française
, 2012, 223 p.
 

Issu d’une commande publique (ministère de la culture : DEPS), cet
ouvrage, produit par deux spécialistes de sociologie du travail, définit
les contours de la profession de graphiste et identifie les enjeux qui la
traverse dans un contexte de tensions croissantes (p. 9). Ces tensions
sont liées à une augmentation rapide du nombre de graphistes et aux
évolutions technologiques, qui affectent la profession depuis les années
1990. Ce travail repose sur une enquête de terrain (entretiens et
observation) et une recherche documentaire (voir protocole p. 13) ; sa
visée est d’emblée pratique et programmatique : il s’agit, in
fine,
d’émettre des propositions en faveur d’une meilleure
connaissance et reconnaissance du graphisme en France aujourd’hui.

L’appellation « graphiste » recouvre un large éventail de situations
professionnelles. Le premier chapitre (p. 15-39) passe en revue des
définitions variées suivant qu’elles émanent de la délégation aux arts
plastiques, du centre national des arts plastiques, des universitaires ou
des graphistes eux-mêmes. Les auteurs privilégient les options retenues
par ces derniers pour formaliser huit champs qui polarisent les
définitions de soi et autour desquels s’organisent les discours et les
pratiques. Le profil du graphiste combine ainsi plusieurs critères : le
positionnement idéologique (p. 20-23), la part de la subjectivité (p.
23-24), les outils et champ de compétences mobilisées (p. 24-25), le type
de marché (p. 25-26), le type de support (p. 27-28), la part de la
créativité artistique (p. 28-29), le type de statut juridique (p. 29).
Cette modélisation dynamique permet de dégager des tendances et des
lignes de fracture : l’inscription dans un marché privé ou public
apparaît particulièrement clivante, de même que la question des droits
d’auteur qui divise cette population (p. 38).

Plurielle, la population des graphistes est malaisée à saisir (p. 41-66).
Son évaluation quantitative est incertaine car la profession n’est pas
isolée dans la nomenclature officielle. En mobilisant plusieurs sources
(p. 41-49), les auteurs parviennent à fournir une estimation générale –
entre 38 000 et 43 000 en 2008 (p. 41), 43 840 en 2010 – ainsi qu’une
répartition selon les statuts : affiliés ou assujettis à la Maison des
Artistes, affiliés à l’Agessa, salariés, salariés intermittents, salariés
non repérés comme graphistes, professions libérales, auto-entrepreneurs
(p. 50-51). Ils soulignent toutefois la difficulté à établir un nombre
d’entrants par année (p. 52), du fait, notamment, des débats concernant
les frontières de l’activité (professionnel/amateur). Les graphistes se
répartissent enfin inégalement en termes de sexe – la profession est
majoritairement masculine – (p. 52-54) et de capital de compétences
acquis par la formation (p. 54-64).

Les deux chapitres suivants dressent un portrait contrasté du métier
suivant qu’il s’exerce dans le secteur institutionnel (p. 67-96) ou
commercial (p. 97-149). La structuration juridique conditionne
l’organisation du travail dans le premier secteur. Les graphistes
auxquels recourent les établissements culturels ou les collectivités
territoriales sont pour la plupart des travailleurs indépendants,
affiliés à la Maison des Artistes. La création n’occupe que 5 à 20% de
leur temps (p. 73) : la réponse aux appels d’offres, la négociation des
prix et plus largement le relationnel avec le commanditaire font leur
quotidien. Deux tendances s’observent depuis peu qui modifient
l’organisation du travail dans ce secteur : la modération – toute
relative – de la prééminence parisienne en lien avec la décentralisation
et l’introduction des TIC ; l’adoption massive de pratiques managériales,
entraînant une dégradation des conditions de travail que déplorent les
graphistes.

Le secteur commercial compte, quant à lui, une majorité de salariés qui
se répartissent entre les agences de publicité et de communication et les
entreprises de postproduction de films, d’animation 3D et de jeux vidéo.
Les graphistes indépendants, auxquels les agences sous-traitent une part
de leurs activités, sont dans une situation précaire. Les graphistes
salariés bénéficient de meilleures conditions de travail, même si
celles-ci se sont détériorées : les délais de production se sont
resserrés ces dernières années, les contraintes commerciales pesant de
plus en plus sur les aspects créatifs. La distinction entre communication
imprimée (print) et numérique (web) reconfigure enfin largement le
secteur et impacte les chaînes de coopération, les rapports de force
entre les différents métiers étant amenés à évoluer (voir pour exemple
les pouvoirs respectifs du développeur et du directeur artistique, p.
116). Les graphistes salariés du cinéma, de l’animation 3D et des jeux
vidéo constituent une dernière catégorie de graphistes, salariés ou
intermittents. D’un pôle à l’autre du secteur commercial, les écarts en
termes d’activité et de rétribution entre les graphistes sont donc
importants.

Le chapitre V (p. 151-176) esquisse une description des profils sociaux
des graphistes. Dans les trajectoires, le choix de l’école, corrélé à
l’origine sociale, apparaît ainsi déterminant (p. 155-156) car il oriente
le graphiste dans un domaine plutôt qu’un autre. Les trajectoires varient
donc suivant les revenus, le secteur principal de l’activité et la nature
du travail graphique. Il en découle une identité composite et un
éclatement de la profession que le partage de savoirs professionnels
communs, l’existence de réseaux et la solidarité intergénérationnelle
entre graphistes (p. 160) ne parviennent pour lors pas à tempérer.

Aussi, les auteurs proposent-ils, dans les dernières pages de cet
ouvrage, une série de mesures destinées à orienter l’action publique pour
pallier cette hétérogénéité des situations, perçue comme une entrave à
l’identification – donc à sa reconnaissance – de l’activité. Ils
préconisent l’ouverture d’un établissement dédié au design graphique
ainsi que la création d’une agence du graphisme (sur le modèle de
l’Institut de France et de l’agence pour la promotion de la création
industrielle). Ces nouvelles institutions, portées par des fonds publics
et privés, devraient permettre de répondre aux besoins des graphistes en
termes de structuration et de visibilité de la profession, de réflexion
autour des statuts, de formation et de recherche.

Cet ouvrage livre ainsi un panorama riche et bien informé des Métiers
du graphisme,
mais il mériterait un certain nombre de prolongements,
plusieurs aspects cruciaux n’étant qu’effleurés. On s’étonne ainsi que
les auteurs n’essaient pas de répondre à d’autres questions qui semblent
pourtant importantes : par exemple, pourquoi si peu de femmes ? Pourquoi
de si nombreux graphistes abandonnent le métier autour de la trentaine
tandis que d’autres s’engagent dans de brillantes carrières (p. 84, les
auteurs parlent d’un « choix » entre différentes alternatives…) ? De
même, la tendance à la porosité des frontières entre secteur public et
privé appellerait ainsi de plus amples développements. Et surtout, en
définitive, qui sont ces graphistes ? Si les auteurs décrivent avec
attention ce qu’ils font, le portrait qu’ils proposent demeure
malheureusement trop allusif. Une approche quantitative et qualitative
d’un échantillon de cette population aurait ainsi permis de problématiser
la diversité des situations professionnelles en rapport avec l’origine
sociale, ce que pressentent d’ailleurs les auteurs qui formulent
« l’hypothèse d’un lien entre trajectoire professionnelle et origine
sociale » (p. 157). On se demande, par conséquent, pourquoi « la
transmission familiale n’a pas été abordée ici » (p. 154). Par ailleurs,
les préconisations des auteurs reposent sur le présupposé de la nécessité
d’un regroupement identitaire de la profession, sur le modèle de ce que
promeut l’Etat, dont l’objectif est bien de rassembler les agents de la
culture en corporations, elles-mêmes fédérées dans des superstructures
qui seraient les interlocuteurs privilégiés du politique. Les auteurs
adossent ainsi leurs propositions à celles de l’AFD (Alliance française
des designers) (p. 209), mais ils ne nous disent rien de cet
intermédiaire collectif récemment formé (2003) et ayant vocation à
succéder au SNG (Syndicat national des graphistes) disparu en 2001 pour
des raisons qui ne sont pas évoquées ici, ce qui est regrettable.

Isabelle MAYAUD.



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