Jean-Michel Vasquez, La cartographie missionnaire en Afrique. Science, religion et conquête (1870-1930)

Paris, Karthala, 2011, 462 p.

par Marie de Rugy  Du même auteur

La cartographie missionnaire en AfriqueJean-Michel Vasquez. La cartographie missionnaire en Afrique: Science, religion et conquête (1870-1930) Paris,Karthala, 2011,464 p. 

Peut-on parler d’une géographie propre aux missions ? Quel lien existe-t-il entre cartographie missionnaire et cartographie coloniale ? Quelles représentations du territoire les missionnaires produisent-ils ? Autant de questions soulevées par Jean-Michel Vasquez, qui tente d’y répondre dans une approche où se mêlent histoire religieuse – et plus précisément histoire des missions – et histoire des savoirs géographiques en situation coloniale.

L’ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2007, interroge les articulations entre cartographie, colonisation et mission, entre le savoir scientifique, l’apostolat et la conquête. Il s’agit de considérer toutes les étapes de la carte missionnaire, depuis sa production sur le terrain jusqu’à sa réception par les instituts religieux, les autorités coloniales ou les sociétés savantes, à Rome et dans les métropoles respectives. L’objectif est de voir l’utilisation faite, à tous les niveaux, de cet objet particulier, qui a pu servir une histoire hagiographique des missions, avoir été un outil des premières explorations avant d’être délaissé par les autorités coloniales.

Les travaux de Claude Prudhomme, dans la suite desquels s’inscrit l’auteur, ont mis en lumière les liens entre missions et colonisation ainsi que les intérêts parfois divergents entre missionnaires et autres acteurs des sociétés coloniales – militaires, marchands ou fonctionnaires coloniaux. Parallèlement, l’histoire de la géographie en situation coloniale est un champ en plein renouvellement depuis une quinzaine d’années, comme en témoignent les thèses d’Isabelle Surun sur les explorations en Afrique de l’Ouest ou d’Hélène Blais sur les voyages de circumnavigation dans le Pacifique au début du XIXe siècle[1]. Plus récemment, l’ouvrage Territoires impériaux codirigé par Hélène Blais, Florence Deprest et Pierre Singaravélou montre l’actualité d’« une histoire spatiale du fait colonial »[2]. Par une réflexion sur « les usages des cartes » (Isabelle Laboulais), il s’agit d’étudier les liens entre cartographie et colonisation pour nuancer la vision de la géographie comme « science de l’impérialisme » par excellence.

L’étude se concentre sur l’Afrique entre 1870 et 1930, c’est à dire au moment de l’expansion et de la consolidation coloniales. C’est aussi pendant ces soixante années que la revue des Missions Catholiques publie un nombre important de cartes, qui occupent une place prépondérante dans le corpus de l’auteur.

Jean-Michel Vasquez commence par montrer l’utilité des cartes en métropole : elles participent pleinement de l’héroïsation des missionnaires et servent leur action, notamment d’un point de vue très pratique, par l’augmentation des dons financiers des lecteurs de la revue. Dans une deuxième partie, l’auteur se penche sur le terrain de l’évangélisation et interroge la vision locale que les cartes peuvent donner. Reprenant la typologie établie par le géographe Jean-Pierre Paulet, il distingue entre l’espace vécu, l’espace parcouru et l’espace voulu par le missionnaire, que traduisent des représentations variées, également dépendantes d’une formation cartographique souvent des plus limitées. L’auteur montre également les stratégies qui s’opposent parfois, entre une vision surfacique et une vision linéaire par exemple, faisant ainsi appel aux concepts de la géographie pour éclairer l’histoire des missions : à la couverture du territoire d’une mission s’oppose les réseaux d’itinéraires, seules lignes connues au milieu des blancs des cartes.

Dans une troisième partie, l’auteur étudie comment les cartes ont pu servir les différents instituts missionnaires : elles représentent les progrès de l’évangélisation et sont un outil de prestige pour les congrégations religieuses. La question des délimitations territoriales et des frontières des missions se pose également. La comparaison entre cartes catholiques et cartes protestantes, quoique rapide, est pertinente, dans la mesure où elle permet de nuancer le seul rôle de l’Eglise catholique dans la cartographie missionnaire en la replaçant dans un contexte plus large.

L’encouragement donné par la papauté à la cartographie comme moyen de représenter l’expansion spatiale du christianisme est l’objet de la quatrième partie. S’intéressant à des types cartographiques variés, comme les globes ou les atlas, l’auteur en souligne la spécificité : ces atlas, outils de l’expansion, ont des objectifs et une réception différents de ceux des « simples » cartes. Leur « rôle cadastral », tout à fait intéressant, peut d’ailleurs être replacé dans une réflexion plus générale sur la spatialisation des limites : comme les fonctionnaires coloniaux qui ont cherché à délimiter et à borner les territoires, à toutes les échelles, les missionnaires ont recomposé les territoires où se trouvaient leurs missions.

La dernière partie traite de la postérité de ces cartes. L’auteur conclut au relatif échec de cette cartographie missionnaire. Analysant la fréquente supériorité des missionnaires sur les explorateurs grâce à leur connaissance des langues locales, il souligne la mise en avant par les auteurs et leurs responsables du caractère scientifique de leurs cartes, cependant rarement perçu comme tel par les sociétés savantes et les services géographiques mis en place dans les colonies.

D’un point de vue formel, le choix de proposer un CD à part comprenant de nombreuses cartes numérisées est une initiative heureuse qui permet d’avoir accès à des sources nombreuses dans des reproductions dans l’ensemble de bonne qualité. Des renvois précis dans le corps du texte en aurait cependant rendu l’utilisation plus aisée. L’effort de classement du corpus par ordre alphabétique, chronologique et géographique en fait un outil de travail appréciable, même si la présentation choisie, qui a le mérite de la concision, n’a pas toujours celui de la clarté. De manière générale, les outils pédagogiques mis à disposition du lecteur sont des plus utiles comme la biographie de missionnaires dont l’œuvre cartographique a été jugée digne d’intérêt, ou encore les nombreux tableaux et graphiques qui offrent une vision synthétique sur plusieurs points.

Le plan par échelle adopté dans le cœur de l’ouvrage – production au niveau local, utilisation par les instituts, influence de Rome – a l’avantage de montrer toutes les dimensions des cartes, mais conduit parfois à des répétitions et à des analyses scindées – ainsi sur la notion de frontière ou sur la question des atlas, abordées dans plusieurs parties et pour lesquelles il semble difficile d’aboutir à une conclusion.

Plus fondamentalement, on peut se demander s’il est pertinent de distinguer ainsi cartographie scientifique et cartographie missionnaire. En situation coloniale – et dans les années qui précèdent la conquête pour les missionnaires et les explorateurs -, la cartographie prend plusieurs formes qui ne s’opposent pas forcément. Ainsi l’auteur accorde-t-il une attention particulière à la manière de dresser les cartes par les missionnaires, notamment à travers les instruments utilisés et qui témoigne d’un réel souci de scientificité. Si on parle de science missionnaire, faut-il alors la distinguer des autres savoirs en situation coloniale ? Certes, l’objectif des cartes missionnaires est particulier, mais c’est aussi le cas des autres acteurs de la cartographie en situation coloniale : il faut représenter des zones d’influence, une frontière, un projet de chemin de fer. Pour autant, on retrouve dans toutes le même souci de précision, les mêmes instruments à disposition, les mêmes conventions cartographiques, les mêmes éléments représentés parfois. Jean-Michel Vasquez aborde de nombreux points : la représentation de l’environnement, le traitement des savoirs vernaculaires, ou encore les ethnonymes, autant d’aspects fondamentaux des cartes qui suscitent aujourd’hui de nombreuses questions, notamment quant à la hiérarchisation des savoirs et à la dénomination des territoires.

Peut-être aurait-il été intéressant d’interroger non pas seulement la cartographie, mais d’approfondir aussi les conceptions de l’espace de ces missionnaires. Comme il a été dit très justement, la carte sert à l’intelligence du texte, mais l’inverse est vrai aussi, on peut utiliser le texte pour mieux comprendre les cartes, et aller au-delà. Quand les cartes semblent insuffisantes, comme l’a montré Jean-Marie Vasquez sur les premiers contacts ou sur l’espace quotidien du missionnaire, le texte ne peut-il pallier ce manque ? Cela permettrait une compréhension plus fine des conceptions spatiales des missionnaires, à mettre en regard avec les représentations autochtones, pour éclairer cette histoire occidentale. Les missionnaires, au contact des populations indigènes, maîtrisent leur langue, et développent de bonnes connaissances ethnographiques. Quel rôle, dès lors, accordent-ils aux populations qu’ils côtoient ? Jusqu’à quel point utilisent-ils leurs conceptions de l’espace ?

Ainsi, des comparaisons plus poussées avec d’autres cartes – locales, d’explorateurs, de militaires, de commerçants ou de savants – auraient permis d’enrichir l’analyse, surtout effectuée à partir de la revue des Missions Catholiques. Outre ce corpus important, les différentes sources consultées témoignent de la diversité des instituts visités autant que des difficultés auxquelles est confronté l’historien de la cartographie : si certains croquis ou cartes provisoires ont gardé leur place dans les rapports qu’ils accompagnaient souvent, la plupart n’ont pas été conservés, d’autres l’ont été à part et les cartes ainsi isolées deviennent difficiles à exploiter. Pour autant, ces contraintes ne doivent pas empêcher les historiens, à l’instar de Jean-Michel Vasquez, de donner aux cartes un statut de source historique propre, et non de simple illustration auquel elles ne sauraient se restreindre.

Marie de Rugy.



[1] Isabelle Surun, Géographies de l’exploration : la carte, le terrain et le texte. Afrique occidentale, 1780-1880, thèse de doctorat, sous la direction de Daniel Nordman, Paris, EHESS, 2003 ; Hélène Blais, Voyages au Grand Océan. Géographies du Pacifique et colonisation, 1815-1845, Paris, CTHS, 2005.

[2] Hélène Blais, Florence Deprest, et Pierre Singaravelou, dir., Territoires impériaux. Une histoire spatiale du fait colonial, Paris, Presses de la Sorbonne, 2011.



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