Jean-Norton Cru, Témoins, 2006

Cru (Jean-Norton), Témoins. Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2006, 724 pages + 195 pages de préface et d’annexes. Préface et postface de Frédéric Rousseau.

par Christophe Prochasson  Du même auteur

Portée par les controverses récentes tournant autour de l’historiographie de la Première Guerre mondiale, la somme de Jean-Norton Cru, Témoins, parue en 1929 dans une maison d’édition, Les Étincelles, liée à l’extrême-droite, a donné lieu un renouveau d’intérêt. Colloques, ouvrages, articles, rééditions ont marqué dans la dernière décennie cette redécouverte d’une œuvre où sont examinés à la loupe quelque 300 témoignages émanant de 250 anciens combattants, qui, après avoir été très chahutée au moment de sa parution, est devenue une espèce de classique au statut incertain.

Il y a deux façons d’aborder Témoins. La première s’inscrit dans la tradition qu’inaugura la première réception du livre : elle dispute des qualités ou des défauts de l’ouvrage au regard du vrai et du faux. Elle assoit l’autorité de l’autorité, tout en reconnaissant évidemment quelques faiblesses, ou, à l’inverse, en récuse la prétention surplombante. Admirable bénédictin pour les uns, pion médiocre pour les autres, l’ouvrage est au cœur de débats parfois violents. Sans doute parce qu’est placée en leur centre la question de la vérité qui ne cesse d’obséder Norton Cru de bout en bout de son étrange ouvrage. Il n’est pas certain que cette lecture de Norton Cru soit la plus prometteuse. Il est regrettable que le préfacier, Frédéric Rousseau, désormais institué en avocat de son héros, s’en tienne à poursuivre, une nouvelle fois, avec une opiniâtreté qui force l’admiration, une entreprise de justification dont Cru n’a nul besoin. On y lira encore les sempiternels arguments opposés à la prétendue « école de Péronne ». Cette querelle pour philistins ne sert pas à éclaircir une œuvre absolument passionnante et qui appelle des commentaires plus élevés que ceux qui la rabaissent au simple état d’une pièce à charge ou à décharge dans une polémique devenue stérile.

Il convient donc de la prendre autrement. Non comme un texte indépassable, ni même comme une base de travail, mais comme un document, une source à décrire et à comprendre, qui, si on lui pose les bonnes questions, saura nous éclairer sur ce que témoigner pouvait signifier pendant et après la Première Guerre mondiale, comme le fait, par exemple, Daniel Sherman, dans son excellent ouvrage, The construction of memory in interwar France (University of Chicago Press, 1999). S’en tenir à Témoins comme au maître-étalon du vrai et du faux dans la Grande Guerre, c’est en appauvrir le capital testimonial, c’est en affadir la saveur.

Il y a en effet beaucoup à dire sur ce livre unique qui entre naturellement dans la documentation classique de l’historien actuel de la Première Guerre mondiale. Il faut donc d’abord se féliciter de cette réédition et savoir gré à Frédéric Rousseau de l’avoir accompagnée d’un très précieux dossier de presse, composé des principaux comptes rendus de l’ouvrage contemporains de sa sortie en librairie. À les lire, on comprend mieux le sens de l’ouvrage et les raisons de son infortune historiographique. À l’encontre de ce qu’espérait Norton Cru, son livre ne constitua jamais un « point de départ » pour les historiens. Trop enfermé dans une méthode rigide, trop emprunt d’une illusion scientiste et trop marqué par l’expérience de son auteur, l’ouvrage n’a jamais pu servir de socle unique aux historiens de la Grande Guerre, devenus aujourd’hui heureusement si sensibles, peut-être trop d’ailleurs, aux témoignages.

Ce constat ne conduit pas à écarter Témoins des ressources documentaires des historiens. Bien au contraire. Son exceptionnalité en fait un objet d’études parfait. S’il ne peut constituer un « point de départ », il entre en revanche dans la catégorie des témoignages dont il constitue un cas sans doute à peu près unique. Ce témoin a voulu être le Témoin, le témoin des témoins. Le livre est donc à interroger comme tous les autres témoignages même s’il exige un traitement particulier tant s’y manifestent des phénomènes complexes et contradictoires. Il convient dès lors de se tourner davantage vers la biographie de l’auteur qui, longtemps, a été écrasée par son livre, en se penchant notamment sur ses pratiques de travail, son itinéraire politique et spirituel, sa trajectoire sociale et professionnelle, ses relations familiales et, peut-être même, si faire se peut, sa « psychologie » – dans le Canard enchaîné, Pierre Scize, évoqua, en son temps, évidemment trop rapidement, la « patience d’un fou ». Il faudrait aussi en savoir beaucoup plus sur son expérience de la guerre et la façon dont il orchestra sa « démobilisation ». Car telle est la première fonction de cet ouvrage si hérissé, si passionné, si plein d’une arrogance laissant percer tant de fragilité : sortir de la guerre. À n’en point douter, Jean-Norton Cru sortit du conflit perclus de profondes cicatrices psychologiques qui attestent une épreuve dont il peina à s’extraire. On attend donc beaucoup de l’édition prochaine de la correspondance de Cru qui permettra de mieux approcher l’auteur du si énigmatique Témoins.

À lire Témoins, on ne peut manquer d’être frappé par l’affichage de cette rigidité méthodologique qui fait d’ailleurs la principale force du livre. Cette raideur psychologique et morale a donné à Jean-Norton Cru le principe de cette méthode qui fait l’admiration de ses seuls partisans (presque) sans réserves : les universitaires – Daniel Mornet, Jules Isaac et, aux lisières du monde académique, Albert Thibaudet. Le soutien d’un Léon Werth, si surprenant tant l’écrivain est plutôt médiocrement traité par Cru, relève d’un autre ordre d’explication : la haine prioritaire de Werth pour les « bourreurs de crâne » auxquels s’en prend avec une courageuse vivacité l’auteur de Témoins. Cru lui-même s’en réfère aux règles de la méthode critique universitaire. Publiant son livre l’année même de la fondation des Annales, il ne fait référence qu’aux bonnes lois positives mises en lumière par Langlois et Seignobos en 1898 voire à Joseph Bédier, pontife de l’histoire littéraire universitaire. Sa conception de l’histoire n’est pas moderne.

Les adversaires contemporains de Cru, la plupart écrivains et journalistes, ne se s’y sont pas trompés. Ils stigmatisent cette maladie de la méthode qui réduit la quête de la « vérité » à la zone la plus asséchée de l’activité intellectuelle. Même l’un de ses critiques les plus bienveillants, le philosophe Gabriel Marcel, bute contre cette conception réductrice du vrai qui limite, aujourd’hui encore, toute la portée scientifique du livre : « On peut très bien concevoir qu’un livre renfermant certaines erreurs de détail réussisse néanmoins à imposer à l’esprit du lecteur une image globale plus pénétrante et en un certain sens plus vraie qu’un autre livre où ces erreurs ne se rencontrent point. Nier qu’il puisse en être ainsi, c’est, me semble-t-il, sacrifier à une conception bien naïve et bien sommaire de la vérité. » La méthode s’est en quelque sorte mise en travers de l’intelligence et a gâché l’effort imposant d’un labeur vertigineux.

Le livre n’en est pas moins grand en ce qu’il témoigne, comme les autres, à sa façon, ni mieux que beaucoup, ni moins mal que la plupart. Il faudrait interroger plus avant cette méticulosité étourdissante, ce réalisme radical, qui, à la manière des muséographes de l’Imperial War Museum, souhaitent faire revivre aux visiteurs « l’expérience des tranchées », en les conduisant dans un décor peuplé de mannequins auxquels ne manquent pas un bouton d’uniformes, en les immergeant aussi dans une environnement sensoriel rempli de sons et d’odeurs artificiellement reconstitués. Ils n’obtiennent en réalité que du kitsch. Il y a sans doute un peu de kitsch chez Norton Cru, ce « sectaire du fait », selon Julien Benda, beaucoup de Homais aussi, comme l’avait si méchamment pointé son principal adversaire Roland Dorgelès que Cru avait sérieusement étrillé: « S’il suffisait d’avoir vécu un drame pour le bien conter, ce n’est pas Flaubert qui aurait écrit Madame Bovary : c’eût été le pharmacien ».



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