Jean-Paul Martin, avec la collaboration de Frédéric Chataigner et Joël Roman, La Ligue de l’enseignement. Une histoire politique (1866-2016).

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 606 p.

par Ismail Ferhat  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLa Ligue de l’enseignement ne laisse pas de susciter une curiosité multiforme. Peu d’organisations peuvent se targuer de la longévité (cent cinquante et un ans) de la vénérable institution siégeant 3 rue Récamier, à Paris. Peu, de même, égalent sa surface sociale et militante : 30 000 structures et associations locales, un total de deux millions d’adhérents (le plus souvent indirects), une centaine de fédérations départementales. Pourtant, et c’est le troisième aspect de cette curiosité, les sciences sociales se sont longtemps peu intéressées à cette organisation en tout point hors-normes.

Jean-Paul Martin s’attaque donc ici, avec l’aide de Frédéric Chateigner et de Joël Roman, à une tâche titanesque. L’auteur n’est pas arrivé par hasard à l’histoire de la Ligue de l’enseignement : il est l’auteur d’une des premières thèses consacrées à cette organisation en 1992. Mais tout d’abord, qu’est-ce que la Ligue de l’enseignement ? Par-delà le titre, quelles sont ses continuités sur une période courant du Second Empire finissant à la France d’aujourd’hui ? Dès l’introduction, Jean-Paul Martin détaille aussi bien les sources que sa méthode, celle d’une approche chronologique privilégiant trois points (p. 25) qui cadrent l’identité de la Ligue : laïcité, rapport à l’État, fonction de socialisation politique.

La Ligue est intimement liée à l’histoire et à la personnalité de son fondateur, Jean Macé (1815-1894). Celui-ci est, à l’image de la structure qu’il a passionnément œuvré à fonder et faire vivre, un homme aux intersections : d’origine populaire et bourgeois, intellectuel dans la cité, réformateur aussi convaincu qu’attaché à la modération, patriote et internationaliste. C’est à cinquante ans d’une vie déjà bien remplie que Jean Macé crée l’embryon de la structure, à partir d’un rapprochement entre bibliothèques populaires, cercles humanistes et réseaux maçonniques (moins nombreux cependant que ce qui est parfois dit). Il s’inspire largement de la Ligue belge, créée en 1864 (p. 41). Macé donne à l’organisation des traits (p. 41-46) qui continuent souvent à l’inspirer : la volonté de décentralisation autour de structures locales autonomes, l’engagement politique sans être partisan, la collaboration avec les pouvoirs publics dans l’indépendance réciproque, une ouverture internationale attentives aux idées et aux enjeux par-delà les frontières. Il faut attendre 1881 pour que la Ligue se structure de manière plus forte, non sans de vifs affrontements internes (p. 75-81)

Cependant, cette volonté profondément consensuelle se heurte aux tensions de son temps. La hiérarchie catholique l’identifie à la franc-maçonnerie et à l’irréligion. Les socialistes la perçoivent de manière ambivalente, les instituteurs y sont initialement peu présents, comme les ouvriers, le rapport à la patrie et à l’armée fait pleuvoir les critiques sur sa gauche comme sur sa droite. La Ligue paraît être, jusqu’en 1914, un « proto parti républicain » (p. 172), animée par une défense résolue du régime, du progrès et de la raison. Ceci ne va pas sans difficultés : Jean-Paul Martin souligne avec finesse combien la Ligue de l’enseignement alterne entre recherche du soutien du ministère de l’Instruction publique, proximité avec les élus républicains et volonté d’indépendance politique. L’auteur explore l’émergence d’une « morale laïque » au sein et autour de la Ligue, qui constitue une sensibilité aussi complexe que fondamentale pour le républicanisme français (p. 153-169).

La Première Guerre mondiale vient bouleverser cette première structuration, ouvrant une seconde période de la Ligue, de 1914 à 1960. La guerre fait réapparaître les tensions entre direction parisienne et cercles locaux mais, surtout, intègre à l’Union sacrée les catholiques – y compris les plus réservés vis-à-vis de l’œuvre de laïcisation. La Ligue répond après 1918 par un processus de fédéralisation, autour des structures départementales jusque-là peu importantes (p. 198). En 1929, la Ligue prend officiellement le titre de Confédération, parachevant cette transformation institutionnelle. Surtout, elle se rapproche de manière décisive de la nouvelle autre force majeure de l’écosystème laïque, le jeune Syndicat national des instituteurs, le SNI (p. 210-211). Le régime de Vichy, hostile à l’écosystème laïque, s’en prend à la Ligue, dont certains animateurs rejoignent ou soutiennent la Résistance. La Libération voit un nouveau bouleversement : alors que Jean Guéhenno, responsable de l’éducation populaire d’août 1944 à juillet 1945, tend à favoriser volontairement d’autres acteurs (p. 222), la Ligue de l’enseignement connaît une poussée sans précédent de ses structures et activités. Cependant, la Ligue est traversée par les mêmes clivages que la société française : elle est un enjeu des rapports de force entre communistes en ascension et socialistes en déclin (p. 228-229) on y défend des positions opposées sur le drame algérien, entre partisans de l’Algérie française et critiques du colonialisme. À cela s’ajoutent les liens faits de proximité et de concurrence avec le SNI, qui se traduisent au congrès de Lille de 1959 par l’échec de la candidature à la direction de la Ligue de Clément Durand, candidat soutenu par le syndicat.

C’est notamment sur la question laïque que la période des années 1914-1960 confirme sa cohérence chronologique et l’auteur apporte un éclairage nouveau sur le sujet. La Ligue de l’enseignement est partie prenante du combat laïque, relancé durant l’entre deux-guerres par le durcissement d’une partie du catholicisme français. En participant à la création d’un cartel laïque avec le SNI dès 1945 (qui aboutit à la création du CNAL en 1953), elle continue à en être un des piliers. Cependant, des réflexions théoriques sur la laïcité des années 1930 à l’inextricable querelle scolaire sous la IVe République, l’organisation semble déjà se distinguer sur ce sujet crucial. Elle fait preuve d’une certaine originalité, tant sur le contenu que sur la volonté d’arriver à un compromis. Cette idée est explicite dans un ouvrage publié en 1958 par son dirigeant, Albert Bayet, qui affirme une « laïcité XXe siècle » capable d’amener à une « réconciliation française ». Autre enjeu crucial, les rapports avec l’État changent, notamment avec la généralisation des MAD, les agents publics « mis à disposition » de l’organisation par les administrations, après 1945 (p. 302). La Ligue acquiert certains de ses traits actuels, ceux d’un partenaire incontournable des politiques éducatives, péri-éducatives, familiales et locales. La Ve République, notamment au travers de l’action à la jeunesse et aux sports de Maurice Herzog (1958-1966), déstabilise la Ligue, à la fois concurrencée par de nouveaux mouvements et intégrée à une forme de cogestion de l’éducation populaire avec le pouvoir.

1981 ouvre une dernière période majeure, dont la Ligue actuelle est l’héritière. L’échec du camp laïque, dans la question de l’école sous contrat, en 1984, achève de fracturer cette sensibilité. Les années 1980, et la mutation culturelle que porte cette décennie (individualisme, marchandisation des organismes mutualistes, déclin de l’adhésion, professionnalisation des structures associatives), affectent la Ligue. À partir de 1982, elle connaît un recul du nombre de ses adhérents et des difficultés financières nouvelles, un phénomène qui concerne soit dit en passant la plupart des grandes organisations (partis, syndicats) de l’époque. Enfin, sa sociologie change : avec la fin des MAD voulue par le ministre René Monory en 1986, la part des enseignants détachés travaillant à la Ligue recule. Le déclin s’accélère même durant les années 2009-2012, qui voient cette proportion être divisée par deux (p. 459). Les modalités de financement se complexifient, du fait de la décentralisation, de la contractualisation et des nouveaux champs des politiques publiques.

Pour s’adapter à ces mutations multiformes, la Ligue déploie une triple stratégie. La première est la modernisation interne et externe, qui se traduit notamment par l’intégration des nouvelles formes de management et de communication. La seconde, la plus connue, est la réflexion enclenchée à partir du congrès de Lille en 1986, autour d’une laïcité capable d’appréhender une société culturellement et religieusement plurielle. Celle-ci a notamment conduit à une brève expérience, la commission dite « Islam et laïcité » (p. 517-520), à laquelle la Ligue participe de 1997 à 2000. La troisième, dont l’ouvrage a le mérite de souligner l’importance, est la réflexion éducative. La Ligue constitue, plus encore depuis 1981, un véritable « laboratoire d’idées », que ce soit sur les politiques éducatives locales, la coéducation ou la prise en charge de la jeunesse par les politiques publiques. En témoignent les « dix propositions » formulées par la Ligue de l’enseignement en 2007 (p. 501), ou ses réflexions sur l’enseignement moral et civique (EMC), entré en vigueur à la rentrée scolaire de 2015.

Comment conclure sur un ouvrage aussi riche, et sur une organisation qui a couvert trois Républiques et cinquante et un ans d’histoire ? Les axes choisis (rapport aux publics, laïcité, action) se montrent particulièrement éclairants, les sources mobilisées sont d’une richesse indiscutable, le panorama effectué permet de faire de l’ouvrage une œuvre appelée à faire référence. Ajoutons une autre qualité : comme le montre l’auteur, la Ligue de l’enseignement n’est pas une structure fermée sur elle-même et ses champs d’intervention. Elle reflète, au propre et au figuré, les évolutions et les contradictions d’une société française à laquelle elle est intimement liée depuis ses origines.

Ismail Ferhat



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